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La « liste noire »

Mort du Suisse Albert Huber, privé arbitrairement de ses droits par l’ONU

C’est par une dépêche publiée sous le titre « Mort d’un appui présumé d’Al-Qaida » que le quotidien Le Temps a annoncé le décès de M. Albert Huber, 81 ans, le seul Suisse dont le nom figure sur la « liste noire » de l’ONU. Une liste répertoriant les personnes physiques ou morales soupçonnées de liens avec le terrorisme international, qui ne repose sur aucune base légale et bafoue les droits et les libertés fondamentales garanties par l’État de droit suisse.

| Genève (Suisse)
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Le Comité anti-terroriste de l’ONU observe une minute de silence en mémoire des victimes. Un rituel facile qui autorise le recours à l’arbitraire.

M. Huber s’est éteint le 15 mai 2008, à son domicile de Muri, dans le Canton de Berne. La Suisse appliquait depuis sept années les sanctions de l’ONU, qui pénalisaient ce vieil homme, ceci malgré le fait qu’aucune preuve n’avait pu être établie par les enquêtes du Ministère public de la Confédération pour justifier son maintien sur la « liste noire » [1].

M. Huber ne pouvait plus quitter la Suisse. Ses biens étaient gelés. En 2005, le Secrétariat d’État à l’économie, avait également gelé la part d’héritage que son frère lui avait laissée à son décès, tandis que les autorités cantonales lui réclamaient de payer des impôts sur cette somme gelée.

Or, le nom de M. Huber, comme tant d’autres noms, n’aurait jamais dû être placé sur la liste de gens présumés « dangereux, liés à Al-Qaida et les Talibans », et encore moins maintenu sur cette liste au vu du résultat des enquêtes effectuées.

Al Taqwa Management, dont M. Huber n’était qu’un membre du Conseil d’Administration, avait été nommément désignée par George Bush lui-même, comme ayant « fait transiter des millions de dollars à destination des terroristes » [2]. Après les attentats du 11 septembre 2001, l’administration états-unienne avait créé un amalgame entre les auteurs désignés de ces attentats et les mouvements de résistance en Palestine et au Liban.

M. Bush n’a jamais pu apporter aucune preuve crédible, au Procureur suisse qui, sous sa pression, avait ouvert une enquête. On le comprendra ultérieurement, M. Bush s’était fondé sur un article pour le moins fantaisiste du Corriere della Sera, publié en 1997, qui laissait entendre que la banque Al Taqwa avait versé « 70 millions de dollars au Hamas ».

Il est apparu, que cet article [3], était cousu de fil blanc, basé sur des rumeurs émanant probablement des services de renseignement israéliens. Fausses informations donc destinées à créer, puis entretenir, un climat de peur et de suspicion dans l’opinion publique, et à accréditer l’idée qu’il y a une grave menace « islamiste », et un conflit fondamental entre les « judéo-chrétiens » et le monde musulman.

Albert Huber, ancien journaliste parlementaire, converti à l’islam, marié à une Égyptienne depuis 45 ans, grand-père de six petits enfants, vivait retiré du monde depuis longtemps. Quand, le 7 novembre 2001, des journalistes du monde entier s’étaient rués chez lui, pressés de filmer le présumé « terroriste suisse », M. Huber, au dire de son épouse, les avait accueillis avec bienveillance, et avait qualifié M. Bush lui-même de « grand criminel ». Par la suite il avait rédigé un communiqué où il disait sa fierté d’être inscrit sur la liste noire du terrorisme. Peut-être, vu l’absurdité de l’accusation, une façon provocante de dire au monde que cette inscription, dictée par les États-Unis, ne méritait aucun crédit ?

C’est non sans incrédulité que M. Dick Marty, décrivait ainsi l’affaire Al Taqwa dans son rapport au Conseil de l’Europe du 19 mars 2007. « L’histoire qui suit semble sortir d’un livre de Kafka. Hélas, il s’agit bien de faits réels qui se passent au XXIème siècle dans des pays membres du Conseil de l’Europe, sous l’égide de l’organisation des Nations Unies, dont la Charte proclame pourtant la « foi dans les droits fondamentaux de l’homme, dans la dignité et la valeur de la personne humaine, dans l’égalité de droits des hommes et des femmes » et exprime l’ambition de « créer les conditions nécessaires au maintien de la justice ». C’est une histoire exemplaire qui en résume beaucoup d’autres et qui, à mon avis, illustre la dangereuse érosion des droits et des libertés fondamentales qui est en cours, même dans les enceintes qui seraient députées à les protéger et à les promouvoir. » [4]

Après presque quatre ans, l’enquête du Ministère public de la Confédération suisse a en effet débouché sur un non-lieu. Rien n’a pu être imputé au groupe financier Al Taqwa. Mais MM. Youssef Nada et Ali Ghaleb Himmat ainsi que M. Albert Huber, en tant que membre du Conseil d’Administration de Taqwa Management, figurent toujours sur la liste de l’ONU, des présumés « soutiens aux terroristes » [5]. Et les États-Unis refusent qu’ils soient retirés, alors même que ces derniers n’ont jamais apporté aucune preuve de leur culpabilité. La seule pièce qu’ils ont présentée était l’article du Corriere della Sera cité plus haut.

En apprenant le décès de M. Huber, son ancien collègue, M. Youssef Nada, nous a fait part de sa profonde affliction : « Le décès de M. Huber est pour moi une grande perte. C’était un homme profondément honnête dans sa vie, et vis-à-vis de tout. C’était une personne qui exprimait toujours ses opinions sans hypocrisie ou double langage. Son problème était probablement sa fierté qui faisait toujours surface lorsqu’il était attaqué par quelqu’un. Je ne crois pas qu’il ait jamais été une personne avec des opinions nazies [comme affirmé par les médias ndr]. Il avait beaucoup de cœur, au point de se mettre à pleurer lui-même quant il voyait un enfant pleurer. Il avait un haut niveau intellectuel. Jusqu’à ses derniers jours, aucun évènement historique n’échappait à sa mémoire, qu’il s’agisse de l’histoire suisse, européenne ou moyen-orientale. Mais, là encore, lorsqu’il était attaqué, sa fierté le poussait probablement à dire des choses qui pouvaient choquer ».

Nous n’avons jamais rencontré M. Huber. Il a été écrit qu’il était un admirateur d’Hitler. Si cette description est exacte, nous ne pouvons ni comprendre ni partager en rien une telle position, mais M. Huber n’est plus là pour que nous puissions lui demander de s’expliquer à ce sujet et de préciser lui-même ce qu’il pensait vraiment.

Ses proches, que nous avons rencontrés, ont tous souligné sa très grande culture. Son épouse nous a assuré que M. Huber « rejetait le nazisme – particulièrement le racisme meurtrier que cette idéologie incarnait, racisme qu’il considérait comme le péché suprême et inexcusable du nazisme - mais qu’il avait, en effet, intellectuellement une passion de recherche à cerner le personnage d’Hitler et de vouloir amener ses interlocuteurs à rechercher toute la vérité historique du personnage ».

« J’ai rencontré M. Huber six fois - nous a confié un ancien fonctionnaire des Nations Unies - Je ressens sa mort comme une grande perte. Il m’a fait une impression extraordinaire. C’était un être très attachant, très humain, doté d’une immense culture. Passionné de musique, de cinéma, il pouvait vous parler des films de Tati durant des heures. Je n’avais pas les mêmes idées que lui, mais j’appréciais son esprit critique aigu, sa joie de vivre communicative. Bon comme le pain. Il avait les larmes aux yeux quand une injustice frappait autrui ».

L’épouse de M. Huber, dit vouloir se battre pour défendre la dignité bafouée de son mari. « Le plus dur, ce sont les mensonges des médias ; cela a été très dur. L’homme qu’ils décrivaient n’était pas l’homme que je connaissais. Il leur a ouvert la porte, à tous ces journalistes, avec gentillesse, avec une extrême générosité. Il était toujours souriant et très accueillant à leur égard. Beaucoup de ce qu’ils ont dit de lui n’est que mensonge et calomnie. Certains journalistes lui téléphonaient pour s’excuser de l’avoir calomnié. Lui ne s’en préoccupait pas et ne songeait pas à s’en défendre. Il s’est converti à la religion musulmane et cela était sa liberté. Il n’a jamais fait de mal à personne ».

Quoi qu’il en soit de sa personnalité, apparemment complexe, et de ses opinions, ce n’est pas pour elles que M. Huber s’est trouvé mis, sans raisons valables, sur la liste des « soutiens aux terroristes » de l’ONU, à la demande des États-Unis.

On est ici face à une question de simple justice : comment les autorités suisses peuvent-elles accepter de continuer à priver des hommes de leurs libertés – MM. Nada et Himmat demeurent aujourd’hui dans cette situation pénible – alors que toutes les enquêtes ont abouti à la conclusion qu’il n’existait aucune charge contre eux ?

[1] « Le terme des « listes noires » des Nations Unies vise la possibilité pour un comité travaillant sous l’égide du Conseil de Sécurité des Nations Unies de prononcer des sanctions « individualisées » contre des personnes physiques ou morales soupçonnées de liens avec le terrorisme international. Ces sanctions incluent des gels d’avoirs et des interdictions de voyages transfrontaliers. Elles sont considérées comme ayant un caractère uniquement préventif et non pénal. Mais leurs effets peuvent être très importants et même dramatiques sur la vie personnelle et professionnelle des individus concernés. Ces mesures sont en principe valables pour une durée, en principe illimitée, et se fondent la plupart du temps sur des soupçons vagues, voire très vagues. En effet, même en cas de doute avéré, par exemple quant à l’identité de la personne visée, l’équipe de suivi du comité des sanctions préconise que les mesures soient infligées à ces personnes jusqu’à la confirmation de la véritable identité de la personne. L’équipe de suivi admet que ceci place un fardeau considérable sur les personnes innocentes, mais considère que cet inconvénient (« inconvenience ») est justifié par un bien juridique plus important, la prévention du terrorisme. »
Cette citation est extraite du document intitulé : « Listes noires du Conseil de sécurité des Nations Unies - Note introductive », par Dick Marty, rapporteur, Commission des questions juridiques et des droits de l’homme de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, 19 mars 2007.

[2] Les noms du groupe financier Al Taqwa, ainsi que ceux de MM. Youssef Nada , Ali Ghaleb Himmat, et Albert Huber, membres du Conseil d’Administration de Taqwa Management, se sont ainsi retrouvés sur la liste des entités et personnes suspectées de terrorisme. Voir : « Suspected Terrorist List », sous la rubrique « Names of Those Designated on 11-07-01 ». 400 personnes sont inscrites sur ces listes noires.

[3] « Hamas perde meta’ del tesoro », par Guido Olimpio, Corriere della Sera, 20 octobre 1997. En 1996, Guido Olimpio avait témoigné à Washington, auprès de la "Task force" sur le terrorisme et les armes non conventionnelles. Présenté comme « expert en terrorisme international », M. Olimpio couvre les affaires du Moyen Orient depuis les années 80. De 1999 à l’été 2003, il était chef correspondant pour le Corriere della Sera en Israël.

[4] « Listes noires du Conseil de sécurité des Nations Unies - Note introductive », par Dick Marty, rapporteur, Commission des questions juridiques et des droits de l’homme de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, 19 mars 2007.

[5] Voir le site du Comité de l’ONU contre le terrorisme.

Silvia Cattori

Silvia Cattori Journaliste suisse. Après avoir écrit sur la diplomatie en Asie du Sud-Est et dans l’Océan Indien, elle a été témoin de l’opération « Bouclier défensif » lancée par Tsahal contre les Palestiniens. Elle se consacre depuis à attirer l’attention du monde sur le sort subi par le peuple palestinien sous occupation israélienne.

 
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