En politique internationale, cela s’appelle la stratégie de l’épuisement : on impose un scénario d’action à son adversaire sur un terrain contrôlé où il ne peut pas vaincre mais où il va perdre des ressources, des forces et du temps. Vous avez alors la possibilité de préparer une opération décisive et de détruire votre ennemi. Nous sommes des gens rationnels et comprenons que l’Occident ne mène pas cette campagne de propagande et de révolution orange simplement au nom de la démocratie. En Ukraine, l’enthousiasme de l’Europe et des États-unis était motivé par la possibilité de contrôler l’acheminement du gaz et du pétrole, et par la possibilité de faire pression sur la Russie. La lutte contre la Russie au sujet de la Kirghizie et de la Moldavie soulève bien des interrogations. Il n’y avait pas vraiment de forces anti-russes en Kirghizie et même ceux-là ont déclaré qu’ils s’accorderont avec Moscou. En Moldavie, nous n’avions pas de poulain ; ce petit pays qui ressemble de plus en plus à une province roumaine, représente peu d’intérêt pour nous alors qu’il a été présenté comme un allié clé dont la perte est tragique. Moscou a eu le mérite de ne pas se mêler de ce spectacle.
L’avenir de l’ère post-soviétique ne se décide pas à Tbilissi ni à Kiev et encore moins à Kichinev, cet avenir se décide à Moscou. Il dépend du succès dans la transformation des pétrodollars en croissance économique et de l’aptitude à montrer aux États voisins que l’on peut vivre en Europe de manière civilisée selon notre propre modèle et pas selon des plans élaborés à Bruxelles ou à Washington. Voilà le véritable enjeu des révolutions colorées, ce n’est pas Kichinev ou Bichkek... Tout le reste, le combat pour la démocratie, l’opposition à la restauration de la verticale du pouvoir et la volonté de réanimer l’affaire Yukos, la dernière hystérie des parlementaires géorgiens qui veulent couper le gaz et l’électricité russe aux bases militaires russes ne sont que des leurres pour détourner notre attention du grand jeu. Ils essayent de provoquer une réaction et une dispersion de nos forces mais en fait ils préparent quelque chose de plus copieux qui bouleversera en profondeur la situation internationale et interne du pays.
J’ai entendu plusieurs fois le terme de " révolution ambrée " et il ne faut pas exclure que le grand projet de renversement du pouvoir à Moscou commence à Kaliningrad. Si le pouvoir ne remplit pas son devoir de préserver l’intégralité territoriale du pays, alors il tombera. Ce ne sont pas les " oranges " ou les " bleus " qui le renverseront mais les gens normaux qui ont un sentiment très fort pour leur pays. Les occidentaux vont essayer d’opposer le pouvoir à cette majorité silencieuse. Il ne faut pas avoir peur des campagnes d’information contre notre pays, la révolution ambrée si elle a lieu, sera le résultat de la perte de dynamisme du développement politique et économique du pays. On pourra ensuite accuser le fond Soros. Nos chers partenaires ont déjà démontré en Ukraine qu’ils manient avec brio l’art de la réalité virtuelle. Nous devons être et non paraître pour y faire face, sortir du petit monde confortable des puissances virtuelles pour revenir à la réalité poisseuse de la grande plaine russe, où la force d’un gouvernement ne se mesure pas aux sondages mais à la capacité d’agir réellement et d’amener le pays de l’avant.

Source
RIA Novosti (Fédération de Russie)

« Бой с тенью », par Dimitri Estafiev, RIA Novosti, 14 mars 2005.