La France continue-t-elle d’assumer le leadership de l’Europe unie ? L’Union élargie a-t-elle vraiment besoin du tandem franco-allemand ?

Laissez-moi d’abord vous dire à quel point je suis heureux de me rendre ce 13 janvier en Pologne et de pouvoir, par votre intermédiaire, adresser mes vœux aux Polonais pour 2005. La France se réjouit profondément que la Pologne soit désormais membre de l’Union européenne. Le dynamisme, l’énergie, le talent des Polonais sont des atouts pour relever les défis auxquels nous sommes confrontés. La question du leadership au sein de l’Union est essentielle. Cet ensemble, dont les compétences sont si étendues, a besoin d’une direction ferme. Chacun sait bien que ce rôle n’appartient pas à un ou plusieurs Etats membres, pas à la France plus qu’à un autre. Ce rôle revient au Conseil européen, à la Commission ainsi qu’au Parlement européen. Et c’est justement pour que l’Union soit mieux dirigée, grâce à de nouvelles règles du jeu, que nous avons adopté le Traité Constitutionnel. Quant à l’action conjointe de l’Allemagne et de la France, chacun reconnaît qu’elle a fait, depuis cinquante ans, avancer la construction européenne. Lorsque ce tandem fonctionne moins bien, chacun le déplore et y voit un frein aux progrès de l’Union. Par exemple, rappelez-vous qu’en 2002, c’est un accord franco-allemand qui a permis de débloquer l’élargissement. Je dirais que ce tandem est de plus en plus nécessaire et de moins en moins suffisant. Il a vocation à proposer et non pas à imposer. C’est pourquoi Berlin et Paris souhaitent élargir leur dialogue à d’autres, et notamment à la Pologne.

La France a-t-elle montré peu d’enthousiasme pour l’élargissement de l’Union européenne de crainte de perdre sa position dominante au sein de l’Union ?

Il faut corriger cette fausse idée que je sais assez répandue. La France est un des six pays fondateurs de l’Union et les élargissements successifs n’ont pu se faire que parce qu’elle les a désirés. Tel était le cas pour les pays de l’Europe centrale et orientale. C’était notre devoir historique et politique. C’est aussi notre intérêt puisque, je le répète, avec cet élargissement, l’Europe est plus dynamique et plus forte. Voilà pourquoi, à chaque étape de cet élargissement, la France a activement contribué à le faire avancer. Ainsi le président Chirac s’est-il, en 1996, devant votre Parlement, publiquement prononcé en faveur d’une adhésion rapide de la Pologne. Ainsi la France a-t-elle, dès le début, soutenu le versement aux nouveaux Etats membres d’aides directes à l’agriculture, ou encore au développement régional. La France est de ceux qui ont dit - et qui pensent encore - que l’élargissement doit aller de pair avec l’approfondissement et la réforme institutionnelle. Sinon, cette Union élargie ne serait pas à la hauteur des ambitions qu’elle peut légitimement nourrir.

Les Polonais se sont récemment passionnés pour les événements en Ukraine. Pourquoi l’Union, et notamment la France, a-t-elle adopté une attitude tellement réservée vis-à-vis de ce pays ? Pourquoi l’Union entame-t-elle des négociations avec la Turquie et, dans le même temps, les anciens pays membres refusent de présenter à l’Ukraine une perspective, même très éloignée, de son adhésion à l’Union européenne ? Quelle est la position de la France ?

R - Je comprends parfaitement l’intérêt des Polonais pour les évènements qui se sont déroulés en Ukraine. Ceux qui ont suivi les discussions politiques en France fin novembre - début décembre auront pu constater que cet intérêt était entièrement partagé par les Français. Je souhaiterais d’ailleurs rendre hommage au peuple ukrainien qui a montré son courage, sa maturité et son attachement à une authentique démocratie. Je salue aussi l’engagement de la Pologne et son rôle important dans la définition d’une solution acceptable par tous. Les rapports entre l’Ukraine et l’Union européenne s’inscrivent dans le cadre de la nouvelle politique de voisinage de l’Union. Nous voulons une relation forte avec l’Ukraine dans ce cadre, que nous devons d’abord mettre en œuvre avant de se poser la question de son évolution. D’ailleurs dès à présent, l’Union européenne est de très loin le premier intervenant financier en Ukraine. Elle verse plus d’1 milliard d’euros de dons depuis 10 ans. Vous évoquez les relations avec la Turquie : celles-ci ont une autre histoire. Dès 1963, la vocation de ce pays à l’adhésion avait été admise. A la suite de réformes de grande ampleur, ce pays a été reconnu comme pouvant ouvrir des négociations d’adhésion avec l’Europe. Mais ne nous y trompons pas : la route a été longue pour la Turquie et il reste beaucoup de chemin.

Le différend transatlantique, provoqué par l’intervention en Irak, est-il durable ? La France s’est-elle déjà réconciliée avec l’Amérique ? Cette réconciliation est-elle possible au moment où les pays sont représentés d’un côté par Jacques Chirac et de l’autre par Bush ?

Il y a en effet une divergence de vue entre la France et les Etats-Unis sur le principe même d’une intervention militaire en Irak. Cette différence demeure et, comme l’a dit le président Jacques Chirac, c’est l’histoire qui tranchera. Pour notre part, nous ne voulons pas repartir en arrière. Il s’agit aujourd’hui de permettre au peuple irakien de retrouver la maîtrise de son destin, c’est à dire de retrouver la pleine souveraineté de l’Irak. La France entend agir dans ce sens aux Nations unies comme en Irak. Par ailleurs, il existe, entre les Etats-Unis et la France, une amitié historique et profonde. La France est la plus ancienne alliée des Etats-Unis ! Nos relations bilatérales sont très intenses ; notre dialogue, notamment à l’ONU et l’OTAN, est permanent et fécond ; nous coopérons activement sur bien des terrains, en particulier en Afrique, dans les Balkans ou en Afghanistan. Le président Chirac se rendra prochainement aux Etats-Unis pour rencontrer le président Bush. Je reste convaincu que l’année 2005 peut et doit être l’année de la relance des relations transatlantiques.

La Pologne est un des pays les plus pro-atlantique dans l’Union européenne. Cette attitude influence-t-elle les relations polono-françaises ?

Je ne le pense pas. L’élément central de nos relations bilatérales est désormais notre appartenance commune à l’Union. Or, les membres de cette Union partagent une communauté de destin. Ils parviennent toujours à surmonter leurs désaccords. C’est pourquoi, lors de la visite à Paris, le 4 octobre 2004, du président Kwasniewski, nos chefs d’Etat ont décidé d’intensifier leur dialogue. Ainsi sont-ils convenus de la tenue annuelle de consultations au Sommet, à l’instar de celles que nous tenons avec l’Espagne, le Royaume-Uni et l’Italie. Le premier Sommet de ce type se tiendra en France le mois prochain. Sur le plan économique, nos liens sont très forts : la France est le premier investisseur étranger en Pologne et le premier partenaire commercial de ce pays ! Quant à notre coopération culturelle, éducative et de recherche, elle a été renforcée par la saison "Nova Polska", par un effort de reconnaissance des diplômes et un accroissement des possibilités de formation professionnelle pour les jeunes Polonais. J’ajoute que nous envisageons d’accélérer, dans certains secteurs, l’ouverture aux Polonais du marché du travail français.

La France s’est opposée aux références aux valeurs chrétiennes dans le préambule de la Constitution européenne. Son attitude a été mal perçue en Pologne. D’où vient cette obsession française ?

Je pense que notre divergence sur cette question était liée à un malentendu sur la notion de laïcité. Ce mot n’évoque pas les mêmes souvenirs en Pologne et en France. En France, pays marqué pendant des siècles par les guerres de religion, le respect par l’Etat de la laïcité offre la garantie que les religions coexistent dans l’harmonie et la tolérance. Il importe à nos yeux que tous les citoyens, quelle que soit leur conviction religieuse, se retrouvent dans la Constitution européenne comme ils adhèrent à leur Constitution nationale.

L’Allemagne et la France sont partisanes du modèle social de l’économie et elles désirent imposer un impôt élevé sur les sociétés à d’autres pays. Les nouveaux pays membres sont favorables à un modèle plus proche des exigences du marché. L’Union n’arrive pas à rattraper l’Amérique dans le domaine économique…. Comment concilier ces deux visions différentes du développement de l’Europe ?

Je suis tout à fait partisan d’une économie sociale de marché, telle que la propose la Constitution. Qu’est-ce que cela signifie ? D’abord que nos économies sont compétitives, et nous devons travailler à améliorer leurs performances. Ensuite que cette efficacité économique est aussi au service d’un modèle de société dans lequel l’emploi, des services publics de qualité et des perspectives sont offertes à tous. Enfin que les entreprises soient placées dans une situation où la concurrence économique n’est pas déloyale. Dans ce contexte, il y a, en France comme ailleurs, un débat sur la question des délocalisations. On peut admettre ce phénomène, mais il est difficile d’accepter qu’il soit encouragé par des conditions de concurrence discutables, par exemple si tout en bénéficiant du marché unique et des financements européens, certains pays ont, en plus, une politique fiscale agressive. C’est pourquoi l’Allemagne et la France plaident pour une fiscalité plus convergente à l’échelle de l’Union. Mais nous n’avons jamais souhaité imposer à qui que ce soit un impôt élevé sur les sociétés.

Il n’est pas certain que tous les pays membres qui organiseront des référendums ratifient la Constitution. Que se passera-t-il si une partie des pays décide de la rejeter ? La France proposera-t-elle de les exclure de l’Union ou bien choisira-t-elle la solution d’une Europe divisée en plusieurs groupes ?

Nous nous situons dans un esprit positif pour que la Constitution soit ratifiée, et d’abord en France. Tous les Etats sont aujourd’hui dans le processus de ratification ; deux d’entre eux, la Lituanie et la Hongrie, ont déjà ratifié le Traité. La France, comme la Pologne, a choisi le referendum pour ratifier le Traité. Le président de la République vient d’annoncer que ce scrutin aura lieu avant l’été prochain. Notre tâche, en ce début d’année, consiste à faire connaître cette Constitution à nos concitoyens et à leur en expliquer la portée. Ce texte ne change pas la nature de l’Union mais lui permettra de prendre plus efficacement ses décisions, d’être plus démocratique et de mieux tenir sa place au sein de la communauté internationale. Des conférences communes, qui permettront à des personnalités polonaises et françaises d’expliquer ensemble les enjeux de cette Constitution se tiendront en Pologne tout au long de ce premier semestre.

Source : ministère français des Affaires étrangères