En Irak, les États-Unis sont engagés dans une guerre qu’ils ont déjà perdue. L’objectif initial (faire de l’Irak une société laïque, démocratique et libre économiquement proche des États-Unis et représentant un modèle pour la région) ne peut plus être atteint. Pire, la poursuite de cet objectif est devenu un obstacle à la réalisation de l’objectif le plus important : un gouvernement stable perçu par la population comme une incarnation crédible de leur intérêt national capable de préserver l’intégrité territoriale du pays. L’image de l’Amérique a trop souffert, l’insurrection s’est trop étendue et la crédibilité du processus de transition est quasi-nulle.
Les erreurs de Washington sont désormais largement perçues comme intentionnelles, ses affirmations comme hypocrites et ses objectifs supposés (la domination à long terme de l’Irak) comme la cause de l’opposition violente. Les insurgés n’ont pas le soutien de la majorité de la population mais la passivité populaire est inquiétante. La violence n’est pas limitée à un petit groupe de fanatiques mais est au contraire motivé par l’hostilité générale aux États-Unis. Les conditions dans laquelle la guerre est menée ont changé mais pas les critères d’appréciation de Washington qui parle toujours en terme d’insurgés tués, de reconquête de territoire " ennemi ", des concepts éloignés des batailles actuelles.
La transition actuelle à laquelle s’associent les États-Unis et les autorités irakiennes ne peut donc pas être une solution à la crise, elle participe de cette crise. Pour sortir de l’impasse, il faut briser le processus actuel. Les autorités irakiennes doivent s’affranchir de la tutelle états-unienne, avoir la possibilité d’annuler des décrets ou des contrats signés par les institutions irakiennes et les autorités d’occupation. Les Irakiens devraient négocier la fin de la présence militaire états-unienne et prendre indépendamment les grandes décisions les concernant. Il faut que les troupes états-uniennes soient moins visibles. Washington doit changer de vocabulaire, cesser de présenter l’Irak comme un " front " de la guerre au terrorisme et les insurgés comme " anti-Irakiens ". Les États-Unis doivent encourager une vraie indépendance en Irak.

Source
International Herald Tribune (France)
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« How the U.S. can salvage Iraq », par Robert Malley et Peter Harling, International Herald Tribune, 11 janvier 2005.