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L’art de la guerre

Libye un an après : mémoire courte

Un an après la guerre de Libye, nul ne souhaite tirer un bilan. Les puissances coloniales parlaient de soutenir une révolution démocratique contre un tyran. En réalité, elles ont à nouveau divisé le pays et remis au pouvoir en Cyrénaïque la dynastie des Senussi. La Jamahiriya, mélange hybride d’anarchie proudhonienne et d’autocratie, a laissé la place à un chaos libéral où la torture et le meurtre sont devenus la norme tandis que les compagnies multinationales se goinfrent.

| Rome (Italie)
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Un des effets des armes de distraction de masse est d’effacer la mémoire de faits même récents, en en faisant perdre la trace. Ainsi est passé sous silence le fait qu’il y a un an, le 19 mars, commençait le bombardement aéronaval de la Libye, formellement « pour protéger les civils ».

En sept mois l’aviation des États-Unis et de l’OTAN effectuait 30 000 missions dont 10 000 d’attaque, en utilisant plus de 40 000 bombes et missiles. En outre étaient infiltrées en Libye des forces spéciales, dont des milliers de commandos qataris facilement camouflables.

Et on finançait et armait les secteurs tribaux hostiles au gouvernement de Tripoli ainsi que des groupes islamistes, qualifiés de terroristes quelques mois auparavant seulement. L’opération dans sa totalité, a précisé l’ambassadeur étasunien auprès de l’OTAN, a été dirigée par Washington : par l’intermédiaire d’abord de l’AfriCom, puis par l’intermédiaire de l’OTAN sous commandement US.

On a ainsi démoli l’État libyen et assassiné el-Kadhafi lui-même, en attribuant l’entreprise à une « révolution inspiratrice » - comme l’a définie le secrétaire à la Défense Leon Panetta- que les USA sont fiers d’avoir soutenue, en créant « une alliance sans égale contre la tyrannie et pour la liberté ». On en voit maintenant les résultats.

L’État unitaire se désagrège. La Cyrénaïque -où se trouvent les deux tiers du pétrole libyen- s’est autoproclamée de fait indépendante et, à sa tête, a été placé Ahmed al-Zubair al Senoussi. Choix emblématique : c’est l’arrière-petit-fils du roi Idris qui, mis sur le trône par la Grande-Bretagne et les États-Unis, leur concéda dans les années ’50 et ’60, bases militaires et gisements pétrolifères.

Privilèges effacés quand le roi Idris fût déposé en 1969. L’arrière-petit-fils ne manquera pas de les leur rendre. Le Fezzan aussi, où se trouvent d’autres importants gisements, veut être indépendant. Il ne resterait à la Tripolitaine que les gisements qui sont devant les côtes de la capitale. C’est ainsi que les grandes compagnies pétrolières, à qui la Libye de Kadhafi ne concédait que d’étroites marges de gain, pourront obtenir des conditions optimales de la part des chefs locaux, en faisant jouer l’opposition de l’un contre l’autre.

Le leader du CNT Abdel Jalil parle de « conspiration » et menace de faire « usage de la force », mais ce n’est pas un champion de l’indépendance libyenne : il est convaincu que la période du colonialisme italien fût pour la Libye « une ère de développement ». En attendant le Conseil de sécurité de l’ONU prolonge d’une autre année sa « mission d’appui en Libye », en se félicitant des « développements positifs » qui « améliorent les perspectives d’un avenir démocratique, pacifique et prospère ».

Il ne peut toutefois pas éviter d’exprimer sa « préoccupation » pour « les continuelles détentions illégales, tortures et exécutions extrajudiciaires ». Œuvre des milices armées, alimentées par la politique du « diviser pour régner » du nouvel empire. Milices armées utilisées pour allumer d’autres foyers de guerre dans d’autres pays, comme le montre le fait qu’à Tripoli se trouve un camp d’entraînement des « rebelles syriens ».

En Libye les premières victimes sont les immigrés de l’Afrique subsaharienne qui, persécutés, sont obligés de s’enfuir. Rien qu’au Niger, 200 à 250 000 sont rentrés, en perdant ainsi la source de revenus qui entretenait des millions de personnes. Nombre d’entre eux, poussés par le désespoir, tentent la traversée de la Méditerranée vers l’Europe. Ceux qui y perdent la vie, comme les cinq derniers naufragés ensevelis à Lampedusa, sont eux aussi des victimes de la guerre qui a commencé il y a un an. Dont, désormais, on a perdu la mémoire.

Traduction
Marie-Ange Patrizio

Source
Il Manifesto (Italie)

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