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Trente-neuf délégations se sont pressées à Hanoi du 7 au 9 octobre 2004 pour la Ve Rencontre Asie-Europe (Asia-Europe Meeting - ASEM) [1]. Ce forum, créé en 1996 à l’initiative de la France et de Singapour lors de la Conférence de Bangok [2], se réunit tous les deux ans à un haut niveau [3] pour nouer un dialogue politique global. En outre, l’ASEM planifie des rencontres régulières des ministres des Affaires étrangères et des séminaires thématiques de travail.

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La Ve Rencontre a été marquée par l’entrée des 10 nouveaux États membres de l’Union européenne et de 3 États asiatiques : le Cambodge, le Laos et, avec un statut particulier, la Birmanie. L’enjeu déclaré du sommet était de resserrer les liens euro-asiatiques pour permettre aux deux partenaires de trouver une alternative à des relations économiques trop exclusivement tournées vers les États-Unis. Du côté asiatique, tous les États étaient représentés au plus niveau (à l’exception de la Birmanie). Deux poids lourds avaient fait le voyage : les Premiers ministres japonais Junichiro Koizumi et chinois Wen Jiabao. Du côté européen : le chancelier allemand Gerhard Schröder et le président français Jacques Chirac.
La stratégie politique mise en œuvre par les « quatre grands » dépassait d’ailleurs largement le cadre de l’ASEM. Se partageant le travail, Gerhard Schröder avait couplé ce déplacement avec une visite en Inde (qui n’est pas membre de l’ASEM) et Jacques Chirac avec un voyage en Chine.
Les chancelleries se sont efforcées de présenter ces contacts comme purement économiques, alors que le fond des questions abordées a été politique, l’ensemble des participants cherchant des alliances face à l’activisme états-unien.

En prélude à l’ASEM, Jacques Chirac s’est rendu pour une visite éclair dans la ville-État de Singapour. Il y a rencontré le nouveau Premier ministre, Lee Hsien Loong, fils du premier chef de gouvernement à l’indépendance, Lee Kuan Yew, avec lequel il était personnellement ami. En termes de stricte efficacité, cette escale pouvait paraître superflue, les deux hommes étant appelés à se rendre le lendemain à Hanoi. Elle permettait néanmoins de souligner la paternité franco-singapourienne de l’ASEM et de préciser une stratégie commune. Elle permettait aussi de faire le point sur l’activité de la Fondation Asie-Europe (Asia-Europe Foundation - ASIEF), organisme culturel basé à Singapour [4]. Après la récession de 2001, Singapour a relevé la tête, réalisant au deuxième trimestre 2004 une croissance de 12,5 % avec une production essentiellement basée sur la très haute technologie.

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Jacques Chirac et le président
vietnamien Tran Duc Luong à Hanoï,
sous le buste de Hô-Chi-Minh.

À Hanoi, Jacques Chirac a rappelé les engagements de la France vis-à-vis du Vietnam. Mais, il s’est surtout appliqué à dénoncer « l’impérialisme sous-culturel » états-unien, prononçant une sorte de « discours de Phnom Penh » à la de Gaulle devant un parterre d’étudiants. Le président français a développé la notion de « diversité culturelle » qu’il avait déjà présentée à l’UNESCO avec le soutien du Canada, fait approuver en 2001 par 185 États, et veut consacrer en 2005 dans une Convention internationale avec le soutien de nombreux États dont l’Arabie saoudite.
La « diversité culturelle » se veut une réponse politique à la domination états-unienne et non pas une transposition internationale du concept économico-politique « d’exception culturelle », ni même un simple « dialogue des civilisations ». Il ne s’agit pas tant de contester la marchandisation de la culture, ni de se défendre d’un possible « clash des civilisations », que de préserver le pluralisme culturel face à un « impérialisme sous-culturel ».

L’entrée de nouveaux membres au sein de l’ASEM a permis à ce forum d’intégrer les nouveaux membres de l’Union européenne et les nouveaux membres de l’ASEAN, l’organisation à vocation comparable pour l’Asie du Sud-Est. Cependant, les Européens se refusaient à accorder à la junte birmane une place à part entière dans ce concert de nations. Il avait été convenu que la dictature ne serait pas représentée par son Premier ministre, mais par un de ses délégués, U Tin Winn, et certaines délégations se sont absentées pendant la cérémonie d’entrée de la Birmanie. Ainsi, Jacques Chirac est allé visiter un site archéologique au centre d’Hanoi, manifestant ainsi son intérêt au patrimoine culturel et faisant d’une pierre deux coups. Gerhard Schröder a été inaugurer un nouveau Goethe Institut pour affirmer la contribution culturelle de l’Allemagne. Les Britanniques, qui n’étaient représentés que par un simple secrétaire d’État, John Prescott, ne manquèrent pas l’occasion pour dénoncer les crimes de la junte et surtout tenter d’instrumentaliser cette cause pour saboter la Rencontre, trop anti-états-unienne à leur goût. La Commission européenne s’est engouffrée dans la brèche. Forte d’une résolution du Parlement européen, elle a essayé à son tour de détourner la conférence en la polarisant sur le problème birman.
Quoi qu’il en soit, l’ASEM, en tant que forum où la parole est d’autant plus libre que les États-Unis en sont absents, séduit de nouveaux candidats. La Russie, l’Inde et le Pakistan pourraient rapidement s’y intégrer, malgré les réticences de la Malaisie. Pour maintenir le contact entre les chancelleries, la présidente des Philippines, la très pro-états-unienne Gloria Arroyo, a proposé de mettre à la disposition de l’ASEM un secrétariat permanent. Une proposition immédiatement soutenue... pour en confier la responsabilité à la représentation à l’ONU de la puissance invitante, en l’occurrence actuellement le Vietnam, en 2006 la Finlande.

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Gerhard Schroeder et
Tran Duc Luong

De très nombreux sujets ont été abordés au cours de la Rencontre, présidée par le président du Vietnam, Tran Duc Luong : la coopération (accroissement du fossé entre riches et pauvres), la sécurité (lutte contre le terrorisme, non-prolifération des armes de destruction massive, criminalité transnationale), le développement durable (changement de climat, pollution).

Le Premier ministre chinois, Wen Jiabao, a appelé au renforcement de l’ASEM et à son utilisation pour élaborer des points de vue et des coalitions capables de tenir en échec les États-Unis, à l’OMC notamment. Il s’est prononcé pour un rééquilibrage des relations internationales et une réforme profonde de l’ONU.

Le Premier ministre japonais Junichiro Koizumi a multiplié les contacts bilatéraux en marge de la conférence pour rassembler des soutiens à sa demande de siège permanent au Conseil de sécurité. Il a obtenu le soutien du tandem franco-allemand, mais a échoué avec d’autres puissances. Le chancelier Schröder a été plus chanceux. L’idée est de doubler le nombre de membres permanents (actuellement la Chine, les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et la Fédération de Russie) en offrant un siège à l’Allemagne, au Brésil, à l’Inde, au Japon et à une grande puissance africaine (l’Afrique du Sud, l’Égypte ou le Nigeria). Ce système aurait l’avantage de relativiser le poids de Washington.
Le Japon, qui subit toujours les séquelles du protectorat états-unien, est aujourd’hui partagé entre soumission à Washington et manifestations pour le retrait immédiat des bases US.

Le Premier ministre malaisien, Abdullah Ahmad Badawi, a enchaîné les interviews à la presse pour démentir les accusations états-uniennes selon lesquelles il aurait été corrompu par Saddam Hussein, ainsi que des proches de Jacques Chirac, pour défendre les intérêts irakiens à l’ONU.

Cependant, l’important fut l’adoption de la Déclaration d’Hanoi affirmant la nécessité d’une coopération renforcée et la Déclaration sur le dialogue entre les cultures et les civilisations, véritable pied de nez à l’influence états-unienne.

[1] Voir le site officiel de la Ve rencontre Asie-Europe.

[2] Les archives du Forum de Bangkok sont consultables sur le site officiel de la Conférence.

[3] Les rencontres précédentes se sont tenues à Bangkok (1996), Londres (1998), Séoul (2000) et Copenhague (2002).

[4] Voir le site officiel de la Fondation Asie-Europe.