Après la généreuse distribution de cadeaux de Noël aux grandes banques de ce monde, les chefs d’État et de gouvernement du G-20 réunis le 15 novembre à Washington ont voué leur attention pleine et entière aux tenants et aboutissants de la crise financière. Au milieu d’une des pires crises économiques de l’histoire, ils ont prétendument donné le coup d’envoi à une réforme complète du système financier mondial visant à empêcher qu’une telle crise ne se reproduise. Dorénavant, les marchés financiers doivent faire l’objet d’une surveillance sans faille. En même temps, les participants reconnaissent expressément les principes du libre-échange et de marchés réglementés de manière efficace — car ils n’en sont pas à une contradiction près.

La déclaration finale réclame expressément une surveillance plus stricte des agences de notation ainsi qu’une réglementation plus sévère des hedge fonds qui s’adonnent à la spéculation. Il faut réformer les organisations internationales telles que l’OMC, le FMI et la Banque mondiale de manière qu’elles soient mieux adaptées aux changements de pondérations dans l’économie mondiale, ce qui ne présage rien de bon.

Tel est le menu peu appétissant que nous présente le G-20. Toutefois, il vaut la peine de se pencher sur quelques commentaires qu’il a suscités.

Critiques adressées au G-20

Fidel Castro termine ses considérations sur le G-20 de la manière suivante : « À mon avis, les privilèges de l’empire n’ont pas été frôlés, même avec la délicatesse d’un pétale de rose. Si l’on a la patience nécessaire pour lire le communiqué final de bout en bout, il apparaît qu’il s’agit uniquement de l’appel circonspect, à l’époque de la mondialisation économique, de l’éthique du pays le plus puissant de la planète sur les plans technologique et militaire, comme si quelqu’un suppliait le loup de ne pas manger le petit chaperon rouge. » Castro estime que la déclaration finale est un document néo-libéral, technocratique, incompréhensible pour les masses. En tant que marxiste, il ne se sent pas tenu de faire une proposition positive à l’ennemi de classe.

Regagnons l’Europe pour donner la parole à Patrick Artus [1], directeur de la re­cherche et des études à la banque française Natixis. Son analyse est intéressante, car il s’efforce de définir les objectifs d’un tel sommet et d’examiner s’ils sont réalisés. À son avis, une réforme du système financier interna­tional comprend trois types de buts, à savoir les objectifs microéconomiques, macro­économiques et institutionnels. L’objet de la micro­économie est le comportement de divers sujets économiques, tels des ménages, des collectivités de droit public et des entreprises, celui de la macroéconomie, les effets d’agrégats économiques déterminés —comme le revenu national ou le solde des échanges avec l’étranger— sur d’autres agrégats. Les objectifs microéconomiques sont par exemple l’octroi à des banques de cautionnements par des collectivités de droit public. Un exemple d’objectif macroéconomique serait le contrôle de la liquidité monétaire mondiale. Une réduction du déficit de la balance commerciale des États-Unis serait un grand pas dans cette direction. Un objectif institutionnel prévoit de donner davantage d’importance aux pays émergents dans le cadre du Fonds monétaire international (FMI). Patrick Artus constate que les objectifs microéconomiques sont mentionnés à maintes reprises dans la déclaration de Washington, même si leur teneur reste très vague. La nécessité d’une surveillance de tous les participants, de tous les produits et de tous les marchés a été soulignée. Les instances chargées de la réglementation sont invitées à faire en sorte que les agences de notation satisfassent aux exigences les plus strictes.

En ce qui concerne les exigences institutionnelles, il a été relevé, dans la rubrique des vœux pieux, que les compétences du FMI et de la Banque mondiale devraient être élargies, et les rôles des pays émergents, complétés.

Selon Patrick Artus, le manque de volonté de coopérer sur le plan international se constate de la manière la plus frappante dans la formulation d’objectifs macroéconomiques. Cette volonté n’apparaît que dans l’engagement de poursuivre les négociations de l’Organisation mondiale du commerce. Les propositions du G-20 se limiteraient par ailleurs à continuer à stimuler la demande par des dispositions budgétaires ou par la baisse des taux directeurs. Il s’agit au fond uniquement de justifier les mesures prises jusqu’alors.

Les propos de Patrick Artus montrent bien les limites de la réunion de Washington. Par ailleurs, le manque de coordination pourrait s’accentuer, plusieurs pays envisageant d’abaisser leurs taux de change pour soutenir leur économie. Ainsi augmente le risque d’une guerre économique mondiale.

Pour un nouveau système monétaire

Larry Edelson [2], spécialiste des métaux précieux, estime que le G-20 ne s’est pas contenté, le 15 novembre, de traiter les thèmes figurant dans son communiqué de presse, mais qu’il a préparé secrètement une refonte totale du système monétaire international. En partie, il aurait emprunté à Roosevelt les idées qui lui avaient permis de mettre un terme à la Grande Dépression des années trente. Comme les États-Unis et d’autres pays sont fortement endettés, une revalorisation de leurs encaisses-or et autres valeurs compenserait le déficit qu’accuse le solde de leurs échanges avec l’étranger. Edelson estime que les banques centrales seraient disposées à acheter l’once d’or au prix de USD 10 000, alors que le prix actuel du marché est de quelque USD 800. Ce processus n’implique pas de retour à l’étalon-or.

Comme réserves monétaires, Edelson propose trois devises : un nouveau dollar, un nouvel euro et une nouvelle monnaie asiatique. La monnaie de la Chine, le yuan, continuerait à subsister, mais serait liée à un panier comportant les trois devises susmentionnées. Les nouvelles unités monétaires seraient plus petites que les actuelles, un ancien dollar ou euro s’échangeant contre 10 unités nouvelles.

Sur cette base, un système monétaire aux changes fixes pourrait être rétabli, ce qui réduirait les spéculations sur une dévaluation ultérieure et, partant, la volatilité des marchés des changes. Il conviendrait de dresser un plan de compensation afin de dédommager les épargnants et créanciers lésés par la réforme monétaire (nouvelle monnaie=1/10 de l’ancienne).

La proposition de Larry Edelson comporte avant tout une suggestion importante : le retour aux changes fixes. Toutefois, l’intention de ne fonder le système que sur trois ou quatre devises laisse songeur. D’autant plus que l’une de celles-ci, l’euro, ne repose pas sur la souveraineté d’un État. De surcroît, les indemnités prévues devraient être déterminées équitablement. Or l’histoire nous enseigne que de telles réformes monétaires sont souvent empreintes d’injustice envers une partie de la population (voir l’Allemagne après la Deuxième Guerre mondiale).

Conclusion

L’art de colmater les brèches déployé à Washington, ainsi que les mesures monétaires prises antérieurement et postérieurement, ne nous feront pas sortir de la crise financière et économique ; c’est seulement lorsque les gouvernements auront compris et reconnu cette erreur que l’établissement d’un nouveau système et la fin de la dépression s’esquisseront.

Le système de Bretton Woods n’est pas obsolète depuis les années septante, depuis l’abandon des changes fixes ; il est, bien plus, synonyme de l’exploitation des pays en développement. Il n’y a donc aucune raison de le réhabiliter.

Néanmoins, le retour à des changes fixes sur la base de la souveraineté monétaire est urgent. Il est seul à permettre de réduire la volatilité des changes et d’interdire, dans ce secteur, l’utilisation de produits dérivés, source de spéculation. Une interdiction générale des produits dérivés suscite l’objection que ceux-ci sont un facteur d’assurance (devant recevoir USD 150 000 à fin juin 2009 pour une livraison de machines, je m’assure contre une baisse du cours du dollar par rapport au franc, qui peut survenir entre-temps, en achetant un produit dérivé) avant d’être éventuellement un moyen de spéculer.

Que l’or soit revalorisé ou ne le soit pas n’est pas essentiel. L’important est la situation des créanciers et des débiteurs. Aux États-Unis, on pense visiblement davantage aux banques qu’aux débiteurs hypothécaires. Il conviendrait de prendre des mesures compensatoires.

Pour stimuler la conjoncture, l’État doit effectuer des investissements en infrastructures et en innovation technologique et faciliter les initiatives privées dans l’octroi de crédits.

Toutefois, de telles réflexions sont actuellement illusoires. Elles ne peuvent pas être réalisées. Bien au contraire : sous prétexte de sauver des emplois, les fonds publics sont partagés entre banques et autres entreprises. Michel Chossudovsky [3] constate à juste titre que le G-20 confirme le consensus régnant entre Washington et Wall Street. La crise financière n’est pas due à un accident, mais résulte d’une stratégie de concentration poursuivie depuis des décennies par Wall Street, dont la puissance continue à prévaloir sur celle de la politique. Dans le cabinet Obama, Timothy F. Geithner, président de la Federal Reserve Bank of New York, relayera Henry M. Paulson jr., président de Goldman Sachs, comme ministre des finances. Le processus de concentration n’est pas encore terminé.

Dans cette situation, dans laquelle la politique échoue si lamentablement et le bien commun est sacrifié à la volonté de puissance et de profit de Wall Street, la société civile doit prendre son destin en mains, s’entraider, fonder des coopératives, développer de nouveaux systèmes financiers et monétaires.

[1] « Que penser des résultats du G20 ? », par Patrick Artus, Globalix, 17 novembre 2008.

[2] « The G-20’s Secret Debt Solution », par Larry Edelson, Money & Markets, 13 novembre 2008.

[3] « La Grande Dépression du 21ème siècle : l’effondrement de l’économie réelle », par Michel Chossudovsky, Mondialisation.ca, 20 novembre 2008.