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Sénateurs, représentants et gouverneurs

Victoire électorale locale de l’extrême droite aux États-Unis

Au-delà de la fraude, l’élection de George W. Bush à la Maison-Blanche est portée par une vague réactionnaire sans précédent dans les États du Centre et du Sud. Les électeurs de droite et de gauche se sont déterminés non pas d’après leurs espoirs, mais en fonction de leurs peurs respectives. Au sein même du Parti républicain, les modérés sont balayés par les extrémistes, tandis qu’au plan fédéral, les républicains affermissent leur majorité au Sénat et à la Chambre des représentants. George W. Bush a maintenant carte blanche pour nommer qui il souhaite à tous les postes à responsabilité, y compris à la Cour suprême pour démanteler les droits des minorités.

| Paris (France)
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Éléction présidentielle états-unienne 2004
Répartition géographique des États Républicains (en rouge) et Démocrates (en bleu).

Les grands médias européens, qui avaient à la quasi-unanimité annoncé la probable victoire de John F. Kerry, se sont trompés. Pour notre part, nous avions au contraire souligné que l’équipe Bush, arrivée à la Maison-Blanche à la faveur d’une fraude massive, n’hésiterait pas à recourir à nouveau à la fraude pour se maintenir [1]. C’est effectivement ce qui s’est passé, même s’il est impossible pour le moment de préciser si la victoire de M. Bush est imputable à la fraude ou si celle-ci n’a fait que l’amplifier.

Résultat des sondages réalisés à la sortie des urnes, d’après le sexe, le groupe ethnique et l’appartenance politique

% des
votants
%age ayant voté pour...
   
Kerry
Bush
Nader
 
Sexe et groupe ethnique

46 %

Hommes

47 % 52 % 1 %
54 Femmes 54 45 1
36 Hommes blancs non hispaniques 40 58 1
41 Femmes blanches non hispaniques 47 51 1
77 Blancs non hispaniques 44 55 1
11 Noirs 90 10 1
9 Hispaniques 56 41 3
2 Asiatiques 61 39 *
2 Autres 56 38 2
 
Appartenance politique
38 Démocrates 90 9 1
26 Indépendants / autres 52 44 2
35 Républicains 7 92 0
22 Libéraux 86 12 2
45 Modérés 57 42 1
32 Conservateurs 17 82 1

De nombreux commentateurs aux États-Unis soulignent l’écart surprenant entre les sondages effectués à la sortie des urnes et les résultats officiels. Les observateurs internationaux, quant à eux, sont stupéfaits par la possibilité de voter sans contrôle d’identité dans de nombreux États et par le recours à des machines à voter invérifiables.

Quoi qu’il en soit, il ne nous appartient pas d’estimer l’ampleur de la fraude, mais d’interpréter l’image que les États-Unis ont d’eux-mêmes. Et, compte tenu de l’approbation des résultats par les deux grands partis, cette image - même fausse - est partagée par tous, s’impose à tous.

Les élections du 2 novembre ne concernaient pas seulement la désignation du président, mais aussi d’une partie du Sénat, de la Chambre et des gouverneurs, ainsi que l’examen de nombreux référendums.

Le taux de participation a atteint les 59,6 %, soit 5 % de plus qu’en 2000. Cela est fréquemment qualifié de « mobilisation exceptionnelle » alors que ce qui frappe surtout, c’est que même avec de tels enjeux, 40 % de l’électorat ne se déplace toujours pas aux urnes, soit qu’il se désintéresse du résultat, soit qu’il ne pense pas que sa voix ait un poids.

Résultat des sondages réalisés à la sortie des urnes, d’après l’âge, le revenu annuel et le niveau d’instruction

% des
votants
%age ayant voté pour...
   
Kerry
Bush
Nader
 
Age
17 18-29 ans 56 42 1
28 30-44 ans 48 49 2
30 45-59 ans 51 47 1
24 60 ans et plus 48 51 0
 
Revenus annuels et éducation
8 Moins de 11 800€ 65 34 1
15 Entre 11 800€ et 23 600€ 60 38 1
22 Entre 23 600€ et 39 300€ 53 46 1
23 Entre 39 300€ et 59 000€ 46 53 1
14 Entre 59 000€ et 78 700€ 48 51 0
18 Plus de 78 700€ 43 55 2
         
4 Inférieure au lycée 53 46 1
22 Titulaire du baccalauréat 50 48 1
31 Université (non diplômé) 48 51 1
26 Université (diplomé) 49 50 1
17 Diplôme de 3ème cycle 57 41 1

Pour la présidentielle, les électeurs ont voté utile, persuadés à gauche que la défaite d’Al Gore en 2000 était plus imputable aux 2,8 millions de voix portées sur Ralph Nader qu’aux trucages électoraux. Les électeurs de droite se souvenaient eux des 9 millions de voix du milliardaire Ross Perot qui manquèrent au Parti républicain en 1992 et 1996.

Les électeurs interrogés à la sortie des urnes indiquent des préoccupations symétriques. Ceux qui ont voté pour George W. Bush rapportent avoir été guidés par leur peur du terrorisme et de la décadence morale, les deux thèmes étant intimement liés puisqu’ils interprètent souvent le terrorisme comme une punition infligée par Dieu à son peuple parce qu’il s’éloigne de Lui. Ceux qui ont voté pour John F. Kerry déclarent avoir été inspirés par leur peur du chômage et de la perte de la couverture sociale. Tous se positionnent donc prioritairement en fonction de leurs angoisses et non de leurs rêves. Cette disposition d’esprit est probablement la résultante des campagnes de propagande du département de Sécurité de la patrie. Elle prédispose les électeurs à choisir des hommes forts plutôt que sages. Les partisans de George W. Bush soulignent ainsi sa détermination dans l’adversité, tandis que ceux de John F. Kerry lui reconnaissent de la ténacité pour apporter un changement.
Alors que l’USA Patriot Act a suspendu les libertés fondamentales énoncées dans la Bill of Rights et que le Pentagone et la CIA pratiquent la torture à grande échelle [2], les électeurs (hormis les partisans de Ralph Nader) ne se sont pas déterminés sur ce sujet. La détention pour des motifs inconnus de centaines de personnes à Guantanamo [3] ou le fichage par le FBI des musulmans pratiquants [4] n’ont pas même été discutés par les deux candidats principaux [5].

Résultat des sondages réalisés à la sortie des urnes, d’après l’affiliation religieuse, le vote de 2000 et autres facteurs

% des
votants
%age ayant voté pour...
   
Kerry
Bush
Nader
 
Affiliation religieuse
53 Protestants 46 56 1
27 Catholiques 50 49 1
3 Juifs 78 22 *
7 Autre 75 21 3
10 Aucune 69 29 2
22 Évangélistes 23 76 1
 
Vote à l’élection présidentielle de 2000
17 N’a pas voté 57 41 2
39 Albert Gore 91 8 1
41 George W. Bush 10 90 0
 
Autres facteurs
24 Vie en concubinage 61 37 1
28 Marié, avec des enfants 42 56 2
41 Possède une arme à son domicile 39 59 2
11 Votant pour la première fois 55 43 1
4 Gay, lesbienne ou bisexuel 78 21 2
18 Vétéran de l’armée 43 55 1

Les nombreux référendums locaux donnent une idée plus précise des fantasmes des États-uniens. Onze États ont été consultés pour définir le mariage comme une institution exclusivement hétérosexuelle [6]. Dans sept d’entre eux, la question posée visait également à barrer l’accès des couples homosexuels aux droits reconnus aux concubins hétérosexuels. Partout les électeurs se sont prononcés contre les droits des gays, suivant en cela le Missouri et la Louisiane qui ont déjà amendé leur propre Constitution pour interdire le mariage entre personnes du même sexe. Ce thème obsessionnel figurait dans le dernier discours présidentiel sur l’État de l’Union [7], George W. Bush ayant annoncé son intention de faire modifier la constitution fédérale pour garantir la pérennité de l’institution biblique.
Les résultats montrent que les partisans des discriminations anti-gays constituent de 57 % (Oregon) à 86 % (Mississipi) des votants. Lorsqu’ils sont Blancs, leur intolérance conditionne leur vote en faveur de George W. Bush. Par contre, lorsqu’ils disent appartenir à des minorités, ils distinguent cette position de leur choix présidentiel.

La moitié des 76 sénateurs était à renouveler. Deux nouveaux démocrates sont élus, dont Barrack Obana. Juriste d’origine kenyane, il s’est illustré au sein de son propre parti en s’opposant à l’invasion de l’Irak. Troisième homme noir à entrer au Sénat en un siècle, il a obtenu 70 % des voix dans l’Illinois.
Sept nouveaux républicains sont élus. L’ancien secrétaire au Logement, Mel Martinez a été élu de justesse en Floride. Anticastriste viscéral, il est connu pour avoir transféré la gestion des logements sociaux à des organisations religieuses. Surtout Tom Coburn, que l’on avait connu à la Chambre de 1995 à 2001, est de retour. Il a été élu en Oklahoma avec une avance de 12 points sur son rival démocrate. Il incarne l’extrême droite la plus outrancière et mène campagne pour purger le parti républicain des leaders qui s’éloignent des valeurs morales. Médecin, il milite pour l’extension de la peine de mort aux personnes pratiquant l’avortement [8].
Au total, le président Bush dispose maintenant d’une majorité de55 sénateurs républicains souvent extrémistes, contre 44 démocrates et 1 indépendant. Rien ne pourra arrêter sa politique de nomination de personnalités réactionnaires ou autoritaires dans les divers rouages de l’État fédéral, à commencer par la Cour suprême où des juges ad hoc termineront de démanteler les droits des minorités. On doit donc s’attendre à un bouleversement rapide et profond de l’ensemble de l’administration.

Lamotivation déclarée des électeurs pour justifier leur vote, selon un sondage réalisé à la sortie des urnes

%age ayant voté pour...
% des
votants
   
Kerry
Bush
Nader
 

Question : Quelle qualité du candidat a le plus compté dans votre choix ?

17 C’est un dirigeant fort (strong leader) 13 85 1
9 Il se soucie des gens comme moi 76 22 2
17 Il a des positions claires 22 75 2
25 Il va apporter des changements nécessaires 95 4 1
 
Question : Quel sujet a le plus compté dans votre choix ?
5 Taxes 47 52 1
4 Éducation 76 23 *
8 Système de santé 79 21 *
15 Irak 75 24 0
18 Terrorisme 15 85 0
20 Economie / emploi 81 17 1
21 Valeur morales 19 78 3
Les astérisques indiquent des valeurs inférieures à 1 pourcent. Les résultats présentés ici sont basés sur des entretiens avec 13 047 électeurs choisis aléatoirement à la sortie des bureaux de vote dans tous le pays et des entretiens téléphoniques avant l’éléction dans 13 États. Le sondage à la sortie des urnes a été conduit par Edison Media Research et Mitofsky pour le compte du National Election Pool (NEP), du Washington Post et d’autre médias. Le NEP est une association de ABC News, CNN, CBS News, Fox News, NBC News et Associated Press.

Les 435 membres de la Chambre des représentants étaient à renouveler. La plupart se maintiennent, 39 changent. Parmi les démocrates entrants, signalons Cynthia McKinney, bien connue de nos lecteurs. Provisoirement écartée du Capitole par son parti à la suite d’une cabale dénigrant ses positions courageuses sur les attentats du 11 septembre 2001 et sur la question israélo-arabe, elle est élue en Géorgie avec 64 % des voix. À l’opposé, parmi les républicains, on retiendra l’entrée du juge Ted Poe qui défraya la chronique judiciaire en inventant des peines humiliantes pour les condamnés. Ainsi, il fit décorer la cellule d’un assassin avec des photos de sa victime, ou il obligea un voleur à faire les cents pas devant la boutique où il avait commis son larcin avec une pancarte autour du cou indiquant son délit et sa condamnation [9].
Au total, George W. Bush peut compter à la Chambre sur une majorité républicaine renforcée de 231 députés contre 201 démocrates [10].

11 gouverneurs étaient à renouveler. L’Utah a élu le milliardaire républicain Jon Huntsman, par ailleurs missionnaire de l’Église mormone. Tandis que le Missouri a élu le jeune réactionnaire Matt Blunt qui a alterné des déclarations contre les gays et l’avortement avec des confidences sur ses trois conseillers : sa femme, sa mère et Dieu [11].

Si l’on observe la répartition géographique des votes, on remarque un véritable clivage : les grandes villes (particulièrement Los Angeles, Chicago, Philadelphie, et New York) sont massivement démocrates, tandis que les villes moyennes et les campagnes sont républicaines. Les États pro-Bush forment un ensemble continu, incluant le Centre et le Sud ; tandis que les États pro-Kerry sont regroupés en trois entités : la Côte pacifique, les Grands lacs, et le Nord-Est. D’une manière générale, les majorités dans chaque État fédéré se renforcent considérablement et les oppositions locales se radicalisent, faisant réapparaître des clivages post-guerre de Sécession.

En définitive, la focalisation sur l’élection présidentielle masque un bouleversement du paysage politique états-unien. Le parti démocrate est en recul, mais plus encore les républicains modérés sont balayés par des extrémistes dénonçant Bible à la main la décadence morale et prêchant la croisade contre le « terrorisme islamique ». L’extrême droite majoritaire à l’intérieur de la majorité républicaine est en mesure de soutenir une révolution néo-conservatrice que George W. Bush n’a pas tardé à décrire. S’exprimant le 4 novembre devant la presse, le président élu a annoncé la poursuite de la « guerre contre le terrorisme », mais aussi la refonte du système fiscal et la privatisation complète des caisses de retraite.

[1] Voir notre dossier consacré aux élections états-uniennes et intitulé Élections 2004 : les États-Unis choisissent leur « commandant en chef ».

[2] Voir notre dossier Les États-Unis d’Amérique rétablissent la torture.

[3] « Images officielles du pays de la liberté », Notes d’information du Réseau Voltaire, 22 janvier 2002.

[4] « Chasses aux sorcières, des communistes aux musulmans », par Paul Labarique, Voltaire, 24 juin 2004.

[5] « Le programme commun Bush-Kerry », Voltaire, 15 octobre 2004.

[6] Arkansas, Georgie, Kentucky, Michigan, Mississippi, Montana, Dakota du Nord, Ohio, Oklahoma, Oregon et Utah.

[7] « Une nation en guerre », Voltaire, 21 janvier 2004.

[8] Biographie de Tom Coburn, paru dans le Congressionnal Quaterly, 4 novembre 2004.

[9] Voir le cahier spécial du Washington Post intitulé « Election 2004 » et paru le 4 novembre 2004.

[10] Plus un indépendant et deux sièges restant à pourvoir.

[11] Voir le cahier spécial du Washington Post intitulé « Election 2004 » et paru le 4 novembre 2004.

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