Echange de vues international de paysans et de paysannes en Suisse

Du 26 septembre au 6 octobre a eu lieu en Suisse une rencontre internationale de paysans et de paysannes. Les problèmes urgents et les défis de l’agriculture paysanne à l’échelle mondiale ont été discutés au cours de dix entretiens publics. Lors de la réunion de clôture, des paysannes et paysans de différents pays ont présenté leurs expériences et les résultats des discussions précédentes et en ont débattu avec des représentants du gouvernement suisse et des associations paysannes. La déclaration suivante a été présentée

Déclaration finale

La survie de l’agriculture paysanne est la condition préalable à la sécurité alimentaire dans le monde. Dans les pays en développement, à peu près 300 millions de familles de petits paysans produisent 80 à 85% des denrées agricoles. Dans ces pays, ce sont les femmes qui sont responsables d’une grande partie des travaux agricoles. Dans les pays africains, les femmes accomplissent jusqu’à 80% des travaux – de la production à la commercialisation en passant par la transformation.
L’évolution des marchés agricoles menace l’existence des exploitations paysannes dans le monde entier. En Suisse aussi, une diminution massive des petites et moyennes exploitations a eu lieu : Au cours des 8 dernières années, quelque 15 700, soit 31,4% d’entre elles, ont dû renoncer à produire. L’avenir sera encore plus sombre, si l’on considère la nouvelle politique agricole de la Suisse, la PA 2011.

Le revenu des familles paysannes n’est pas équitable – elles ont besoin d’un accès direct aux marchés locaux et régionaux

Ni en Inde, ni en Equateur, ni en Tanzanie les paysannes et paysans ne peuvent vendre leurs produits directement et à des prix raisonnables. Des intermédiaires fixent les prix et jouent les producteurs les uns contre les autres. En Tanzanie, pour un sac de maïs de 100 kilos, le producteur reçoit environ 6000 shillings tanzaniens, soit 7 francs suisses. L’intermédiaire vend le sac dans les villes ou à l’industrie des volailles 20 000 shillings (23 francs).
Nous voulons produire des aliments à des prix convenables pour les marchés locaux et régionaux. Pour cela nous avons besoin d’un accès direct à ces marchés. Nous sommes persuadés que produire et consommer localement aidera les paysannes et paysans du monde entier. Il est primordial de maintenir la plus grande partie de la valeur ajoutée sur les lieux de production ou dans la région. Ainsi des emplois peuvent être sauvegardés ou créés en marge de l’agriculture. Pour cela, les paysannes et les paysans doivent s’organiser pour avoir plus de pouvoir dans les négociations. Des alliances avec des organisations de consommateurs peuvent aussi aider à trouver des circuits de commercialisation directs pour les produits régionaux.

Les importations bon marché détruisent les marchés intérieurs – les gouvernements doivent protéger l’agriculture paysanne

La libéralisation incontrôlée des marchés agricoles menace la production paysanne. L’Inde, l’Equateur, la Tanzanie et la Suisse subissent une pression massive exercée sur les prix par l’importation de produits bon marché. En Equateur, par exemple, depuis l’ouverture du marché, la viande, le lait, les pommes de terre, les haricots, le maïs et d’autres produits sont importés aux prix les plus bas. 50 kilos de pommes de terre équatoriennes sont vendus 5 dollars alors que celles importées du Pérou ou de Colombie sont offertes à 2 dollars sur le marché. La production laitière nationale subit une pression extrême : Jusqu’à présent, le litre de lait était vendu 25 cents. Maintenant le lait est importé (notamment le lait en poudre Nestlé de Colombie) et le prix a baissé à 8-10 cents le litre. La perte est encore plus importante pour la viande de bœuf : Le prix est passé de 500 dollars à 100-200 dollars par tête de bétail.
Nous exigeons que les accords internationaux ne portent pas atteinte au droit des gouvernements nationaux à pratiquer une politique agricole et commerciale souveraine. Chaque pays doit protéger le marché intérieur en faveur des exploitations paysannes. En même temps, les gouvernements des Etats doivent s’engager à ne pas nuire aux paysannes et aux paysans des autres pays. Aussi les exportations et les importations doivent-elles être réglementées et les taxes à l’importation ainsi que les droits de douane sont pour cela des instruments importants. Il faut imposer des conditions commerciales plus équitables au commerce international des denrées agricoles. Swissaid s’engage en faveur du commerce équitable qui garantit aux producteurs des prix minimum et veille au respect de la législation du travail et de la protection de l’environnement.

Le génie génétique menace la production paysanne

En Inde, on cultive depuis trois décennies du coton génétiquement modifié. Les expériences sont dramatiques. Les cotonniers sont sous pression à cause des coûts de production élevés et des sols épuisés. Une publicité agressive et mensongère les incite à cultiver le coton Bt génétiquement modifié. Les semences sont jusqu’à quatre fois plus chères que celles du coton classique et ne tiennent pas les promesses des grands semenciers. Les rendements n’ont pas augmenté et les plantes ne résistent pas durablement aux parasites. L’utilisation de pesticides n’a donc pas pu être réduite. Beaucoup de cotonniers se sont endettés encore davantage. Des organisations de paysans exigent du gouvernement qu’il n’autorise plus le coton génétiquement modifié. Mais les semences Bt se répandent sans contrôle. La production sans OGM est sérieusement menacée. En Equateur, le danger existe en outre que les semences génétiquement modifiées soient importées librement des USA et d’Argentine. L’ignorance est grande en ce qui concerne cette technologie.
Nous exigeons des gouvernements de ne pas autoriser la culture de plantes génétiquement modifiés tant que la production sans OGM ne pourra pas être garantie. Les plantes génétiquement modifiées ont été développées en vue des monocultures industrielles. Elles sont brevetées et donc pour la plupart en la possession de sociétés privées. Cela menace l’indépendance de nos paysannes et paysans.

Les prix des moyens de production augmentent – la culture écologique offre des alternatives

Dans tous les pays du Sud, les prix et l’utilisation des engrais chimiques et des produits phytosanitaires ont fortement augmenté au cours des dix dernières années. Alors que les coûts de production grimpaient, on n’a pas pu augmenter les récoltes et les paysannes et paysans n’ont pas obtenu des prix plus élevés pour leurs produits. Au contraire, l’utilisation accrue d’engrais chimiques et de pesticides a entraîné une détérioration de la fertilité des sols et ainsi une baisse de production. Alors qu’avant, en Tanzanie, on pouvait récolter sur un are 20 sacs de maïs, on n’en produit maintenant plus que 5 sacs.
familles paysannes pauvres qui en Equateur et en Inde ne pouvaient plus se procurer les moyens de production onéreux ont subi davantage de pertes. La pauvreté a augmenté et beaucoup de paysans ont cherché leur salut dans l’émigration. Les femmes sont restées et doivent maintenant cultiver la terre sans l’aide des hommes.
Nous sommes tombés d’accord sur le fait que pour les familles de petits paysans, seules les cultures écologiques d’après des méthodes traditionnelles et biologiques offrent une issue. Dans tous les pays, la connaissance des méthodes de cultures traditionnelles et de l’agriculture biologique doit être maintenue et développée. C’est seulement ainsi que les dépenses en moyens de production pourront être réduites, que les sols redeviendront fertiles et qu’une nourriture saine pourra être produite. Pour cela, les organisations paysannes ont besoin du soutien de la politique agricole de l’Etat.

Beaucoup de familles de petits paysans doivent travailler dans des conditions li­mites. Elles ont besoin du soutien de l’Etat

La répartition des terres dans la plupart des pays en développement, dont l’Equateur et l’Inde, est très injuste. Pourtant ces deux pays disposent de lois qui rendraient possible une répartition plus équitable. L’influence politique et la pression économique des grands propriétaires terriens et des firmes nationales et multinationales ont privé les familles de petits paysans de leurs terres ou les ont repoussées dans des zones marginales. En Equateur et en Inde, les terres cultivées par des familles de petits paysans se trouvent le plus souvent dans des zones arides ou dans des régions de montagne. De plus, les femmes peuvent très rarement posséder des terres.
Nous exigeons des gouvernements qu’ils protègent les intérêts des communautés de petits paysans contre les grandes exploitations et procèdent à une répartition plus équitable des terres. Les femmes doivent aussi pouvoir obtenir des titres de propriété sur des terres. Les exploitations situées dans des zones marginales doivent être soutenues par des prêts sans intérêts et par des mesures d’encouragement spéciales comme c’est déjà le cas en Suisse.

Conclusion

Encouragés et enrichis par l’échange d’idées, tous les participants ont tiré la conclusion suivante : L’échange international d’expériences de paysannes et de paysans a montré clairement que nous, producteurs et productrices, nous trouvons dans le monde entier devant les mêmes défis. Nous sommes persuadés que la sécurité alimentaire ne peut pas être assurée par un marché agricole mondialisé, libéralisé et dérégulé, mais par des systèmes alimentaires décentralisés et contrôlés par les collectivités locales.
La sécurité et la souveraineté alimentaires basées sur les économies et les systèmes alimentaires locaux ou régionaux supposent que les ressources les plus importantes, comme la terre, l’eau, la biodiversité et les semences doivent rester entre les mains des paysans locaux, des collectivités et de la population. •

Auteurs de la déclaration :

Rosalva Congacha, paysanne, Fenocin, Equateur
Arturo Dalquilema, paysan
Comité interprovincial des paysans bio, Equateur
Shrihari Ekade, paysan
Organic Farming Movement, Vidarbha, Inde
Adinath Ombale, paysan
Venna Farmers Organization, Inde
Catherine Kasembe, paysanne, Fogota, Tanzanie
Balthazar Agricola Ruta, paysan, Fogota, Tanzanie
Wendy Peter, paysanne, Bioforum, Suisse
Tina Goethe, Swissaid, Suisse

Organisations et associations signataires :

Swissaid, Simonetta Sommaruga, (présidente)
Union suisse des paysans, Hansjörg Walter
(président)
IP-Suisse, Hans Luder (président)
Bio Suisse, Regina Fuhrer (présidente)
Bioforum Suisse, Wendi Peter (directrice)
Alliance Sud, Peter Niggli (directeur)
Déclaration de Berne, Marianne Hochuli
(responsable des questions commerciales)

Source
Horizons et débats (Suisse)