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« La montée "pacifique" de la Chine ? »

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Ces dernières semaines, la Chine a annoncé une augmentation de 12,6% de son budget militaire. Le directeur de la CIA, Porter Goss, a témoigné de l’aggravation du déséquilibre militaire dans le détroit de Taiwan et le président George W. Bush a plaidé auprès des Européens pour le maintien de l’embargo sur les ventes d’armes à la Chine. Pourtant, les dirigeants chinois évoquent la "montée pacifique" de la Chine et plus récemment son " développement pacifique ". Les optimistes font remarquer que la Chine s’est lancée dans une politique de bon voisinage depuis les années 1990, mais les sceptiques répliquent que la Chine attend simplement que son économie établisse les bases de son hégémonie future. Difficile de dire qui a raison ou tort, mais rappelons-nous que, comme le disait Thucydide, croire au caractère inévitable d’un conflit peut devenir l’une de ses principales causes.
On a tort de parler de " montée " de la Chine, il faudrait parler de ré-émergence car ce pays a été le leader mondial, sans portée internationale cependant, pendant près de 1 000 ans. D’après la Banque de développement de l’Asie, en 2025, l’Asie pourrait représenter les trois cinquième de la production mondiale, retrouvant ainsi son niveau historique de 1820. L’Asie bien sûr comprend le Japon, l’Inde, la Corée et d’autres pays, mais la Chine y jouera probablement le rôle le plus important. Son fort taux de croissance annuelle, de 8 à 9%, a triplé son PIB lors des 20 dernières années du XXième siècle. Toutefois, la Chine a encore un long chemin à faire. Même si le PIB chinois égale celui des États-Unis en 2025, son économie n’atteindra pas son degré de sophistication. En outre, la Chine est loin de représenter le même type de défi envers la domination américaine que l’Allemagne du Kaiser, quand elle surpassa la Grande-Bretagne, avant la Première Guerre mondiale. En outre, on peut penser que la croissance chinoise va ralentir quand elle devra générer elle-même ses propres hautes technologies, et le fonctionnement des entreprises nationalisées va atteindre ses limites. Enfin, le système politique chinois souffre d’une corruption importante, d’une participation politique faible et génère des inégalités croissantes qui pourraient entraîner une grande instabilité politique.
Il faut toutefois noter que selon la Rand Corporation, en 2015 les dépenses militaires de la Chine seront plus de six fois supérieures à celles du Japon, et ses stocks militaires accumulés seront grosso modo cinq fois supérieurs (mesurés selon la parité du pouvoir d’achat). Quelle que soit l’exactitude de ces projections, il faut cependant noter que la puissance militaire doit beaucoup au degré de sophistication de l’armement et que, dans ce domaine, la Chine ne rattrapera pas les États-Unis de si tôt. Cependant, l’impossibilité pour la Chine de concurrencer les États-Unis à l’échelle mondiale ne veut pas dire qu’elle ne pourrait pas défier les États-Unis en Asie de l’Est, ni que tout conflit armé contre Taïwan est impossible. Si Taïwan déclarait son indépendance, un conflit pourrait survenir mais elle aurait peu de chance de gagner cette guerre et une politique prudente de chaque côté peut enlever toute probabilité à cette guerre. Les États-Unis et la Chine n’ont aucunement besoin d’entrer en guerre. Les puissances montantes ne mènent pas forcément à la guerre, comme le montre la prise de contrôle américaine sur le monde britannique à la fin du dix-neuvième siècle. Si la montée de la Chine reste pacifique, elle promet de gros profits à son propre peuple et à ses voisins, ainsi qu’aux Américains.

Source
Le Figaro (France)
Diffusion 350 000 exemplaires. Propriété de la Socpresse (anciennement créée par Robert Hersant, aujourd’hui détenue par l’avionneur Serge Dassault). Le quotidien de référence de la droite française.
Taipei Times (Taïwan)
La Libre Belgique (Belgique)
Korea Herald (Corée du Sud)

« La montée "pacifique" de la Chine ? », par Joseph S. Nye, La Libre Belgique, 18 mars 2005.
« Is China’s ’peaceful’ rise a threat to U.S.? », Korea Herald, 21 mars 2005.
« La "réémergence" de l’empire du Milieu », Le Figaro, 21 mars 2005.
« Beware of self-fulfilling prophecies », Taipei Times, 21 mars 2005.

Joseph S. Nye

Joseph S. Nye Joseph S. Nye est ancien secrétaire adjoint à la Défense (1994-1995) et ancien doyen de la Kennedy School of Government de l’université d’Harvard. Il est l’auteur de The Paradox of American Power.

 
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