La Suisse vient de célébrer une fois de plus sa fête nationale. Partout, on a allumé sur les hauteurs des feux qui nous ont rappelé la naissance de la Confédération. Né de la volonté commune d’être libres, fondé sur l’idée d’association et de coopération et sur les principes d’égalité, de responsabilité individuelle et d’autogestion, un tissu d’alliances de plus en plus fin s’est développé au cours des siècles et a revêtu une forme moderne avec la Constitution de 1848. C’est sur ce fondement que la population a acquis de haute lutte, par la suite, les éléments de la démocratie directe en vigueur aujourd’hui encore : l’initiative et le référendum qui, accompagnés de la neutralité armée perpétuelle, ont fini par créer, au cours du XXe siècle, le modèle pacifique d’une économie sociale de marché à mesure humaine.

Pendant de longues années, la tradition voulait que le 1er Août, des citoyens et des citoyennes expérimentés et réfléchis s’adressent à la jeune génération lors d’une cérémonie aussi modeste que solennelle pour lui transmettre leur riche savoir sur le développement de ce modèle de paix ancré dans la démocratie directe. Les parents accompagnaient leurs enfants munis de lampions solennellement illuminés et de feux de Bengale, les conduisant, dans le calme et la gravité, sur la voie d’une citoyenneté mature. Ce qu’on entraînait, c’était un sens civique aigu tel qu’il a été exprimé dans des vers immortels par le poète allemand Friedrich Schiller qui, à l’époque, engagé dans la lutte contre l’absolutisme, a repris le concept de liberté des anciens Confédérés : « Nous voulons être libres, comme l’étaient nos pères. Mieux vaut mourir que vivre dans la servitude. Nous voulons avoir confiance en Dieu tout-puissant et ne point craindre la puissance des hommes. »

Depuis assez longtemps, certains Confédérés n’apprécient pas du tout que la fête commémorative de la liberté dégénère en spectacle à caractère de « boum » où il s’agit surtout de faire exploser des pétards et où l’on introduit des coutumes de la Saint-Sylvestre importées. Or cette année, une « nouveauté », plus désagréable encore, nous a frappés : la multitude d’orateurs allemands qui répandent des idées étrangères à la nature de la Suisse neutre et humanitaire. Étrangères non parce que les Suisses ne sont pas ouverts au monde – il ne faut pas oublier que nous hébergeons 20 % de concitoyens étrangers – mais parce qu’on a affaire là au venin de l’arrogance allemande que l’on ne connaît que trop et qui renaît de ses cendres. Ainsi l’ancien ministre allemand des Affaires étrangères Hans-­Dietrich Genscher a pris la parole dans la pittoresque commune montagnarde de Samnaun, dans les Grisons. Genscher, qui reste dans nos mémoires un des principaux responsables de la destruction de la République de Yougoslavie souveraine, auteur de la préface de l’édition allemande du Grand Echiquier de Zbigniew Brzezinski, préface qui évite toute allusion critique à la stratégie militaire impérialiste des États-Unis, a excellé à Samnaun dans le registre « impérialisme soft » à la Obama, mettant l’accent sur la nécessité pour les peuples d’« évoluer » et de construire le « nouvel ordre mondial » auquel la Suisse appartient, selon lui, tout naturellement, car elle est un modèle pour l’Europe. Pourquoi ces louanges à l’adresse des Confédérés dans la bouche d’un spécialiste allemand de la politique de puissance et d’un serviteur des intérêts états-uniens ?

Deux jours avant sa visite en Suisse, la chancelière Angela Merkel n’avait-elle pas lancé l’« opération Suisse » ? Ces interventions massives d’orateurs allemands lors de notre fête nationale sont-elles la première étape d’une campagne menée par des spin-doctors et dirigée contre notre pays ? Il y a d’abord eu les attaques contre le Liechtenstein puis celles contre la Suisse.

A cela s’ajoute l’arrogance massive que l’on rencontre dans les bureaux de l’administration fédérale qui, à y regarder de plus près, se révèle très souvent être le fait d’un chef allemand. Cette tentative de colonisation de la Suisse ne s’arrête même pas devant l’économie et l’Armée. Qu’on se rappelle la reprise de Swissair par Lufthansa. ABB gémit sous le joug allemand. Les Tornados de la Bundeswehr s’entraînent dans les Alpes suisses. Des soldats suisses sont entraînés pour instruire à leur tour des troupes étrangères et sont exposés à la mort comme ce fut le cas lors des accidents de la Jungfrau et de la Kander. On doit s’attendre à des actes d’agression plus perfides encore, savamment concoctés dans les officines de propagande germano-US.

Nous autres Suisses n’éprouvons pas d’hostilité fondamentale à l’égard des ressortissants d’outre-Rhin. De très nom­breuses personnes capables et modestes venues de l’ex-RDA se sont remarquablement bien intégrées. Elles auraient préféré rester dans leur pays mais n’oublions pas avec quelle arrogance elles ont été roulées dans la farine par leurs compatriotes de l’Ouest et abandonnées à la pauvreté et au chômage. Quelle honte pour notre démocratie occidentale !

Mais l’irritation monte vis-à-vis de leurs compatriotes de l’Ouest qui occupent chez nous la plupart du temps des postes à responsabilités. Les aînés surtout se souviennent de l’époque du Führer et n’ont pas oublié les cartes de la Grande-Allemagne de 1937 où la Suisse figurait, à la grande indignation des Suisses, comme une province du Troisième Reich. On éprouve également de la contrariété et de la méfiance à l’égard d’une classe politique favorable au gouvernement Merkel qui a de nouveau recours à la guerre, et cela contre la volonté d’une écrasante majorité de la population méprisée avec une arrogance outrancière. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, la devise n’était-elle pas « Plus jamais de guerres déclenchées par l’Allemagne ! » Et dire que les Suisses, dans les premières années de l’après-guerre, aidaient leurs prochains du Nord qui souffraient de la faim et du froid en accueillant des enfants allemands par le biais de la Croix-Rouge, en participant à la reconstruction et en aidant par exemple la Bavière à se donner une nouvelle constitution.

Aujourd’hui, en revanche, nous commençons à être agacés par l’arrogance de nouvelle grande puissance et la vantardise de l’Allemagne de Merkel. Les citoyens suisses n’aiment pas être traités d’une manière hautaine et autoritaire ni subir des tracasseries, comme c’est le cas dans l’affaire du bruit des avions et des approches de l’aéroport de Kloten où l’Allemagne de Merkel impose sa volonté brutalement même si, à vrai dire, les anciens couloirs d’atterrissage se révèlent les moins problématiques et qu’il dérangent le moins d’habitants.

De 1939 à 1945, les Suisses ne se sont pas laissé endormir par de belles paroles et n’ont pas cédé au chantage ; ils ne suivront donc pas une avant-garde allemande à la botte des États-Unis – axés sur le « soft power » d’Obama – qui voudrait les entraîner dans des guerres déjà planifiées. Ils ne soutiendront pas l’alliance belliqueuse et n’instruiront pas leurs troupes. Que ceux qui se plaisent à jouer le rôle d’une élite de collaborateurs le sachent : les pères et les mères suisses ne permettront pas que leurs fils rentrent en avion de champs de batailles étrangers dans des sacs en plastique. L’appel courageux de M. Buchs, dont le fils est mort pour rien sur les hauteurs de la Jungfrau, pour que justice soit faite ne sont qu’un début. On assistera bientôt à une large protestation des Suisses. C’est pourquoi, orateurs, spin doctors, chefs d’entreprise et militaires allemands, ne touchez pas à la Suisse. Les paroles de Nicolas de Flüe, qui avait tiré les leçons de l’histoire – « Ne vous immiscez pas dans les querelles étrangères. » et « N’élargissez pas trop vos frontières. » – ne sont pas oubliées, ni les grandes souffrances que nous a causées le mercenariat pratiqué par les jeunes Suisses. Opposons au principe de domination ceux de coopération et d’association, à la pauvreté – réapparue dans notre pays – le principe d’une économie basée sur la solidarité, la plus grande souveraineté alimentaire possible et les anciennes vertus de sobriété et de modestie. Ainsi, au prochain 1er-Août, nous saurons à quoi consacrer notre fête : à la Confédération en tant que communauté solidaire dont la devise est toujours : une personne, une voix ; égalité et justice sociale ; humanité et respect de la vie.