La mort de Yasser Arafat, comme sa vie, donne lieu aux commentaires les plus contradictoires et les moins nuancés. Cette rubrique tente de comprendre des points de vue opposés et d’analyser des argumentaires, parfois pertinents, parfois fallacieux. Nous consacrerons ultérieurement un article de fond à l’œuvre du président Arafat et nos lecteurs lisant l’Arabe peuvent d’ores et déjà consulter sur notre site ShabakatVoltaire le numéro spécial de la revue Intelligencia qui lui est dédié.

Le roi Abdallah II de Jordanie s’exprime avec précaution dans le New York Times. Dans la continuité de sa présence au Caire aux obsèques officielles de Yasser Arafat, il rend hommage au défunt. Simultanément, dans la ligne de son engagement au Forum de Davos, il appelle à une pacification de la région qui permette d’y développer une zone de commerce. Cependant, ces paroles éludent les problèmes. La dynastie Hachémite s’est brutalement opposée à ce que la Jordanie devienne la patrie de mouvements révolutionnaires palestiniens, mais elle n’a pas pour autant pu aider le peuple palestinien à créer son État. En définitive, préoccupée prioritairement par la stabilité de son trône, elle s’est vite trouvée politiquement paralysée.

Du côté israélien, les partisans d’Ariel Sharon évitent de cracher sur la tombe de leur ennemi, hormis le conseiller juridique du gouvernement Sharon, Alan Dershowitz, qui dresse un réquisitoire outrancier dans le Jerusalem Post. À ses yeux, le bilan du prévenu Yasser Arafat est entièrement négatif. C’était un voleur et un terroriste dont le but final était d’anéantir l’État juif. Il a inspiré Ben Laden et ne doit sa popularité qu’au soutien qu’il a reçu des petits-enfants d’Hitler. Cet homme était coupable et n’aurait jamais dû être reçu par le Vatican et l’ONU.
Le leader travailliste Shimon Peres prononce quant à lui une sinistre oraison funèbre dans The Times, The Independent et l’International Herald Tribune. Il reporte unilatéralement sur le défunt la responsabilité de l’impasse actuelle. Dans une version plus longue de la même tribune, exclusivement publiée par le Jerusalem Post, il conclut que le moment est venu de relancer la « feuille de route », sans préciser s’il fait référence au document du Quartet ou à la version amendée par Ariel Sharon.
L’amiral Ami Ayalon, ancien directeur du Shin Beth, s’inquiète dans Ha’aretz du vide qui suit la mort d’Arafat. L’homme incarnait l’unité et un projet collectif, sa disparition laisse entrevoir le chaos, la répression, et le triomphe possible des éléments les plus radicaux. Il met donc en garde les responsables politiques de son pays contre la tentation de laisser faire, sinon d’encourager le bain de sang.
Ephraim Sneh, député à Knesset, observe dans le Jerusalem Post que la mort d’Arafat place tous les acteurs, palestiniens, israéliens et états-uniens, en face de leurs responsabilités. Chacun est en devoir de prouver sa bonne volonté. Ce peut être une vraie chance pour la paix.

Côté occidental, les Européens se montrent très admiratifs du vieux résistant. Le ministre espagnol des Affaires étrangères, Miguel Angel Moratinos, salue dans Le Figaro et The Independent le père de la cause palestinienne. Son hommage est sans équivoque. Pour lui, comme pour l’opinion publique espagnole, le président Arafat était le leader légitime du peuple palestinien. Il était en cela une haute figure de la démocratie. Fort de cette légitimité, il était le meilleur interlocuteur possible pour négocier la paix, et il avait montré sa volonté d’y parvenir des Accords d’Oslo à la Conférence de Madrid.
Ambigu, le très atlantiste ancien secrétaire au Foreign Office Douglas Hurd accuse Yasser Arafat, dans The Independent, de n’avoir su ni vaincre Israël, ni faire la paix, bref de ne pas laisser de souvenir impérissable. Il s’inquiète surtout d’une succession pire encore avec une prise de pouvoir à Gaza par le Hamas et envisage une force d’interposition soutenue par les États-Unis.
Carrément manipulateur, l’ancien président Jimmy Carter réécrit l’Histoire dans le New York Times et El Mundo. Selon lui, Arafat n’aurait pas souhaité poursuivre le processus de paix après l’assassinat de M. Rabin et aurait donc repoussé les offres généreuses de M. Barak. Il aurait été par la suite exclu de toute discussion par M. Bush. En conséquence, le processus de paix se serait poursuivi en coulisse à travers l’Initiative de Genève.
C’est évidemment une présentation tendancieuse des faits. D’abord parce que ce n’est pas M. Arafat qui a fait assassiner M. Rabin, mais au contraire un courant politique israélien qui, jusqu’à l’année dernière, soutenait M. Sharon. Ensuite parce que, comme l’ont montré de nombreux auteurs, l’offre de M. Barak limitait la souveraineté palestinienne et était donc inacceptable pour les Palestiniens. Enfin parce que ces mensonges visent à peser sur les élections à venir pour porter à la présidence palestinienne des personnes choisies par Washington et déjà testées lors de l’Initiative de Genève.

Côté palestinien, l’ambassadeur Afif Safieh rappelle dans le Guardian que, contrairement à ce que disent ses adversaires, Arafat était un pragmatique. Il avait renoncé à la victoire militaire à l’issue de la guerre du Kippour et ne demandait depuis qu’à négocier.
Enfin, l’ambassadeur Ali Kazak rappelle dans le Khaleej Times que Yasser Arafat a toujours défendu la liberté d’expression de ses opposants et qu’il a été élu démocratiquement. Il est donc mensonger de le présenter comme un dictateur. De même, c’est lui qui a proposé la solution à deux États, ouvrant ainsi la voie aux Accords d’Oslo. Il est donc également mensonger de le présenter comme un adversaire de la paix.