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Les époux Schröder-Koepf et Bush

Le président George W. Bush a entrepris une tournée en Europe du 21 au 24 février 2005. Son agenda comprenait (lundi 21) une rencontre avec 300 personnalités belges invitées par le German Marshall Fund, un tête-à-tête avec le secrétaire général de l’OTAN, un dîner avec Jacques Chirac ; (mardi 22) des entretiens avec Tony Blair, Silvio Berlusconi, puis Viktor Yuschenko, une rencontre avec la Commission, puis le Conseil européen ; (mercredi 23) un entretien avec Gerhard Schröder et une visite aux troupes stationnées à Wiesbaden ; (jeudi 24) une rencontre avec des personnaltiés slovaques, puis avec Vladimir Poutine.

En établissant ce programme, la Maison-Blanche avait pris soin d’organiser le dîner avec le président français à l’ambassade états-unienne à Bruxelle pour souligner l’autorité de Washington sur l’OTAN et l’UE. Aucun entretien n’avait été prévu avec Jose-Luis Zapatero, coupable d’avoir renversé l’ami Aznar et d’avoir retiré les troupes espagnoles d’Irak. Enfin, la rencontre avec le Parlement européen avait été annulée, aucune assurance n’ayant pu être fournie que les eurodéputés feraient une « standing ovation » unanime à leur hôte, qui considère toute critique comme un crime de lèse-Amérique.

L’objectif du déplacement était de mettre un terme aux divisions survenues à propos de l’attaque contre l’Irak et de faire avancer une série de projets. Il avait été préparé par une tournée du secrétaire d’État, Condoleezza Rice. Toutefois, de manière brutale, le président Bush avait annoncé, dans un entretien au Daily Telegraph de Londres [1], les limites de sa patience : « Certains disent qu’il faut une Europe intégrée pour contrebalancer l’Amérique. Pourquoi, alors que nous partageons les mêmes valeurs et les mêmes buts ? » [2]. En outre, la rencontre avec le président russe devait permettre de redéfinir les relations entre les deux États après le basculement de l’Ukraine dans l’orbite US.

Renouant avec des méthodes éprouvées, la Maison-Blanche a suscité des initiatives lui permettant de se poser en arbitre maniant la carotte et le bâton. Le 17 février, une soixantaine d’experts réunis par le Brookings Institution ont publié un manifeste invitant les États-Unis et l’Union européenne à se rapprocher sur la base d’un catalogue de positions définies avant même les entretiens [3]. Simultanément, des parlementaires préparaient des interventions musclées au Congrès.

Nous examinerons ici, un à un, les principaux dossiers discutés.

Loin d’écarter la question irakienne pour pacifier les débats, le président Bush a demandé aux Européens de l’aider à « irakiser » le conflit. Il attendait d’eux qu’ils s’engagent en termes de formation des fonctionnaires et des forces de sécurités du gouvernement local, de financement de la reconstruction des infrastructures détruites par la Coalition (1 milliard de dollars de dons supplémentaires et 1,6 milliard de prêts promis et jamais activés), et aussi de remise de la dette. Surtout, sa « Coalition des volontaires » fondant comme neige au soleil, il espérait obtenir la promesse d’un engagement militaire, via l’OTAN, avec l’approbation du Conseil de sécurité. En effet, des 50 États du départ, il n’en reste aujourd’hui que la moitié et souvent avec des contingents purement symboliques.
En définitive, l’Union européenne a décidé de ne pas verser 1 euro, mais de renvoyer les demandes états-uniennes devant une conférence des donneurs que les deux puisances organiseront ensemble dans un avenir imprécis. Elle a par contre accepté de former des hauts fonctionnaires au fonctionnement de la justice et de l’État de droit. L’Union a esquivé la question de la formation des forces de sécurité, qui relève selon elle de l’OTAN.
Cependant le sommet de l’OTAN s’est limité à une « grand-messe » consensuelle au cours de laquelle fut inclus un show Yuschenko. 12 États ont refusé d’envoyer des formateurs en Irak et plus encore d’envisager l’envoi de troupes. Du coup, l’inauguration du centre de formation d’Al-Rustamaniya a été repoussée à septembre, sinon aux calendes grecques. Certains États ont néanmoins accepté de former des officiers, mais selon leurs normes et hors du territoire irakien, par exemple la France au Qatar.

À défaut de trouver un terrain d’entente sur l’Irak, les délégations l’ont cherché à propos de l’Afghanistan. En effet, tous ont approuvé en son temps l’action du Pentagone en légitime défense, même si plus personne ne croit aujourd’hui que l’Afghanistan ait attaqué les États-Unis le 11 septembre 2001. Toujours est-il que, dans un bref moment d’enthousiasme, l’OTAN a accepté de déployer des personnels sur zone. On a donc observé qu’il manquait des hommes et des moyens de transport aérien, puis chacun s’est défilé.

On ne sait dans quels termes le président Bush a donné aux Européens jusqu’au 30 juin 2005 pour régler a question du programme nucléaire militaire iranien, faute de quoi il la résoudrait par la manière forte. Avant même ce voyage, des fuites avaient révélé la date butoir. En effet Scott Ritter avait indiqué que le président Bush avait donné l’ordre d’être prêt à attaquer à l’issue de la réunion du Conseil des gouverneurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) [4].
Cependant, les Européens ne pensent pas une telle opération possible. Ils font observer que l’Iran est en mesure de bloquer le trafic pétrolier dans le golfe arabo-persique et de créer ainsi une crise économique mondiale. Il semble également que Moscou ait déjà livré à Téhéran des missiles stratégiques de la dernière génération, susceptibles de couler un porte-avions. Bref, tout cela n’est pas raisonnable, mais précisément les faucons de Washington ne sont pas raisonnables.
Quoi qu’il en soit, les Européens se sont accrochés à leur médiation avec l’Iran, alors que M. Bush pronçait ses mots inoubliables : « Cette idée que les États-Unis s’apprêtent à attaquer l’Iran est simplement ridicule. Ayant dit cela, toutes les options sont sur la table » [5](y compris bien sûr la plus ridicule) [6]. Pendant ce temps, le directeur de Rosatom (agence nucléaire russe) Alexandre Roumiantsev était à Téhéran pour conclure les conditions d’achèvement et de fonctionnement de la centrale de Busher [7]. Et quelques jours plus tard, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergeï Lavrov, est venu s’assurer auprès de la présidence luxembourgeoise du Conseil européen que l’Union et la Russie étaient bien sur la même longueur d’ondes [8]. Et, come si ce fiasco ne suffisait pas, Reuters a révélé l’existence d’un mémo US confirmant un plan d’attaque en juin malgré les dénégations de M. Bush [9].

C’est de manière bien imprévue pour les Européens que le dossier libano-syrien a été ajouté au menu des discussions à la suite de l’assasinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri. Les diplomates avaient oublié que, depuis octobre 2003, le Congrés a donné carte blanche au président Bush pour attaquer ces États quand bon lui semble.
Pour des raisons qui restent encore obscures, la France, dont ce n’est pas l’intérêt, s’est immédiatement jointe aux États-Unis pour demander le retrait syrien du Liban dans la continuité de la résolution 1549 qu’elle avait contribué à faire adopter il y a six mois. Cette démarche a été utérieurement approuvée par les autres Européens et la Russie.

Le président Bush s’est montré personnellement conciliant à propos de la levée de l’embargo européen de ventes d’armes à la Chine, laissant à ses parlementaires le soin de proférer des menaces de rétorsion économiques. Au demeurant, il y a longtemps déjà que les Européens ont pris des libertés avec cet embargo, datant de 16 ans [10]. Ils ont exporté pour près de 400 millions d’euros de matériels à usage dual en 2003. L’Allemagne a livré des moteurs de sous-marins, la France a équipé des destroyers, fourni des hélicoptères, et des sonars, sans parler des stations de brouillage pour empêcher la diffusion de La Voix de l’Amérique.
L’offensive est partie de la Heritage Foundation et a été relayée aussi bien par les républicains que par les démocrates, comme Tom Lantos. Il a été indiqué qu’en cas de livraisons d’armes à la Chine, le Pentagone réduirait ses achats et ses ventes en Europe.

Sur les questions de droit international, les États-Unis se sont montrés sourds à toutes les suggestions. Le président Bush a de nouveau refusé de signer le traité instituant la Cour internationale de Justice et exigé que les Européens reconnaissent l’immunité des citoyens états-uniens. Il a confirmé son refus d’appliquer les Conventions de Genève aux « terroristes », c’est-à-dire son intention de continuer la pratique de la torture. Il a rejeté, une nouvelle fois, le Protocole de Kyoto. Et il a balayé d’un revers de main les propositions de renforcement de l’ONU.

Enfin, avant de quitter l’Europe occidentale, M. Bush a rencontré le chancelier allemand. Juste le temps d’opposer une fin de non-recevoir à ses propositions de réforme de l’OTAN.

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George Bush au siège de l’OTAN avec Condoleezza Rice (en haut), et avec Vladimir Poutine à Bratislava (en bas)

Restaient les relations avec la Russie.

La rencontre Bush-Poutine à Bratislava devait porter sur la lutte contre le terrorisme et contre la prolifération des armes de destruction massive. Mais en toile de fond, Washington entendait accuser l’administration Poutine de dérive totalitaire, tandis que Moscou souhaitait dénoncer l’ingérence US en Géorgie, en Ukraine et ailleurs.

Chacun a joué à fleuret moucheté. George W. Bush s’est abstenu de critiques trop virulentes devant son homologue russe, mais d’autres s’en sont chargés pour lui. L’ancien Premier ministre Mikhail Kassianov a donné une conférence de presse à Moscou pour dire tout le mal qu’il pensait de Vladimir Poutine et de son autoritarisme, avant d’annoncer son intention de se présenter à la présidentielle de 2008. Sans relever cette étrangeté d’un opposant donnant librement une conférence de presse dans un pays sensé être totalitaire, la presse atlantiste a immédiatement décelé le talent d’un nouveau Yuschenko. Simultanément, la CIA laissait fuiter un rapport accusant la Russie de ne pas contrôler son armement nucléaire et une association de 7 000 familles états-unienne se répandait dans la presse pour dénoncer l’insensibilité des Russes refusant d’assouplir les règles d’adoption internationale de leurs orphelins. Surtout, les sénateurs John McCain et Joe Liberman déposaient une proposition de loi visant à exclure la Fédération de Russie du G8, tant que l’administration Poutine n’aurait pas cessé les attaques contre la démocratie.
Côté russe, on s’abstint de provocations inutiles tant le président Poutine voulait montrer que la tension était imputable aux seuls États-uniens et que son pays représentait un alternative pacifique à leur leadership. Plus encore, au risque d’irriter son opinion publique intérieure, M. Poutine se félicita d’un début de démocratie en Irak. Peut-être, une fois les portes fermées, donna-t-il un avertissement à son homologue à propos des tentatives de renversement de régime au Kirgizstan et en Moldavie.

Les deux hommes signèrent trois documents préparés à l’avance sur le contrôle des lance-missiles sol-air potables, sur les questions énergétiques, sur l’adhésion de la Russie à l’OMC et sur la coopération nucléaire.

De retour à Washington, le bilan de George W. Bush apparaît bien maigre. Aucun de ses objectifs initiaux n’a été atteint, hormis la création d’un consensus inespéré sur le retrait syrien du Liban. Pire, les Européens ont appris à utiliser les arcanes de leur bureaucratie pour diluer leurs responsabilités et échapper aux injonctions états-uniennes. En définitive, tous les leaders européens se sont empressés devant M. Bush, tous lui ont souri, beaucoup l’ont même flatté, mais personne ne lui a obéi. Tout se passe comme si le mythe de l’hyper-puissance était mort, comme si les Européens commençaient à agir sans trop se préoccuper de Washington.

[1] « Bush rejects moves to boost EU military might » par Alec Russell, The Daily Telegraph, 19 février 2005.

[2] Citation originale : « Some have said we must have a unified Europe to balance America. Why, when, in fact we share values and goals ? ».

[3] « A Compact Between The United states and Europe », Brookings Institution, 17 février 2005.

[4] « Scott Ritter Says U.S. Plans June Attack On Iran » par Mark Jensen, UFPPC, 19 février 2005.

[5] Citation originale : « This notion that United States is getting ready to attack Iran is simply ridiculous. And having said that, all options are on the table ».

[6] Bush Tries To Allay E.U. Worry Over Iran » par Michael A. Fletcher et Keith B. Rchburg, The Washington Post, 23 février 2005.

[7] « Le patron du nucléaire russe en Iran » par Tatiana Sinitstna, RIA-Novosti, 25 février 2005.

[8] « EU backs Russia over Iran, despite US protests », AFP, 28 février 2005.

[9] « U.S. May Give EU Till June to Coax Iran on Nukes » par Louis Charbonneau, Reuters, 25 février 2005.

[10] « Europe’s Embargo on weapons sales to China is not what it seems » par John Leicester, AP, 27 février 2005.