Le 7 novembre 2009, les médias occidentaux ont consacré un large espace à la bloggeuse cubaine Yoani Sánchez. La nouvelle en provenance de La Havane au sujet de l’altercation entre la dissidente et les autorités cubaines a fait le tour du monde et a rapidement occulté le reste de l’actualité [1].

Sánchez a raconté en détail sa mésaventure sur son blog et dans les médias. Ella a ainsi affirmé avoir été arrêtée en compagnie de trois de ses amis par « trois inconnus trapus » lors d’un « après-midi chargé de coups, de cris et d’insultes [2] ».

Elle explique ensuite son histoire qui s’apparente à un véritable calvaire :

« Les « agresseurs » ont appelé une patrouille qui a emmené les deux autres filles […]. J’ai refusé de monter dans la Geely [et] […] s’en est suivie une rouée de coups et de bousculades. Ils m’ont portée, la tête en bas, et ont essayé de me fourrer dans l’auto. Je me suis agrippée à la porte. J’ai pris des coups sur les articulations de mes mains. J’ai réussi à prendre un papier que l’un d’entre eux portait dans sa poche et l’ai mis dans ma bouche. Nouvelle rouée de coups pour que je rende le document.

Orlando se trouvait déjà dedans, immobilisé par une clé de karaté qui le tenait avec la tête plaquée au sol. L’un des hommes a mis son genou sur ma poitrine pendant que l’autre, depuis le siège avant, me tapait sur les reins et la tête pour que j’ouvre la bouche et que je lâche le papier. Pendant un moment, j’ai pensé que je ne sortirai jamais de cette voiture. « C’est fini, Yoani », « Fini les conneries » disait celui assis à côté du chauffeur qui me tirait des cheveux. Sur le siège arrière, un spectacle bizarre se déroulait : mes jambes vers le haut, mon visage rougi par la tension et mon corps endolori. De l’autre côté, Orlando réduit par un pro de la raclée. Je n’ai pu que viser ses testicules, à travers son pantalon, dans un acte désespéré. J’ai enfoncé mes ongles, en supposant qu’il continuerait à m’écraser la poitrine jusqu’au dernier souffle. « Tue-moi une bonne fois », je lui ai crié avec ce qui restait de ma dernière inhalation. Celui de l’avant a alors averti le plus jeune : « Laisse-la respirer ».

J’entendais Orlando haleter pendant que les coups continuaient à pleuvoir. J’ai calculé la possibilité d’ouvrir la porte et de sauter dehors, mais il n’y avait pas de poignée à l’intérieur. Nous étions à leur merci, mais entendre la voix d’Orlando me redonnait du courage. Il m’a dit après que cela avait été la même chose pour lui : mes mots entrecoupés lui disaient « Yoani est encore vivante ». On nous a laissés étalés et endoloris dans une rue de La Timba. Une femme s’est approchée « Qu’est-ce qui vous est arrivé ? »… « Un enlèvement », j’ai réussi à dire. Nous avons pleuré, dans les bras l’une de l’autre, au milieu de la rue. Je pensais à Teo. Mon Dieu, comment vais-je lui expliquer tous ces bleus ? Comment vais-je lui dire qu’il vit dans un pays où se passent des choses pareilles ? Comment le regarder et lui raconter que sa mère a été agressée en pleine rue car elle écrit un blog et met ses opinions en octets ? Comment lui décrire l’expression despotique qui animait ceux qui nous ont mis de force dans cette voiture, le plaisir que l’on voyait sur leur visage quand ils nous battaient, quand ils soulevaient ma jupe et me traînaient à moitié nue jusqu’à la voiture [3] ».

Les États-Unis (où Yosvanis Valle, un ressortissant cubain de 34 ans, avait été exécuté 48 heures plus tôt portant ainsi à 42 le nombre d’exécutions pour l’année 2009 [4]) ont fait part de leur « profonde préoccupation », par le biais du porte-parole du Département d’État Ian Kelly. « Nous continuons de prendre des nouvelles de la santé personnelle et de l’accès aux soins médicaux de Yoani Sanchez », a-t-il ajouté [5].

Contradictions

Les propos de Yoani Sánchez sont terrifiants et suscitent immédiatement la sympathie du lecteur et de la compassion à l’égard de la victime. Néanmoins, il est inévitable de relever certaines contradictions qui jettent une ombre sur la crédibilité d’un tel récit.

Le 9 novembre 2009, trois jours après sa mésaventure, Yoani Sánchez a reçu chez elle la presse étrangère pour relater l’incident. Première surprise pour les journalistes internationaux, exprimée par le correspondant de la BBC à La Havane Fernando Ravsberg : malgré les « coups et les bousculades », « les coups sur les articulations de [ses] mains », la « nouvelle avalanche de coups », le « genou sur [sa] poitrine », les coups « sur les reins et la tête », le tirage de « cheveux », « le visage rougi par la tension et le corps endoloris », les « coups qui continuent à pleuvoir », et « tous ces bleus » évoqués par la bloggeuse cubaine [6], Ravsberg note que Sánchez « n’a pas d’hématome, de marques ou de cicatrices [7] ». Les images de la chaîne états-unienne CNN, qui a également interviewée la bloggeuse, confirment les propos du journaliste britannique. De plus, le correspondant de CNN prend des précautions oratoires et insiste sur la souffrance « apparente » de Sánchez (elle utilise une béquille pour se déplacer) [8]. Selon l’Agence France Presse, qui relate l’histoire en prenant soin de clarifier qu’il s’agit de la version de Sánchez en titrant « Cuba : la bloggueuse Yoani Sanchez dit avoir été frappée et brièvement détenue », la bloggeuse « n’a pas été blessée [9] ».

Interrogée à ce sujet par la BBC, Yoani Sánchez tente d’expliquer cette contradiction. Selon elle, les marques et les hématomes sur le visage et le corps ont réellement existés mais se sont estompés depuis. « Durant tout le week-end, j’ai eu la pommette et l’arcade enflées ». Toutes ces traces ont disparu... dès le lundi matin à l’arrivée du premier journaliste étranger. En revanche, des hématomes et « plusieurs traces » subsistent, affirme-t-elle, mais … « sur les fesses surtout et malheureusement je ne peux pas vous les montrer », a-t-elle expliqué [10].

Sánchez n’a pas précisé les raisons pour lesquelles elle n’a pas daigné photographier les hématomes et les marques sur son visage juste après l’incident, quand ceux-ci étaient encore visibles, ce qui aurait constitué une preuve irréfutable de la violence policière à son égard. Quant aux cheveux qui lui auraient été arrachés, ce qui n’est absolument pas visible sur les photos et les vidéos, son explication est simple : « J’ai perdu beaucoup de cheveux mais dans cette chevelure abondante, cela ne se voit pas [11] ».

Sur son site et lors d’un entretien radio, Sánchez parle de « séquestration au pire style de la camorra sicilienne », donnant l’impression qu’elle avait été retenue pendant plusieurs heures [12]. Or, dans son interview accordée à la BBC, lorsque le journaliste se fait insistant et que des précisions lui sont demandées, la bloggeuse avoue qu’en réalité l’incident a duré en tout et pour tout « 25 minutes ». Par ailleurs, Sánchez affirme que l’arrestation a eu lieu « en plein jour à 17h45 au centre de La Havane, face à un arrêt de bus plein de gens ». Pourtant la presse occidentale n’a pas réussi à trouver un seul témoignage, même anonyme, pour confirmer les propos de la bloggeuse et attester ainsi de la véracité de ses dires [13]. De la même manière, aucune des personnes accompagnant Yoani Sánchez n’a voulu répondre aux sollicitations d’interviews des médias occidentaux, les renvoyant à la bloggeuse, chargée de parler au nom de tous.

Par ailleurs, il semble surprenant et illogique que les autorités de La Havane aient décidé de maltraiter publiquement une dissidente aussi médiatique que Yoani Sánchez, sachant pertinemment qu’un tel acte déclencherait immédiatement un scandale international. A priori, il existe d’autres moyens bien plus efficaces et beaucoup plus discrets pour intimider des opposants.

Enfin, Sánchez s’empêtre dans de nouvelles contradictions en tentant d’éclairer les zones d’ombre que comporte son témoignage. Ainsi, elle a expliqué que sa résistance serait due au fait que les agents en civil « ne se sont pas identifiés en tant qu’autorité. Je me serais comportée différemment s’il s’agissait d’un agent en uniforme. Je leur ai demandé d’appeler la police. Ils ont téléphoné et une patrouille a emmené les deux autres filles et nous a laissé avec Orlando entre les mains des autres [14] ». Or dans son blog, elle certifie que la police est arrivée au début de l’interpellation, mais cela ne l’aurait pas empêché de résister à ce qui s’apparente de plus en plus - s’il y a réellement eu une interpellation - à un contrôle d’identité par des policiers en civil, qu’à un lynchage public.

En un mot, aucun élément ne permet de corroborer les propos de Yoani Sánchez, aucun autre témoignage n’est disponible y compris ceux des personnes qui l’accompagnaient. Il faut donc se fier à la seule version de la bloggeuse qui est parsemée de contradictions. Au vu de ces éléments, il est impossible de ne pas mettre en doute les propos relatés par la célèbre internaute cubaine.

Une comparaison s’impose. Les médias occidentaux ont accordé, en à peine 72 heures, plus d’espace à Yoani Sánchez au sujet de son incident avec les autorités, qu’à tous les crimes commis (plus d’une centaine d’assassinats, autant de cas de disparition et d’innombrables actes de torture et de violence) par la dictature militaire dirigée par Roberto Micheletti depuis le 27 juin 2009. Décidément, Sánchez n’est pas une simple bloggeuse critique d’un système comme elle veut bien le faire croire.

Retour sur le phénomène Yoani Sánchez

Yoani María Sánchez Cordero est une Havanaise née en 1975, apparemment diplômée en philologie depuis l’année 2000, comme l’annonce son blog. Un doute subsiste à ce sujet car lors de son séjour en Suisse deux ans plus tard, lorsqu’elle s’est enregistrée auprès des autorités consulaires, elle a déclaré avoir un niveau « pré-universitaire » comme le montrent les archives du consulat de la République de Cuba de Berne [15]. Ainsi, après avoir travaillé dans le monde de l’édition et donné des cours d’espagnol aux touristes, elle choisit de quitter le pays en compagnie de son fils. Le 26 août 2002, après s’être mariée avec un Allemand nommé Karl G., elle décide d’émigrer en Suisse avec un « permis de voyage à l’étranger » valable onze mois, face « au désenchantement et à l’asphyxie économique » régnant à Cuba [16].

On découvre ensuite curieusement qu’après avoir fui "une immense prison, avec des murs idéologiques [17] », pour reprendre les termes qu’elle utilise pour se référer à son pays natal, elle décide, deux ans plus tard, durant l’été 2004, de quitter le paradis suisse – l’une des nations les plus riches au monde – pour retourner sur « le bateau qui prend l’eau de toutes parts et qui est sur le point de faire naufrage », comme elle qualifie métaphoriquement l’île [18]. Face à cette nouvelle contradiction, Sánchez explique qu’elle a choisi de rentrer au pays où règnent « les cris du despote [19] », « des être des ombres, qui tels des vampires s’alimentent de notre joie humaine, nous inoculent la crainte à travers les coups, la menace, le chantage [20] », « pour des raisons familiales et contre l’avis de certains proches et amis [21] », sans fournir davantage de précisions.

En lisant le blog de Yoani Sánchez, où la réalité cubaine est décrite de façon ubuesque et tragique, on a l’impression que le purgatoire est une promenade de santé en comparaison, et que seule la chaleur asphyxiante de l’antichambre de l’enfer donne une idée de ce que vivent quotidiennement les Cubains. Aucun trait positif de la société cubaine ne transparaît. Seules des aberrations, injustices, contradictions, difficultés y sont contées. Par conséquent, le lecteur a du mal à comprendre que la jeune Cubaine ait décidé de quitter la richissime Suisse pour retourner vivre dans ce qui s’apparente à l’enfer de Dante où « les poches étaient vides, les frustrations en hausse et la peur partout [22] ». Sur son blog, les commentaires de ses partisans étrangers fleurissent à ce sujet : « Je ne comprends pas ton retour. Pourquoi n’as-tu pas donné un meilleur futur à ton fils », « Chère amie, j’aimerais savoir pour quelles raisons tu as décidé de rentrer à Cuba [23] ? ».

En revanche, certains de ses compatriotes vivant à l’étranger, déçus par le mode de vie occidental, lui font également part de leur envie de rentrer vivre à Cuba : « Je reviendrai vivre à Cuba », « Je vis à Miami depuis sept ans […] et parfois je me demande si le déracinement valait la peine », « Mon peuple me manque […]. Un jour, je reviendrai avec mon époux allemand – un autre fou qui est disposé à demander la résidence permanente à Cuba », « J’ai pensé au retour à de nombreuses reprises », « Pourquoi es-tu rentrée ? Solitude, nostalgie, mélancolie. [Puis en référence au monde occidental] des visages bizarres, des gens tristes et en colère avec le reste de l’Humanité sans que l’on sache pourquoi ? Des politiciens aussi corrompus, et beaucoup de jours gris. Il n’est pas nécessaire que tu expliques quoi que ce soit. Cela fait 14 ans qu’il n’y a pas de soleil sur ma carte du temps », « J’ai envoyé l’information à mon père qui vit à l’étranger et qui compte rentrer [24] ».

De deux choses l’une : soit Yoani Sánchez ne dispose pas de toutes ses facultés mentales pour décider de quitter la Perle de l’Europe pour rentrer à Cuba, soit la vie dans l’île n’est pas aussi dramatique que la description qu’elle en fournit.

Dans une intervention sur son blog en juillet 2007, Yoani Sánchez relate en détail l’anecdote de son retour à Cuba. « Il y a trois ans, à Zurich avec mon fils, j’ai décidé de rentrer vivre dans mon pays », annonce-t-elle, soulignant qu’il s’agissait « d’une simple histoire de retour d’un émigrant à son terroir ». « Nous avons acheté des billets aller-retour » pour Cuba. Sánchez a alors décidé de rester et de ne pas retourner en Suisse. « Mes amis croyaient que je leur faisais une blague, ma mère a refusé de croire que sa fille ne vivait plus dans la Suisse du lait et du chocolat ». Le 12 août 2004, Sánchez s’est donc présentée au bureau provincial des services d’immigration de La Havane pour expliquer son cas. « Ma surprise a été énorme lorsqu’on m’a dit de faire la queue dans la file de ‘ceux qui avaient décidé de rentrer au pays’ […]. J’ai ainsi découvert d’autres ‘fous’ comme moi, avec leur histoire truculente de retour au pays [25] ».

En effet, le cas de Sánchez est loin d’être un cas isolé comme l’illustrent cette anecdote et les commentaires laissés sur son blog. De plus en plus de Cubains qui ont choisi d’émigrer à l’étranger, après avoir fait face à de nombreuses difficultés d’adaptation et découvert que l’Eldorado occidental ne brillait pas tant que cela et que les privilèges dont ils disposaient chez eux n’existaient nulle part ailleurs, décident de rentrer vivre à Cuba.

En revanche, Yoani Sánchez omet de raconter les véritables raisons qui l’ont amenée à rentrer à Cuba, au-delà des « raisons familiales » évoquées (raisons qui ne sont apparemment pas partagées par la mère de celle-ci, vue sa surprise). Les autorités cubaines lui ont accordé un traitement de faveur pour des raisons humanitaires, en lui permettant de retrouver son statut de résidente permanente à Cuba, malgré le fait qu’elle soit restée plus de 11 mois à l’extérieur du pays.

En réalité, le séjour en Suisse a été loin d’être aussi idyllique que prévu. Sánchez a découvert un mode de vie occidentale complètement différent de celui auquel elle était habituée à Cuba où, malgré les difficultés et les vicissitudes quotidiennes, tous les citoyens disposent d’une alimentation relativement équilibrée malgré le carnet de rationnement et les pénuries, d’un accès aux soins et à l’éducation, à la culture et aux loisirs gratuit, d’un logement et d’une atmosphère de sécurité (la criminalité reste très faible dans l’île). Cuba est sans doute le seul pays du monde où il est possible de vivre sans travailler (ce qui n’est pas forcément une bonne chose). En Suisse, Sánchez a eu d’énormes difficultés à trouver un travail et à vivre décemment et, désespérée, elle a décidé de rentrer au pays et d’en expliquer les raisons aux autorités. D’après celles-ci, Sánchez aurait supplié en larmes les services d’immigration de lui accorder une dispense exceptionnelle « pour révoquer son statut migratoire », ce qui a été fait [26].

Cette réalité, Yoani Sánchez a choisi de l’occulter avec minutie.

La cyberdissidence

Le dernier livre de Yoani Sánchez.

En avril 2007, Yoani Sánchez décide d’intégrer l’univers de l’opposition à Cuba en créant son blog Generación Y. Oubliant la magnanimité des autorités à son égard lors de son retour à Cuba en 2004, elle devient ainsi un farouche détracteur du gouvernement de La Havane. Ses critiques sont acerbes, peu nuancées et à sens unique. Elle présente un panorama apocalyptique de la réalité cubaine et accuse les autorités d’être responsables de tous les maux. Pas un seul instant, elle n’évoque le contexte géopolitique singulier dans lequel se trouve Cuba depuis 1959. Des centaines de blogs existent à Cuba. Un certain nombre d’entre eux dénoncent de manière incisive certaines aberrations de la société cubaine. Mais le point de vue est beaucoup plus nuancé et l’information moins parcellaire. Cependant, les médias occidentaux ont choisi le blog manichéen de Sánchez [27].

Selon la bloggeuse, à Cuba, « le processus, le système, les expectatives, les illusions ont subi un naufrage. Il s’agit d’un naufrage total », annonce-t-elle, avant de conclure sur cette métaphore lapidaire : « le bateau a coulé ». Pour elle, il est évident que Cuba doit changer d’orientation et de gouvernement : Il faut changer le « timonier et tout l’équipage [28] » afin de mettre en place « un capitalisme sui generis [29] ».

Sánchez est une personne sagace qui a parfaitement compris qu’elle pouvait rapidement prospérer en tenant ce genre de discours apprécié des médias occidentaux, qui sauraient récompenser cette fidélité. Elle a d’ailleurs passé ce marché tacite avec les transnationales de la communication et de l’information. Car pour être considéré comme un « bloggeur indépendant » par la presse occidentale et donc bénéficier d’une certaine aura médiatique, il faut impérativement se prononcer contre le système et le gouvernement et exiger un changement radical, et non pas se contenter de dénoncer certaines aberrations du système.

Comment corroborer l’affirmation de collusion entre Sánchez et les puissances médiatiques ? A la lumière des faits. Quelques semaines à peine après la naissance de son blog, les médias occidentaux ont lancé une extraordinaire campagne de promotion à son sujet, la présentant comme étant la bloggeuse qui ose défier le régime ainsi que les limites à la liberté d’expression. Là encore, la presse occidentale n’est point effrayé par ses propres contradictions. D’un côté, elle ne cesse de répéter qu’il est absolument impossible pour tout Cubain de tenir des propos hétérodoxes à Cuba, qu’il lui est rigoureusement interdit d’émettre la moindre critique au sujet du gouvernement ou même de s’écarter de la ligne officielle sous peine de prison. De l’autre, elle vante l’ingéniosité de Yoani Sánchez dont la principale activité est de fustiger les politiques gouvernementales sans que pour autant être inquiétée par les autorités [30].

Ainsi, en à peine un an d’existence, alors qu’il existe des dizaines de blogs plus anciens et non moins intéressants que celui de Sánchez, la bloggeuse cubaine a obtenu le prix de Journalisme Ortega y Gasset, d’un montant de 15 000 euros le 4 avril 2008, décerné par le quotidien espagnol El País. D’habitude, ce prix est accordé à des écrivains et journalistes prestigieux ayant une longue carrière littéraire. C’est la première fois qu’une personne du profil de Sánchez l’obtient [31]. De la même manière, la bloggeuse a été sélectionnée parmi les 100 personnes les plus influentes du monde par la revue Time (2008), en compagnie de George W. Bush, Hu Jintao et le Dalaï Lama [32]. Son blog a été inclus dans la liste des 25 meilleurs blogs du monde de la chaîne CNN et la revue Time (2008) et elle a également obtenu le prix espagnol Bitacoras.com ainsi que The Bob’s (2008) [33]. Le 30 novembre 2008, le quotidien espagnol El País l’a incluse dans sa liste des 100 personnalités hispano-américaines les plus influentes de l’année (liste dans laquelle n’apparaissaient ni Fidel Castro ni Raúl Castro) [34]. La revue Foreign Policy a fait mieux en décembre 2008 en l’incluant parmi les 10 intellectuels les plus importants de l’année [35]. La revue mexicaine Gato Pardo en a fait de même pour l’année 2008 [36]. La prestigieuse université états-unienne de Columbia lui a décerné le prix Maria Moors Cabot [37]. Et la liste est encore longue [38].

Pourtant, Yoani Sánchez est une véritable inconnue dans son pays, comme elle le reconnaît avec franchise : « La revue Time m’a inclus dans sa liste des personnes influentes en 2008 en compagnie de 99 autres célébrités. Moi, qui ne suis jamais montée sur scène, ni à une tribune, alors que mes voisins ne savent pas si ‘Yoani’, s’écrit avec un ‘h’ au milieu ou un ‘s’ à la fin […]. J’imagine que les autres inscrits se demanderont : Qui est cette bloggeuse cubaine inconnue qui nous accompagne [39] ». Sans le vouloir, Sánchez a mis la revue Time face à son énorme contradiction : Comment une bloggeuse inconnue de ses propres voisins peut-elle être incluse parmi les 100 personnalités les plus influentes du monde ? Ici, il est indéniable que la revue états-unienne a privilégié les critères politiques et idéologiques en intégrant Sánchez, ce qui jette une ombre sur la crédibilité du classement. Le raisonnement est valable également pour les autres distinctions.

Les conditions de vie de Yoani Sánchez

Enième contradiction. Les médias, relayant les propos de Sánchez, ne cessent de répéter que les Cubains n’ont pas accès à Internet, sans expliquer pour autant comment la bloggeuse peut écrire quotidiennement sur son blog à Cuba. Grande fut la surprise des quelque 200 journalistes internationaux accrédités à la Foire internationale du tourisme à Cuba, ce mercredi 6 mai 2009, lorsqu’ils ont aperçu Yoani Sánchez tranquillement installée dans le salon de réception du plus luxueux établissement de tourisme de l’île, l’Hotel Nacional, en train de naviguer sur Internet, alors que le coût de connexion est prohibitif y compris pour un touriste étranger [40].

Deux questions surgissent inévitablement : Comment Yoani Sánchez peut-elle se connecter à Internet à Cuba, alors que les médias occidentaux ne cessent de répéter qu’elle n’y a pas accès ? D’où vient l’argent qui lui permet de mener un train de vie qu’aucun Cubain ne peut s’offrir, alors qu’elle ne dispose officiellement d’aucune source de revenus ?

En 2009, le Département du Trésor des États-Unis a ordonné la fermeture de plus de 80 sites Internet commerciaux en rapport avec Cuba qui violait la législation sur les sanctions économiques. Curieusement, le site de Yoani Sánchez a été épargné alors que ce dernier propose l’acquisition de son livre en italien, de surcroît à travers Paypal, système qu’aucun Cubain vivant à Cuba ne peut utiliser en raison des sanctions économiques (qui interdisent, entre autres, le commerce électronique). De la même manière Sánchez dispose d’un Copyright pour son blog « © 2009 Generación Y - All Rights Reserved ». Aucun autre bloggeur cubain ne peut en faire autant en raison des lois de l’embargo. Comment s’explique ce fait unique [41] ?

D’autres questions nécessitent également une réponse. Qui se cache derrière le site de Sánchez desdecuba.net dont le serveur est hébergé en Allemagne par l’entreprise Cronos AG Regensburg (qui héberge également des sites d’extrême droite), et enregistré au nom de Josef Biechele ? On découvre également que Sánchez a enregistré son nom de domaine à travers l’entreprise états-unienne GoDaddy, dont la principale caractéristique est l’anonymat. Le Pentagone l’utilise également pour enregistrer des sites de manière discrète. Comment Yoani Sánchez, une bloggeuse cubaine vivant à Cuba, peut-elle enregistrer son site auprès d’une entreprise états-unienne alors que cela est formellement interdit par la législation portant sur les sanctions économiques [42] ?

Par ailleurs, le site Generación Y de Yoani Sánchez est extrêmement sophistiqué, avec des entrées pour Facebook et Twitter. De plus, il reçoit 14 millions de visites par mois et est peut-être le seul au monde à être disponible en pas moins de… 18 langues (anglais, français, espagnol, italien, allemand, portugais, russe, slovène, polonais, chinois, japonais, lituanien, tchèque, bulgare, néerlandais, finlandais, hongrois, coréen et grec). Aucun autre site, y compris ceux des plus importantes institutions internationales comme par exemple les Nations unies, la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, l’OCDE, l’Union européenne, ne dispose d’autant de versions linguistiques. Ni le site du Département d’État des États-Unis, ni même celui de la CIA ne disposent d’une telle variété [43].

Un autre aspect est surprenant. Le site qui héberge le blog de Sánchez dispose d’une largeur de bande qui est 60 fois supérieure à celle que dispose Cuba pour tous ses utilisateurs d’Internet ! D’autres questions surgissent inévitablement à ce sujet : qui administre ces pages en 18 langues ? Qui paye les administrateurs ? Combien ? Qui paye les traducteurs qui œuvrent quotidiennement sur le site de Sánchez ? Combien ? De plus, la gestion d’un flux avec des pointes pouvant atteindre des millions de visites par mois lors des campagnes médiatiques coûte extrêmement cher ? Qui paye tout cela [44] ?

Yoani Sánchez a parfaitement le droit de s’exprimer librement et d’émettre des critiques virulentes à l’égard des autorités de La Havane – ce dont elle ne se prive pas – au sujet des difficultés quotidiennes réelles à Cuba. Elle ne peut pas et ne doit pas être critiquée pour cela. Par contre, elle commet une grave imposture intellectuelle lorsqu’elle se présente comme une simple bloggeuse et affirme que son seul et unique but est d’exercer honnêtement son devoir de citoyenne.

Son acharnement méticuleux à noircir systématiquement la réalité, à n’évoquer que les aspects négatifs, à décontextualiser les problématiques, à ignorer méthodiquement l’environnement géopolitique dans lequel se trouve Cuba, notamment dans sa relation avec les États-Unis et l’imposition implacable de sanctions économiques qui conditionne la vie de tous les Cubains, à recourir à des contrevérités comme cela est aisément constatable pour le cas de la supposée « agression », tendent à la disqualifier. Son rôle est d’abord et avant tout de courtiser une certaine audience, résolument opposée au processus révolutionnaire cubain, et non pas de représenter fidèlement la réalité cubaine dans sa complexité.

Autre fait unique, le président états-unien Barack Obama a répondu à une interview de Yoani Sánchez. Ainsi, alors que les États-Unis sont plongés dans une crise économique sans précédent, que la bataille en faveur de la réforme du système médical fait rage, que les dossiers afghan et irakien sont de plus en plus brûlants, malgré l’agenda extrêmement chargé de la présidence, le dossier extrêmement sensible des sept bases militaires états-uniennes installées en Colombie qui suscitent la réprobation continentale, le coup d’État au Honduras dans lequel Washington est gravement impliqué, et les centaines de demandes d’interviews des plus importants médias du monde en attente, Barack Obama a mis tous ces dossiers de côté pour répondre aux questions de la bloggeuse cubaine [45].

Lors de son interview, pas une fois Sánchez ne demande la fin des sanctions économiques qui affectent toutes les catégories de la société cubaine à commencer par les plus vulnérables (femmes, enfants et personnes âgées), qui constituent le principal obstacle au développement du pays et qui sont rejetées par l’immense majorité de la communauté internationale (187 pays lors du vote aux Nations unies en octobre 2009) pour leur caractère anachronique, cruel et inefficace. Au contraire, elle reprend exactement la rhétorique de Washington à ce sujet : « La propagande politique nous dit que nous vivons dans une forteresse assiégée, d’un David face à Goliath et de ‘l’ennemi vorace’ prêt à nous attaquer [46] ». Les sanctions économiques, qu’elle qualifie de simples « restrictions commerciales », sont « si maladroites et anachroniques », non pas en raison des conséquences dramatiques qu’elles ont sur la population cubaine, mais parce qu’elles sont « utilisées pour justifier aussi bien le désastre économique que la répression à l’encontre de ceux qui pensent différemment [47] ». Il s’agit là exactement des mêmes arguments évoqués… par la représentante des États-Unis aux Nations unies en octobre 2009 pour justifier le maintien de l’état de siège que Washington impose à Cuba depuis 1960, sans pour autant expliquer pourquoi 187 pays du monde se prêtent chaque année depuis 18 ans à ce qu’elle qualifie de « propagande politique [48] ».

Au vu de tous ces éléments, il est impossible que Yoani Sánchez soit une simple bloggeuse cubaine qui dénonce les difficultés d’un système. De puissants intérêts se cachent derrière le rideau de fumée que constitue Generación Y, qui représente une formidable arme dans la guerre médiatique que mènent les États-Unis contre Cuba. Yoani Sánchez a parfaitement compris que l’allégeance envers les puissants était généreusement récompensée (près de 100 000€ au total [49]). Elle a donc choisi d’intégrer le commerce de la dissidence et couler des jours heureux à Cuba.

[1Andrea Rodríguez, « Cuban Blogger Says She Is Briefly Detained », The Associated Press, 7 novembre 2009.

[2Yoani Sánchez, « Secuestro estilo camorra », Generación Y, 8 novembre 2009. (site consulté le 15 novembre 2009).

[3Ibid. (version française du blog)

[4Agence France Presse, « Texas executes Cuban-born gang member », 11 novembre 2009.

[5Le Monde, « Cuba : les USA indignés par les mauvais traitements infligés à des blogueurs », 10 novembre 2009

[6Yoani Sánchez, « Secuestro estilo camorra », op. cit.

[7Fernando Ravsberg, « Ataque a blogera cubana, ¿cambio de política », BBC Mundo, 9 novembre 20009.

[8CNN, « Yoani Sánchez golpeada en La Habana », 9 novembre 2009. (site consulté le 15 novembre 2009).

[9Agence France Presse, « Cuba : la blogueuse Yoani Sanchez dit avoir été frappée et brièvement détenue », 7 novembre 2009.

[10Fernando Ravsberg, « Ataque a blogera cubana, ¿cambio de política », op. cit.

[11Ibid.

[12Yoani Sánchez, « Secuestro estilo camorra », op. cit. ; Youtube, « Entrevista a Yoani Sánchez tras la golpiza que recibió por parte del Gobierno Cubano », 9 novembre 2009. (site consulté le 15 novembre 2009).

[13Fernando Ravsberg, « Ataque a blogera cubana, ¿cambio de política », op. cit.

[14Ibid.

[15Correspondance avec son Excellence, Monsieur Isaac Roberto Torres Barrios, Ambassadeur de la République de Cuba à Berne, 17 novembre 2009.

[16Yoaní Sánchez, « Mi perfil », Generación Y

[17France 24, « Ce pays est une immense prison avec des murs idéologiques », 22 octobre 2009.

[18Yoaní Sánchez, « Siete preguntas », Generación Y, 18 novembre 2009.

[19Yoaní Sánchez, « Final de partida », Generación Y, 2 novembre 2009.

[20Yoaní Sánchez, « Seres de la sombra », Generación Y, 12 de noviembre de 2009.

[21Yoaní Sánchez, « Mi perfil », Generación Y, op. cit.

[22Yoaní Sánchez, « La improbable entrevista de Gianni Miná », Generación Y, 9 mai 2009.

[23Yoaní Sánchez, « Vine y me quedé », Generación Y, 14 août 2007.

[24Ibid.

[25Ibid.

[26Correspondance avec son Excellence Monsieur Orlando Requeijo, Ambassadeur de la République de Cuba à Paris, 18 novembre 2009.

[28Ibid.

[29Mauricio Vicent, « "Los cambios llegarán a Cuba, pero no a través del guión del Gobierno" », El País, 7 mai 2008.

[30Yoani Sánchez, Generación Y.

[32Time, « The 2008 Time 100 », 2008. (site consulté le 25 novembre 2009)

[33Yoani Sánchez, « Premios », Generación Y.

[34Miriam Leiva, « La ‘Generación Y’cubana », El País, 30 novembre 2008.

[35Yoani Sánchez, « Premios », op. cit.

[36Ibid.

[37Ibid.

[39Yoani Sánchez, « ¿Qué hago yo ahí ? », Generación Y, 3 mai 2008.

[41Norelys Morales Aguilera, « Si los blogs son terapéuticos ¿Quién paga la terapia de Yoani Sánchez ? », La República, 13 août 2009.

[42Ibid

[43Yoani Sánchez, Generación Y.

[45Yoani Sánchez, « Respuesta de Barack Obama a Yoani Sánchez », Generación Y, 20 novembre 2009.

[46Yoani Sánchez, « Siete preguntas », Generación Y, 19 novembre 2009.

[47Yoani Sánchez, « Made in USA », Generación Y, 18 novembre 2009.

[48Yoani Sánchez, « Siete preguntas », op. cit.

[49Yoani Sánchez, « Premios », Generación Y.