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Discours de Barack Obama à la New Economic School de Moscou

| Moscou (Russie)
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Merci beaucoup. Eh bien, je vous félicite, Oxana, ainsi que toute la promotion 2009. Je ne sais si l’un ou l’autre d’entre vous rencontrera sa future femme ou son futur mari pendant ses études comme je l’ai fait, mais je sais que vous êtes tous destinés à une merveilleuse carrière.

Je tiens à remercier certaines personnes qui sont présentes ici. Nous avons avec nous le président Mikhaïl Gorbatchev, et je souhaite que tout le monde l’applaudisse très fort. Je tiens à remercier le directeur de la Nouvelle école d’économie, Sergueï Gourief, le président de son conseil d’administration, Max Boïko, le président de l’association des anciens élèves, Arkadi Dvorkovitch, qui est aussi membre du conseil d’administration de l’école et qui fait un excellent travail pour le président Medvedev, car il assistait à notre réunion hier.

Bonjour à tous. C’est un grand honneur pour moi d’être ici présent à la Nouvelle école d’économie. Michelle et moi sommes très heureux d’être à Moscou. Et pour quelqu’un qui est né à Hawaï, je suis content d’être ici en juillet au lieu de janvier. Je sais que votre école est de création récente, mais je vous parle aujourd’hui pénétré d’un profond respect pour l’héritage immémorial de la Russie. Les écrivains russes nous aident à comprendre la complexité de la vie humaine et à être conscients des vérités éternelles. Les peintres, les compositeurs et les danseurs russes nous exposent à de nouvelles formes de beauté. Les scientifiques russes contribuent à la guérison de maladies, à l’ouverture de nouvelles frontières en matière de progrès et à la découverte de l’espace.

Ce sont là des contributions qui ne se limitent pas aux frontières de la Russie, aussi vastes que soient ces frontières. L’héritage de la Russie touche tous les coins du monde et illustre bien l’humanité que nous partageons. Il touche mon propre pays qui a le bonheur d’accueillir des immigrés russes depuis des dizaines d’années. Nous sommes enrichis par la culture russe et bénéficions de la coopération de la Russie. En tant qu’habitant de Washington, je continue de bénéficier, moi aussi, des apports de la Russie, et plus précisément d’Alexandre Ovetchkine. Nous sommes très heureux de l’avoir à Washington. Ici, dans votre école, vous avez hérité de ce grand patrimoine culturel, mais l’attention que vous portez à l’économie n’est pas moins fondamentale pour l’avenir de l’humanité. Comme Pouchkine l’a dit, « l’inspiration est aussi nécessaire en géométrie qu’en poésie ».

Aujourd’hui, je tiens à m’adresser en particulier à ceux d’entre vous qui s’apprêtent à recevoir leur diplôme. Vous allez devenir des responsables dans les milieux universitaires et industriels, dans le secteur financier et dans la fonction publique. Toutefois, avant d’aller de l’avant, il est bon de réfléchir à ce qui s’est déjà passé au cours de votre jeune vie.

Comme le président Medvedev et moi-même, vous n’êtes pas assez âgés pour avoir observé la période la plus sombre de la Guerre froide, lorsqu’on faisait exploser à titre d’essai des bombes à hydrogène dans l’atmosphère, que les enfants participaient à des exercices de refuge dans des abris antiatomiques et que nous sommes arrivés au bord de la catastrophe nucléaire. Vous êtes la dernière génération à être née alors que le monde était divisé. À cette époque, les armées américaine et soviétique étaient encore présentes en grand nombre en Europe et étaient prêtes à se battre. Les barrières idéologiques du siècle dernier étaient grosso modo en place. La compétition dans tous les domaines, qu’il s’agisse de l’astrophysique ou de l’athlétisme, était traitée comme un jeu à somme nulle. Si une personne gagnait, l’autre personne devait alors perdre.

Puis, en quelques années, le monde tel qu’il était a cessé d’être. Il ne faut cependant pas se leurrer : ce changement n’a pas eu pour origine un pays en particulier. La Guerre froide a pris fin à cause de l’action de nombreux pays au cours de nombreuses années et du fait que les peuples de la Russie et de l’Europe de l’Est se sont levés et ont décidé que cette fin devait être pacifique.

La fin de la Guerre froide s’est accompagnée d’attentes extraordinaires, en ce qui concerne la paix et la prospérité, de nouveaux accords entre États et de nouvelles possibilités pour les particuliers. Comme toutes les périodes de grands changements, ce fut une période de plans ambitieux et de possibilités illimitées. Toutefois, les choses ne se passent pas toujours exactement comme prévu. En 1993, peu de temps après l’ouverture de votre école, un de ses élèves a résumé la difficulté de procéder à des changements lorsqu’il a déclaré à un journaliste : « Le monde réel n’est pas aussi rationnel qu’il ne le paraît en théorie. »

Au cours de deux décennies tumultueuses, cette vérité a été mise en lumière à travers le monde. On a créé de grandes richesses, mais sans mettre fin à la pauvreté extrême de vastes groupes de personnes. La pauvreté existe en Russie, aux États-Unis et dans le reste du monde. Un plus grand nombre de personnes votent, mais un trop grand nombre d’États ne protègent pas encore les droits de leur population. Les luttes idéologiques se sont atténuées, mais elles ont été remplacées par des conflits d’ordre tribal, ethnique et religieux. Une personne peut à l’aide d’un ordinateur avoir accès au même volume d’informations que celui de la Bibliothèque de l’État russe, mais ce même ordinateur peut aussi servir à faire du mal.

Dans la nouvelle Russie, la disparition des anciennes restrictions d’ordre politique et économique après la fin de l’Union soviétique a créé aussi bien des possibilités que des difficultés. Quelques-uns ont prospéré, mais beaucoup d’autres non. Ce fut une période difficile. Toutefois, le peuple russe a montré de la vigueur et fait des sacrifices, et vous avez réalisé des progrès bien mérités grâce à une économie en croissance et à une confiance accrue. Malgré les difficultés de la période actuelle, de nombreuses personnes en Europe de l’Est et en Russie sont dans une meilleure position qu’il y a vingt ans.

Nous voyons ces progrès ici à la Nouvelle école d’économie, qui a été créée avec le soutien de pays occidentaux mais qui est maintenant bien russe. C’est un lieu d’étude et de recherche, où il ne s’agit pas de savoir si une idée est russe, américaine ou européenne, mais si elle donne des résultats. Surtout, nous voyons ces progrès en vous tous, des jeunes prêts à influencer comme vous l’entendez la marche des événements en ce siècle nouveau.

Votre vie coïncide avec cette période de transition. Pensez toutefois aux questions fondamentales qui se posaient lorsque votre école a été fondée. Quelle sorte d’avenir la Russie va-t-elle avoir ? Quelle sorte d’avenir la Russie et les États-Unis vont-ils avoir ensemble ? Quel ordre mondial remplacera-t-il la Guerre froide ? Ces questions n’ont pas encore de réponses claires. Il faut donc que les réponses proviennent de vous, de votre génération en Russie, aux États-Unis et dans le reste du monde. Vous avez à décider. Et si je ne peux pas répondre à ces questions pour vous, je peux parler clairement de l’avenir que les États-Unis recherchent.

Que les choses soient claires dès le départ : l’Amérique veut une Russie qui soit forte, pacifique et prospère. Cette conviction est ancrée dans notre respect pour le peuple russe et dans la part d’histoire commune à nos deux nations et qui dépasse le jeu de la concurrence. En dépit de nos rivalités passées, nos peuples étaient alliés lors de la plus grande guerre du siècle dernier. J’ai observé ce fait quand j’étais en Normandie : de même que des hommes de Boston et de Birmingham risquèrent tout ce qu’ils possédaient pour s’élancer sur ces plages et gravir ces falaises, des soldats soviétiques venus de Kazan ou encore de Kiev endurèrent des épreuves inimaginables afin de repousser une invasion et d’inverser le cours des événements dans l’Est. Ainsi que le déclara le président John Kennedy, « aucune nation, dans l’histoire des conflits, n’a jamais autant souffert que l’Union soviétique pendant la Seconde Guerre mondiale ». Aussi, en rendant hommage à ce passé, nous reconnaissons les futurs bienfaits qu’apportera une Russie puissante et dynamique. Pensez aux thèmes qui vont définir votre vie : la sécurité face aux armes nucléaires et à l’extrémisme, l’accès aux marchés et au progrès, la santé et l’environnement, un système international qui protège la souveraineté et les droits de l’homme tout en favorisant la stabilité et la prospérité. De tels défis exigent un partenariat mondial : ce partenariat sera plus solide si la Russie occupe la place qui lui revient de droit parmi les grandes puissances.

Malheureusement, on a parfois l’impression que les vieux présupposés, les anciennes façons de penser doivent prévaloir - une conception du pouvoir enracinée dans le passé plutôt que le présent. Il y a la notion du XXe siècle selon laquelle les États-Unis et la Russie sont voués à être des antagonistes, et qu’une Russie puissante ou une Amérique forte ne sauraient s’affirmer qu’en opposition l’une à l’autre. Il y a aussi la vision du XIXe siècle, dans laquelle nous sommes destinés à rivaliser pour nous tailler des sphères d’influence et où les grandes puissances doivent forger des blocs concurrents pour se contrebalancer l’une l’autre.

Ces présuppositions sont fausses. En 2009, une grande puissance ne prouve pas sa puissance en dominant ou en diabolisant d’autres pays. Le temps où des empires pouvaient manipuler des États souverains comme les pièces d’un jeu d’échecs est révolu. Ainsi que je l’ai dit au Caire, du fait de notre interdépendance, tout ordre mondial qui tente d’élever un État ou un groupe de gens au-dessus d’un autre est condamné à l’échec. La recherche du pouvoir n’est plus un jeu de somme nulle : le progrès doit être partagé.

C’est pourquoi j’ai appelé à une « relance » des relations entre les États-Unis et la Russie. Elle doit constituer plus qu’un nouveau départ entre le Kremlin et la Maison-Blanche - encore que celui-ci soit important, et j’ai eu d’excellentes discussions tant avec votre président qu’avec votre premier ministre. Mais elle doit provenir d’un effort soutenu de la part des peuples américain et russe en vue d’identifier leurs intérêts mutuels et d’élargir le dialogue et la coopération qui pourront mener au progrès.

Ce ne sera pas facile. Il est malaisé de forger un partenariat durable entre d’anciens adversaires, on a de la peine à changer des habitudes qui sont enracinées dans nos gouvernements et dans nos bureaucraties depuis des décennies. Néanmoins, je pense qu’en ce qui concerne les questions fondamentales qui définiront notre siècle, les Américains et les Russes ont des intérêts communs qui forment la base d’une coopération. Il ne m’appartient pas de définir les intérêts nationaux de la Russie, mais je puis vous parler de ceux des États-Unis et je crois que vous verrez que nous avons des terrains d’entente.

Tout d’abord, il est dans l’intérêt des États-Unis d’inverser la prolifération des armes nucléaires et d’en prévenir l’usage.

Au siècle dernier, des générations d’Américains et de Russes ont hérité du pouvoir de détruire des nations, bien conscients du fait que le recours à ce pouvoir entraînerait leur propre destruction. En 2009, cet héritage est différent. Point n’est besoin, vous et moi, de nous demander si les dirigeants américains et russes respecteront l’équilibre de la terreur : nous comprenons les conséquences épouvantables qu’aurait une guerre entre nos deux pays. Nous avons en revanche à nous poser la question suivante : nous devons nous demander si des extrémistes qui ont tué des civils innocents à New York et à Moscou observeront la même retenue. Nous devons nous demander si dix, vingt ou cinquante États dotés de l’arme nucléaire protégeront leurs arsenaux et s’abstiendront d’en faire usage.

C’est là le défi nucléaire central du XXIe siècle. L’idée que le prestige provient de la possession de ces armes, ou que nous pouvons nous prémunir du danger en triant les États et en choisissant ceux qui pourront avoir ces armes, est une vue de l’esprit. Durant la courte période qui a suivi la fin de la Guerre froide, nous avons déjà vu l’Inde, le Pakistan et la Corée du Nord se livrer à des essais nucléaires. En l’absence d’un changement fondamental, qui parmi nous croit réellement que les deux prochaines décennies ne nous apporteront pas une nouvelle propagation de ces armes nucléaires ?

C’est pourquoi les États-Unis sont résolus à enrayer la prolifération nucléaire et à œuvrer comme but ultime en faveur d’un monde exempt d’armes nucléaires. Ces objectifs cadrent avec nos engagements en vertu du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP). C’est également notre responsabilité en tant que les deux premières puissances nucléaires du monde. Et tout en sachant que ce but ne sera pas atteint de sitôt, sa recherche constitue la base juridique et morale de nos efforts visant à prévenir la prolifération nucléaire et le recours éventuel à l’arme atomique.

Nous prenons d’ores et déjà des mesures importantes en vue d’établir cette base. Hier, le président Medvedev et moi avons progressé sur la voie de la négociation d’un nouveau traité qui réduira sensiblement le nombre de nos ogives et de leurs vecteurs. Nous avons réaffirmé notre engagement en faveur de l’énergie nucléaire propre, sûre et pacifique dont l’usage doit être le droit de tout État qui respecte ses responsabilités au titre du TNP. En outre, nous sommes convenus d’élargir notre coopération en matière de sûreté nucléaire, condition essentielle à la réalisation de notre dessein qui est d’assurer la sûreté de toute matière nucléaire vulnérable en l’espace de quatre ans.

De même que nous tenons nos engagements, nous devons exiger des autres nations qu’elles tiennent les leurs. Qu’il s’agisse des États-Unis ou de la Russie, personne ne tirerait avantage d’une course à l’arme nucléaire en Asie de l’Est ou au Moyen-Orient. C’est pourquoi nous devons être unis dans notre opposition aux efforts que déploie la Corée du Nord en vue de devenir une puissance nucléaire et à ceux que déploie l’Iran pour se doter de l’arme nucléaire. À ce propos, je me félicite que le président Medvedev et moi, nous nous soyons accordés sur une évaluation commune de la menace que posent les défis balistiques - les défis de missiles balistiques du XXIe siècle, y compris ceux en provenance de l’Iran et de la Corée du Nord.

Il ne s’agit d’ailleurs nullement d’épingler des États individuels : il s’agit des responsabilités qui incombent à toutes les nations. Si nous n’arrivons pas à faire un front commun, le TNP et le Conseil de sécurité perdront de leur crédibilité et le droit international cédera la place à la loi de la jungle. Et cela ne profitera à personne. Comme je l’ai dit à Prague, les règles doivent être contraignantes, les infractions doivent être punies et les mots doivent signifier quelque chose.

L’application réussie de ces règles éliminera des motifs de désaccord. Je sais que la Russie est opposée au projet de déploiement d’une défense antimissile en Europe. Mon gouvernement révise actuellement ce projet dans le sens d’une plus grande sécurité pour les États-Unis, l’Europe et le reste du monde. J’ai clairement affirmé que ce système visait à prévenir une attaque éventuelle en provenance de l’Iran. Il n’a rien à voir avec la Russie. En fait, je souhaite travailler avec la Russie à la conception d’un dispositif de défense antimissile qui nous garantisse à tous une meilleure sécurité. Si, toutefois, le danger posé par le programme iranien d’armement nucléaire et de missiles balistiques est éliminé, la principale raison d’être de la défense antimissile en Europe disparaîtra, à la satisfaction de nos intérêts mutuels.

Outre la sécurisation des armes les plus dangereuses du monde, un deuxième objectif d’intérêt vital pour les États-Unis consiste à isoler et à vaincre les extrémistes violents.

Depuis des années, Al-Qaïda et ses associés profanent une grande religion vouée à la paix et à la justice, assassinant sans pitié des hommes, des femmes et des enfants de toutes les nationalités et de toutes les confessions. En fait, ils ont surtout tué des musulmans. Et ces extrémistes ont perpétré leurs meurtres à Amman et à Bali, à Islamabad et à Kaboul ; ils ont du sang américain et du sang russe sur les mains. Ils complotent pour en commettre d’autres et bénéficient d’abris sûrs qui leur permettent de s’entraîner et d’exécuter leurs plans - notamment le long de la frontière entre le Pakistan et l’Afghanistan.

C’est pourquoi les États-Unis ont un objectif bien clair : déstabiliser, démanteler et vaincre Al-Qaïda et ses alliés en Afghanistan et au Pakistan. Nous ne cherchons ni à installer des bases dans ces pays ni à les contrôler. Au contraire, nous voulons œuvrer de concert avec nos partenaires internationaux, y compris la Russie, afin d’aider les Afghans et les Pakistanais à renforcer eux-mêmes leur sécurité et promouvoir leur prospérité.

Aussi, je me réjouis que la Russie ait accordé aux États-Unis le droit de transit sur son territoire d’équipements destinés aux forces de notre coalition. Ni les États-Unis ni la Russie n’ont intérêt à ce que l’Afghanistan ou le Pakistan soit gouverné par les talibans. Il est temps de travailler tous ensemble au nom d’un avenir différent - un avenir où nous aurons laissé derrière nous le grand jeu du passé et le conflit du présent ; un avenir où nous contribuerons tous à la sécurité de l’Asie centrale.

Maintenant, au-delà de l’Afghanistan, les États-Unis sont déterminés à favoriser les progrès qui isoleront les extrémistes. Nous aidons le peuple irakien à bâtir un avenir meilleur, et nous laissons l’Irak aux Irakiens. Nous œuvrons en faveur de l’objectif de deux États, Israël et la Palestine, cohabitant dans la paix et la sécurité. Nous formons des partenariats avec des collectivités musulmanes de par le monde en vue de promouvoir l’enseignement, la santé et le développement économique. Dans chacune de ces entreprises, je crois que le peuple russe partage nos objectifs et qu’il bénéficiera de leur réalisation - aussi devons-nous forger des partenariats.

Outre ces questions de sécurité, le troisième domaine dont je voudrais vous parler aujourd’hui se rapporte à l’intérêt qu’attachent les États-Unis à la prospérité mondiale. Et puisque nous avons tant d’économistes et de futurs hommes et femmes d’affaires dans la salle, je suis sûr que vous trouverez ce sujet d’un grand intérêt.

Nous sommes réunis dans le contexte de la pire récession mondiale que nous ayons vue depuis une génération. Je suis convaincu que la liberté des marchés est la force la plus puissante qu’ait jamais connue le monde pour produire et distribuer les richesses. Mais si on laisse où que ce soit le marché se déchaîner - que ce soit en prenant des risques excessifs, par manque de réglementation ou par la corruption - alors nous sommes tous en danger, que nous habitions sur les bords du Mississippi ou de la Volga.

Aux États-Unis, nous avons pris des mesures sans précédent pour relancer notre économie et réformer notre système de réglementation. Mais tout comme aucun pays ne peut s’isoler des conséquences de la crise internationale, aucun ne peut être la locomotive unique de la croissance mondiale. Voyez-vous, au cours de notre vie, une chose fondamentale a changé : si la crise nous a révélé que le changement comporte des risques, les perspectives de progrès qu’il offre les dépassent infiniment. Pensez à tout ce qu’il est possible de faire aujourd’hui mais était impensable il y a deux décennies. Une jeune femme avec une connexion Internet à Bangalore, en Inde, peut faire la concurrence à n’importe qui, n’importe où dans le monde. Le créateur d’une entreprise à Pékin peut l’élargir à l’échelle internationale. Un professeur à la Nouvelle école d’économie de Moscou peut collaborer avec des collègues à Harvard ou à Stanford. Nous bénéficions tous de cette situation : quand la prospérité se crée en Inde, nous y trouvons un nouveau marché pour nos produits ; quand de nouvelles idées prennent racine en Chine, cela favorise l’innovation dans nos propres entreprises ; quand de nouveaux liens se tissent entre les peuples, nous en sommes tous enrichis.

Les possibilités de coopération accrue entre les Américains et les Russes sont extraordinaires. Nous pouvons établir des échanges commerciaux à la fois libres, équitables et intégrés au reste du monde. Nous pouvons stimuler les investissements créateurs d’emplois dans nos deux pays, nous pouvons former dans le domaine de l’énergie des partenariats relatifs non seulement aux ressources traditionnelles, telles que le pétrole et le gaz naturel, mais aussi aux nouvelles sources d’énergie qui seront les moteurs de la croissance ainsi que de la lutte contre les changements climatiques. Tout cela, les Américains et les Russes peuvent le faire ensemble.

Or, s’il est vrai que le gouvernement peut promouvoir cette coopération, en fin de compte ce sont les individus qui feront fructifier cette coopération, parce que la plus importante ressource du XXIe siècle, c’est vous ; ce sont les individus, en particulier les jeunes. Le pays qui exploitera cette ressource sera celui qui réussira. Ce succès dépend d’un système économique qui fonctionne dans le respect de la primauté du droit. Comme le président Medvedev a eu raison de le souligner, un système juridique bien établi et efficace est une condition nécessaire au développement économique durable. Les gens du monde entier doivent avoir le droit de poursuivre leur commerce ou leurs études sans avoir à payer de pots-de-vin - qu’ils soient aux États-Unis ou en Russie, en Afrique ou en Amérique latine. Car c’est un principe qui n’est ni américain ni russe : c’est simplement ainsi que les individus et les nations réussiront au XXIe siècle.

Et ceci m’amène au quatrième sujet que je souhaite aborder, à savoir l’intérêt des États-Unis pour les pays qui protègent les droits de leurs peuples.

L’Amérique est loin d’être parfaite, mais elle embrasse certaines valeurs universelles qui lui permettent de corriger ses imperfections, de s’améliorer constamment et de devenir plus forte au fil du temps. La liberté d’expression et de réunion a permis aux femmes, aux minorités et aux travailleurs de réclamer la pleine égalité des droits lorsqu’elle leur était refusée. La règle de droit et l’égalité de tous devant la justice ont permis de démanteler des monopoles, de supprimer des machines politiques corrompues et de mettre fin aux abus de pouvoir. Les médias indépendants ont fait la lumière sur la corruption à tous les niveaux des milieux d’affaires et du gouvernement. Des élections compétitives nous permettent de changer de cap et de demander des comptes à nos dirigeants. Si notre démocratie ne mettait pas ces droits en avant, je ne serais pas en mesure de m’adresser à vous en tant que citoyen américain, et encore moins en tant que président des États-Unis, du fait de mes origines africaines. Parce qu’à l’époque de la fondation de notre pays, je n’avais aucun droit - de même que tous ceux qui sont comme moi. C’est grâce à ce processus que je peux aujourd’hui me tenir devant vous en tant que président des États-Unis.

En conséquence, l’Amérique soutient ces valeurs dans le monde non seulement parce qu’elles sont morales, mais aussi parce qu’elles obtiennent des résultats. Le cours de l’histoire nous montre que les gouvernements soucieux de servir leur peuple survivent et prospèrent ; ceux qui se préoccupent uniquement de leur propre pouvoir échouent. Les gouvernements qui représentent la volonté de leur peuple ont bien moins de risques de sombrer dans le chaos que ceux qui terrorisent leurs citoyens ou font la guerre à d’autres. Les gouvernements qui respectent la règle de droit, qui acceptent de rendre des comptes et autorisent la présence d’institutions indépendantes sont des partenaires commerciaux plus fiables. Et au fil de l’histoire, les démocraties ont été les alliés les plus durables de l’Amérique, y compris celles avec lesquelles, en Europe et en Asie, nous avons autrefois fait la guerre et qui vivent aujourd’hui dans la sécurité et la prospérité.

Soyons clairs : l’Amérique ne peut pas et ne doit pas chercher à imposer un quelconque système de gouvernement à un autre pays. Elle ne doit pas non plus se permettre de choisir le parti ou l’individu qui devrait diriger un pays. Nous ne nous sommes pas toujours comportés correctement à ce niveau. Mais alors même que nous sommes réunis aujourd’hui, les États-Unis appuient le rétablissement du président démocratiquement élu du Honduras, lui qui s’est pourtant vigoureusement opposé à la politique américaine. Nous agissons ainsi non pas parce que nous sommes d’accord avec lui, mais parce que nous respectons le principe universel selon lequel les peuples doivent pouvoir choisir leurs dirigeants, que nous soyons d’accord avec ces derniers ou non.

Et cela m’amène au dernier sujet que je vais aborder, à savoir l’intérêt que professent les États-Unis pour un système international qui facilite la coopération tout en respectant la souveraineté de tous les États.

La souveraineté de l’État doit être la clé de voûte de l’ordre international. De même que tous les États devraient avoir le droit de choisir leurs dirigeants, leurs frontières devraient être respectées et ils devraient avoir le droit de formuler leur propre politique étrangère. Cela est vrai pour la Russie, tout comme pour les États-Unis. Tout système qui fait des concessions sur ces droits mène à l’anarchie. C’est pourquoi nous devons appliquer ces principes à toutes les nations, et cela inclut des pays comme la Géorgie et l’Ukraine. L’Amérique n’imposera jamais d’arrangement de sécurité à un autre pays. Avant qu’un pays ne devienne membre d’une organisation comme l’OTAN, par exemple, une majorité des citoyens doit en exprimer le désir ; le pays doit entreprendre des réformes ; il doit être capable de contribuer à la mission de l’Alliance. Et permettez-moi de dire ceci : l’OTAN doit rechercher la collaboration, et non l’affrontement, avec la Russie.

Plus largement, nous devons promouvoir la coopération et le respect entre toutes les nations et tous les peuples. En tant que président des États-Unis, je vais œuvrer inlassablement à la protection de la sécurité et des intérêts de ce pays. Cependant, aucun pays ne peut relever à lui seul les défis du XXIe siècle, ni dicter sa volonté au monde. C’est une chose que les États-Unis comprennent aujourd’hui, tout comme la Russie. C’est pourquoi l’Amérique souhaite un système international qui laisse les pays promouvoir leurs intérêts pacifiquement, particulièrement lorsqu’il surgit des divergences au niveau de ces intérêts ; un système dans lequel les droits universels de l’homme sont respectés, et dans lequel le non-respect de ces droits suscite l’opprobre ; un système dans lequel nous exigeons de nous-mêmes les mêmes normes que celles que nous appliquons aux autres pays, et dans lequel les droits et les responsabilités de tous sont clairs.

Il fut un temps où Roosevelt, Churchill et Staline pouvaient refaire le monde en l’espace d’une réunion au sommet. Ce temps est révolu. Le monde d’aujourd’hui est plus complexe. De toute part, sur notre planète, des milliards de gens font entendre leur voix, recherchent leur part de prospérité et exigent l’autodétermination. Au cours des deux dernières décennies, nous avons vu les marchés se développer, la richesse s’étendre et la technologie utilisée à des fins constructives - et non destructives. Nous avons assisté à la disparition d’anciennes haines, et vu se dissiper et s’estomper des illusions de différences entre les peuples ; nous avons vu l’avenir de l’humanité reposer entre les mains d’êtres humains toujours plus nombreux, capables de façonner leur propre destinée. Maintenant, nous devons nous assurer que cette période de transition que nous avons vécue débouche sur une nouvelle ère dans laquelle les pays vivront en paix et les peuples réaliseront leurs souhaits de dignité, de sécurité et d’une vie meilleure pour leurs enfants. Tel est l’intérêt de l’Amérique, et je crois que c’est également celui de la Russie.

Je sais que cet avenir peut sembler distant. Le changement est difficile. Comme l’a dit l’élève de la Nouvelle École d’économie en 1993, le monde réel est moins rationnel qu’il ne le paraît en théorie. Mais songez aux changements qui sont survenus au fil du temps. Il y a cent ans, un tsar dirigeait la Russie, et l’Europe était une terre d’empires. Lorsque je suis né, la ségrégation était la loi dans certaines régions des États-Unis, et le Kénya de mon père était encore une colonie. Lorsque vous êtes nés, une école comme celle-ci aurait été inconcevable, et l’Internet n’était connu que de quelques privilégiés.

C’est à vous de décider de la suite. Vous aurez à choisir où nous mènera le changement car l’avenir n’appartient pas à ceux qui massent des armées sur un champ de bataille ou qui enterrent des missiles ; l’avenir appartient aux jeunes qui seront armés d’une éducation et d’une imagination créatrice. Telle est la source de la puissance en ce siècle. Et vu tout ce qui s’est passé durant vos deux premières décennies de vie sur cette terre, imaginez ce que vous pourrez créer dans les années à venir.

Chaque pays trace sa propre voie. La Russie a tracé son chemin comme un fleuve puissant à travers un canyon, marquant d’une empreinte indélébile l’histoire de l’humanité. Au fur et à mesure que vous ferez avancer cette histoire, contemplez l’avenir qui sera possible si nous secouons le fardeau des vieux obstacles et des anciennes méfiances ; songez à l’avenir qui peut se bâtir si nous coopérons au nom de nos aspirations communes. Ensemble, nous pouvons construire un monde dans lequel les peuples seront protégés, où la prospérité fleurira et où notre puissance sera vraiment promotrice de progrès. Tout cela est entre vos mains. Bonne chance à vous tous. Merci beaucoup.

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