Le risque d’ouvrir les négociations avec la Turquie est limité et soumis à de multiples contrôles. Le débat ne porte pas, on ne le répétera jamais assez, sur l’adhésion immédiate ou fixée à une date quelconque, mais sur l’ouverture des négociations avec ce pays. Ces négociations seront longues et complexes. Les Turcs les plus optimistes ne pensent pas qu’elles puissent durer moins de 10 ans, sans compter une période de transition au moins aussi longue et il est impossible de dire aujourd’hui quelle sera la configuration de l’Europe dans 20 ans car il faut savoir que :
- Une Europe produisant des milliers de réglementations est ingérable avec 20 langues officielles.
- L’Europe à 25 ou 30 s’articulera de l’avis quasi unanime en 2 ou 3 cercles de pays plus ou moins intégrés offrant peut-être une place à la Turquie.
- Une Europe qui dépense des dizaines de milliards d’euros par an sans un système puissant de contrôle de ses finances se condamne elle-même à l’inefficacité et à la corruption. Elle doit être réformée.
De toute manière, ce n’est pas parce que des négociations sont ouvertes qu’elles se concluront positivement. Chaque chose en son temps. Il faudra de toute façon que l’adhésion soit acceptée unanimement par tous les États membres. En revanche, un point est sûr : un non en décembre à la Turquie aura des conséquences incalculables sur la Turquie, sur les relations entre l’Europe et l’islam et sur les intérêts économiques et politiques français. Où ira la Turquie si l’Europe lui oppose un non à une simple ouverture de négociations ? Veut-on dire au peuple turc et à son Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, qui a lancé un immense mouvement de réformes, qu’ils ont eu tort de croire en nos engagements ?
Pendant 40 ans, l’Europe s’est appuyée sur la Turquie pendant la Guerre froide et depuis qu’elle a fait sa demande d’adhésion à l’Union européenne, il y a 17 ans, et que cette demande a été officiellement reconnue en 1999, la Turquie a connu une transformation exceptionnelle. Après tout cela, l’Europe dirait non à de simples négociations ? Veut-on déstabiliser ce pays ? Lui faire croire que l’adhésion aurait été plus facile pour lui s’il avait été membre du Pacte de Varsovie que de l’OTAN ? Paver un boulevard aux islamistes qui rêvent d’une république islamique à la place du pays d’Atatürk ? Bien sûr, il y aura des difficultés, mais il faut ouvrir des négociations, nous verrons à quoi elles aboutissent. L’Europe change, la Turquie aussi. Le plus difficile est de changer nos mentalités. C’est un impératif pour éviter le choc des fanatismes.

Source
Le Figaro (France)
Diffusion 350 000 exemplaires. Propriété de la Socpresse (anciennement créée par Robert Hersant, aujourd’hui détenue par l’avionneur Serge Dassault). Le quotidien de référence de la droite française.

« Commençons au moins les négociations ! », par Jean-Daniel Tordjman, Le Figaro, 6 octobre 2004.