« Les hommes n’oublieront pas éternellement leur indigence, leur douleur et leur humiliation. Ils ne seront pas indéfiniment dupés par les grands appareils d’illusion, les décors artificiels à l’abri desquels les puissants maintiennent leur impitoyable pouvoir ». Paul Nizan (1932)

« Les fascistes ne sont pas encore au pouvoir et déjà le Reichstag brûle ». Boris Kagarlitsky [1]

« Je ne cherche pas à liquider tout le monde... Uniquement mes ennemis ! ». Michael Corleone (Le Parrain 2)

Dans l’édition de novembre décembre 1998 de la prestigieuse revue Foreign Affairs, trois dirigeants américains dont un ancien directeur de la CIA évaluaient de façon critique le chemin à parcourir pour que l’administration US se hisse aux niveaux des défis posés par une nouvelle menace pouvant inquiéter sa suprématie : le « Catastrophic Terrorism ». Celui-ci était d’emblée caractérisé comme d’un niveau équivalent à la Seconde Guerre mondiale ou à la Guerre froide ! Cela supposait de l’avis des auteurs le besoin d’une réévaluation stratégique et donc un investissement politique, idéologique, financier, matériel et technologique sans précédent [2].

Trois ans plus tard, les évènements du 11 septembre 2001, avec ses milliers de victimes innocentes et celles tout aussi innocentes qui accompagnent la tragédie qui s’en suit en Afghanistan ne laissent guère de doute sur la volonté brutale des États-Unis de passer de la parole aux actes. Il ne s’agit pas de légitime défense, non, car c’est à une toute autre chose à laquelle nous sommes confrontés. « Vous êtes avec nous, soit contre nous », met en garde immédiatement G. Bush Junior vis-à vis des gouvernements et des opinions publiques. La guerre du Golfe, puis l’agression contre la Yougoslavie avec la redéfinition des missions de l’OTAN avaient clairement indiqué que dorénavant toute intervention serait de caractère global et unilatéral. Il s’agit aujourd’hui de lui donner une dimension qualitativement nouvelle ! Car ce n’est pas seulement d’une autre guerre, mais d’un autre ennemi dont il faut dorénavant parler. Les États-Unis tiennent enfin un adversaire, leur adversaire : le terroriste ! Un « super-homme », face à la surpuissance américaine. Une alliance mondiale face à un « super ennemi » que les Américains connaissent d’autant mieux qu’ils ont contribué à le créer ! La duplicité est totale ! Comme le déclara Benazir Butto : « L’idée des Talibans était anglaise, la gestion américaine, l’argent saoudien, et la mise en place pakistanaise » [3].

Certes, nous dit-on, cet ennemi n’est pas toujours aisé à identifier ! Il a en effet plusieurs visages ! Ce nouveau Janus qui peut être votre voisin de pallier a le plus souvent un look arabo-persique, il sait piloter un avion... mais qui sait demain, il se cachera peut-être sous les traits d’un anti-mondialiste manifestant à Gênes, d’un Africain à Durban, d’un anticapitaliste, et même d’un communiste qui demeure toujours aussi menaçant. Pour les besoins de cette cause, les Américains grâce à une mobilisation sans précédent des grands médias internationaux ont fabriqué avec un luxe troublant de détails une organisation criminelle globale avec ses structures centralisées, ses États protecteurs, ses relais politico-financiers, ses « think tank », son « brain-trust » et surtout son « chef » wahhabite, donc intégriste et fondamentaliste, occupé, depuis la grotte secrète où il se cache, à tirer les ficelles d’une vaste conspiration mondiale contre les valeurs sacro-saintes de l’Occident ! L’éternel combat « du Bien contre le Mal ». Ce scénario à la Ian Flemming est censé nous tenir en haleine. On met ainsi en scène les déclarations d’un ben Laden dont les relations partenaires avec la CIA semblent établies depuis la guerre afghano-soviétique. Il est le « sponsor » d’actions et de groupes terroristes évoluant avec une facilité déconcertante à travers un monde angoissé et traumatisé par l’effondrement du Wold Trade Center, mais dorénavant défendu par la coalition des nouveaux croisés Bush, Blair, Berlusconi... pour lequel : « La civilisation occidentale est supérieure parce que sa plus grande valeur est la liberté, ce qui n’est pas l’héritage de la culture islamique. L’Ouest continuera à conquérir les peuples, comme il a conquis le communisme quitte à affronter une autre civilisation, celle de l’Islam bloqué 1 400 ans en arrière » [4]. Mais quelle est cette civilisation occidentale dont on nous parle tant et qui ne pense qu’en termes de revanche sanglante ?

Depuis ces événements du 11 septembre, nous sommes prévenus : « La guerre sera longue, secrète, tous azimuts, intérieure et extérieure  ». Nous en connaissons le début, mais nous savons déjà que la fin n’est pas pour demain. Nous allons devoir vivre avec, il y aura un prix à payer, il sera élevé, et comme nous sommes tous dans le même bateau, c’est une confiance absolue dans nos chefs et nos gouvernements qui devra nous inspirer. Ce qui se fait l’est pour notre bien ! Par conséquent, fini les égoïsmes, les individualismes, les velléités nationales, les revendications sociales, les préoccupations démocratiques. L’heure est à l’union sacrée, il faut serrer les rangs ! Le cadre ainsi fixé, les acteurs en place, l’action peut commencer, elle va connaître plusieurs épisodes... D’abord, celui de la « compassion », concept que G. Bush avait réintroduit dans sa campagne électorale et qui va donner lieu à une débauche médiatique. L’écroulement des tours du World Trade Center aura occupé en France pas moins de 72 heures d’antenne (radios et télés) de manière continue sans qu’aucune autre information ne puisse trouver place. « Nous sommes tous des Américains », devint la « bannière étoilée  » derrière laquelle J.M. Colombani, l’actuel directeur du Monde, nous a invités à nous ranger.

Mais aujourd’hui, les choses ont changé et il en va différemment vis-à-vis du peuple afghan ! La compassion ne va pas jusque là ! Cette opposition indécente des victimes entre elles a pris un caractère ouvertement raciste ! Rappelons-nous les événements du Kosovo et cette mobilisation médiatique, ces déclarations et ces discours péremptoires qui prennent maintenant un caractère indécent face à ce qu’il faut bien appeler une « tragédie humanitaire ». Un million de déplacés en Afghanistan, 3,5 millions de réfugiés dans les pays voisins, des dizaines de milliers aux frontières, des menaces d’épidémie, l’annonce d’un hiver particulièrement rigoureux, un approvisionnement alimentaire d’autant plus menacé que les bombardements s’intensifient et que les organisations caritatives sur le terrain sont dans l’incapacité de faire leur travail, Kaboul compte pas moins de 55 000 handicapés et le HCR comme la Croix Rouge lancent de véritables cris d’alarme. Mais Washington n’en a cure et poursuit systématiquement la destruction d’un pays en guerre depuis 25 ans, en alternance avec le largage de rations alimentaires dans lesquelles on trouve du « beurre de cacahuètes » !

Ce deux poids deux mesures est insupportable également à l’égard des populations martyres de l’Irak soumis à l’embargo et aux bombardements quotidiens, aux enfants palestiniens de l’Intifada que l’on assassine ou encore aux 30 000 êtres humains qui décèdent chaque jour de la faim, de la malnutrition. Comment ignorer cela ! Une vie américaine aurait-elle plus de plus de valeur que celle d’un Afghan, d’un Palestinien, d’un Timorais... Le silence devient assourdissant et l’hypocrisie insupportable ! Depuis soixante ans et plus, les États-Unis ont renversé des dirigeants démocrates, des progressistes dans tant de pays et singulièrement dans cette région. En Iran, en 1953, contre Mossadegh, le coup d’État fut fomenté par la CIA, et les communistes du Toudeh furent massacrés. En Irak, l’arrivée au pouvoir de Saddam Hussein et du clan mafieux du Parti Baath, ne fut possible qu’avec l’appui des États-Unis et de nouveau les communistes, les Kurdes furent éliminés avec sauvagerie... et les exemples pourraient être multipliés sur tous les continents, jusqu’à l’utilisation de l’arme nucléaire contre des civils japonais. Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les Américains ont bombardé : la Chine (1945-46), la Corée et la Chine (1950-53), le Guatemala (1954), l’Indonésie (1958), Cuba (1959-61), le Guatemala (1960), le Congo (1964), le Pérou (1965), le Laos (1961-73), le Viêt-nam (1961-73), le Cambodge (1969-70), le Guatemala (1967-69), la Grenade (1983), le Liban (1983-84), la Libye (1986), le Salvador (1980), le Nicaragua (1980), l’Iran (1987), le Panama (1989), l’Irak (1990-2001), le Koweït (1991), la Somalie (1993), la Bosnie (1994-95), le Soudan (1998), l’Afghanistan (1998), la Yougoslavie (1999), l’Afghanistan aujourd’hui encore... « mais sans jamais savoir ce que l’on ressent quand ses propres villes sont l’objet d’une attaque... Ils le savent maintenant ! » [5].

Comment oublier cela, quand il s’est agit de se recueillir trois minutes à l’appel de l’Union européenne. Il est intéressant de noter à ce sujet qu’on ne crut pas bon d’évoquer le rejet que cela suscita en particulier dans les entreprises où les patrons s’étaient fait les promoteurs de cet arrêt de travail inattendu. Stephen Smith quant à lui a fait opportunément remarquer «  que si les 6000 victimes qui ont été le lot quotidien des massacres perpétrés dans le minuscule Rwanda en 1994 et ce pendant 100 jours avaient eu droit au même respect, il eût fallu se taire pendant cinq heures » et d’ajouter, en évoquant Cite : «  Brigands du monde, ils sèment la désolation, ils l’appellent la paix  » [6]. Et les Américains, avec la candeur et l’arrogance qu’on leur connaît, s’interrogent : « Mais pourquoi, les gens nous haïssent tant ? ». « Je suis impressionné qu’il y ait une telle incompréhension de ce qu’est notre pays et que des gens puissent nous détester... Je suis comme la plupart des Américains, je ne peux pas le croire, car je sais combien nous sommes bons » [7].

Puis vint l’autre menace : bactériologique, chimique, nucléaire... les armes de destruction massive ou NBC. Les États-Unis appellent cette fois à une mobilisation internationale contre le bio-terrorisme. Curieux retournement de situation et de comportement pour les utilisateurs des défoliants, de l’agent orange, des poudres bactériennes contre le Viêt-nam, d’un virus de la peste contre Cuba qui ravagea pendant des années son élevage de porcs. Ces mêmes Américains qui cet été encore faisaient capoter les négociations de Genève visant à rendre efficace la convention de 1972 sur l’interdiction des armes bactériologiques en lui adjoignant un dispositif de vérification. Soucieux de protéger le secret des recherches, la propriété industrielle et la liberté commerciale Washington n’avait pas craint de soutenir les laboratoires des grands groupes pharmaceutiques dans leur procès contre l’Afrique du Sud qui souhaitait passer outre les brevets de propriété intellectuelle pour développer des génériques et soigner des millions de malades du sida. Aujourd’hui la bio-défense est mobilisée au service de la lutte contre la maladie du charbon. Bayer produit ainsi le Cipro et «  les chaînes de production tournent 24 heures sur 24. Le triplement des exportations vers les États-Unis de Bayer qui s’est engagé à fournir 200 millions de comprimés dans les trois prochains mois fait craindre les surenchères » [8]. Les commandes de Cipro ont ainsi été multipliées par dix et celle des anti-infectieux ont bondi de 75 %. Malgré l’appel au « patriotisme thérapeutique », lancé le 21 octobre par B. Kouchner, on a même vu en France des intermédiaires acheter des antibiotiques pour les revendre dans d’autres pays. Sur fond de guerre des prix et des brevets, Glaxo-Smith-Kline, Pfizer ou Aventis veulent se faire une place aux côtés de Bayer à un point tel que l’on peut parler de véritable ruée des laboratoires pharmaceutiques dans la lutte contre le bio-terrorisme. Pendant ce temps, l’enquête se poursuit et le bacille de l’anthrax toujours menaçant oriente dorénavant le FBI vers la piste de l’extrême droite américaine. Il est vrai, nous dit-on, que sur son site web la milice : « Aryan Action soutient les Talibans et Al-Qaida dans le combat contre la tyrannie juive  » [9]. Évidemment, faire face à ces attaques multiples et synchronisées demande du temps, et de considérables moyens ! On en viendrait presque à oublier les bombardements quotidiens, l’usage des bombes à fragmentation, et même le fait que bombes et missiles commencent à manquer !

Comme en Yougoslavie « les dommages collatéraux » se multiplient ! Dans Kaboul, déjà détruite , on s’acharne à réduire en poussière une ville qui est déjà en ruines ! Mais, « courageusement », ces nouveaux « héros », comme George W. Bush les a qualifiés, bombardent inlassablement avec un discernement qui leur a permis de détruire à deux reprises les mêmes installations de la Croix Rouge. Les écoles, les hôpitaux, les mosquées, et même les nouveaux compagnons d’armes de l’Alliance du Nord deviennent des objectifs militaires. C’est l’éradication en marche tendance éléphant et porcelaine. Non sans humour prémonitoire, un dirigeant américain faisait remarquer bien avant le 11 septembre : « Un terroriste, c’est quelqu’un qui à une bombe, mais pas d’aviation » [10]. Il ne croyait pas si bien dire. Il est vrai que, depuis le 7 octobre, on aura largué plus de 3 000 bombes sur l’Afghanistan. Mais que l’on se rassure grâce à la rallonge budgétaire de 40 milliards de dollars que le Congrès vient d’allouer au Pentagone, on sera en mesure de faire face. Non, ce qui inquiète le plus l’État major américain, c’est l’épuisement des bombes GBU-37. Ces engins de 2,3 tonnes, fabriqués par le groupe industriel Northrop-Grumman et guidés par laser, offrent la particularité de pénétrer un blindage ou un bétonnage jusqu’à 6 mètres d’épaisseur. C’est l’arme de choix pour traquer ben Laden dans les repaires montagneux ou il se cache. La mise en place de crash programs, autrement dit de commandes d’armes passées en urgence aux industriels concernés devrait permettre de pallier rapidement de tels manques comme ce fut le cas en Irak ou au Kosovo [11]. Comme les bonnes nouvelles n’arrivent jamais seules, l’armée des États-Unis a profité de l’opportunité pour désigner le constructeur de son futur avion de combat. Lockheed Martin a ainsi décroché le contrat du siècle : 200 milliards de dollars pour le Joint Strike Fighter qui remplacera dorénavant le F-16. Comme quoi, après l’annonce de 200 000 suppressions d’emplois dans la construction aéronautique et le transport aérien aux États-Unis, il est toujours possible de faire des heureux ! Même si Boeing devra se contenter de son programme d’avions sans pilote ou encore Pratt & Whitney qui décroche toutefois un contrat de 4 milliards de dollars pour le développement de son moteur JSF-119 [12]. On le voit, cette situation radicalement nouvelle exige de la maîtrise, des convictions, des décisions, des remises en cause, et surtout des sacrifices. C’est à quelques nuances près le credo que tiennent tous les gouvernements de cette Sainte Alliance de G. Bush à V. Poutine, sans oublier Chirac et Xiang Ze Minh qui, avec un bel unanimisme, entendent faire preuve d’une solidarité sans faille. Après tout, il ne s’agit pas moins que d’éradiquer le terrorisme, et non « le communisme », comme l’a imprudemment déclaré dans un lapsus une dirigeante du Parti communiste français [13].

Pourtant, des difficultés en série, ignorées ou dissimulées Washington doit après plusieurs semaines de bombardements intensifs faire face aux doutes et aux critiques quant à sa stratégie sur le terrain. Il y a d’abord les « bavures » qui se multiplient, il y a la fiabilité des alliés surtout dans la durée, une situation politique imprévisible au Pakistan, mais aussi en Arabie Saoudite, la tension qui persiste avec l’Inde au sujet du Cachemire, l’Indonésie et les Philippines, la crise au Proche Orient qui continue à s’enliser, ses masses arabes « fanatisées », et, last but not least, cet avis autorisé d’un des chefs de l’Alliance du Nord « Le moral des Talibans est au plus haut depuis les bombardements » [14]. Bref, c’est à n’y rien comprendre ! « Relisez Engels ! » aurait pourtant suggéré aux Américains un général soviétique, vétéran de l’Afghanistan : « Les Afghans, disait l’illustre compagnon de K. Marx, sont un peuple courageux, résistant, et indépendant. Ils se consacrent essentiellement à l’élevage et à l’agriculture. Pour eux, la guerre est exaltante et les soulage de leurs occupations monotones et industrieuses ». C’était en 1858, quelque temps après la débâcle militaire britannique [15].

Car si l’« Union sacrée » demeure, et si l’on fait ce qu’il faut pour cela, la contestation, les résistances se développent contre la nouvelle guerre impérialiste. De nombreuses voix s’élèvent, des manifestations nombreuses s’organisent dans la région d’abord, mais aussi de part le monde, et même parfois de façon inattendue comme aux États-Unis. Ainsi cet appel de responsables syndicaux de la ville de New York dit clairement « Non à la guerre, non à la vengeance, au racisme, à l’austérité sociale et oui à la justice, au respect des libertés civiles et à la défense des pauvres contre les riches  » [16]. Cette mobilisation va souvent bien au-delà de ceux qui se mobilisèrent contre la guerre des Balkans. Dans la presse d’outre-atlantique et britannique, il devient licite de s’interroger sur certains choix ou sur certaines faiblesses du gouvernement Bush. Certes celui-ci avait parlé d’une entreprise de longue haleine, et Dick Cheney, son vice-président était même allé jusqu’à prédire que « sa génération n’en verrait pas le bout  », il a tout juste 60 ans... Mais pour autant le bel unanimisme de départ commence à se lézarder. Interpellé, Donald Rumsfeld explique qu’il n’a jamais imaginé d’en finir vite et que la résistance des Talibans ne le surprend pas. Certes, il est difficile pour lui d’évoquer comme avec Saddam Hussein la quatrième armée du monde, mais, d’un revers de main, il écarte la crainte de l’enlisement, évoquée par le Président pakistanais Pervez Moucharraf. Il n’y aura pas d’enlisement parce que les dirigeants américains ont décidé de ne pas commettre l’erreur des Soviétiques il y a vingt ans et de ne pas chercher à occuper l’Afghanistan.

Mais alors, demandent certains, comment espérez-vous localiser et détruire les dirigeants du réseau Al-Qaida ? La question mérite d’autant plus d’être posée que dans une interview au quotidien USA Today, Donald Rumsfeld a reconnu pour la première fois que les États Unis pourraient ne jamais attraper ben Laden [17] ! « Le monde est grand  », a-t-il noté avec perspicacité, et d’ajouter « s’il [ben Laden] n’était plus là demain, le même problème subsisterait  ». Bien curieux personnage que ce ben Laden, dont l’on rapporte qu’à Dubaï, en juillet dernier, soigné dans un hôpital américain, il aurait rencontré le représentant local de la CIA, des personnalités saoudiennes et émiraties [18]. On n’a pas jugé utile de démentir, ni à Dubai, ni à Washington, le médecin et l’agent de la CIA restent introuvables ! Étrange, vous avez dit étrange, comme c’est étrange ! Mais, si tel était le cas alors quels sont les objectifs de cette armada, de cette mobilisation sans précédent et, par conséquent, quel en est l’adversaire véritable ?

« Ce qu’il faut préserver, c’est le sentiment que l’ordre du monde repose en dernière instance sur les États-Unis... Ils doivent être en position d’agir seuls et de façon indépendante quand l’action collective ne peut être orchestrée » [19]. Dans le cas de l’Afghanistan, la doctrine Brzezinski était à l’œuvre depuis longtemps, et c’est avec raison que l’on a de nouveau évoqué la fameuse interview du Nouvel Observateur où, interrogé afin de savoir si la politique américaine de soutien financier et militaire aux Talibans n’avait pas favorisé l’intégrisme islamiste et de futurs terroristes, celui-ci avait répondu avec son cynisme bien connu que la chute de l’empire soviétique était plus importante que l’arrivée au pouvoir des talibans. Et comme le journaliste insistait sur la menace mondiale que représentait à ses yeux le fondamentalisme intégriste, Brzezinski ajouta : « Sottises, il n’y a pas d’islamisme global, regardons l’Islam de manière rationnelle et non démagogique ou émotionnelle » [20]. Tout cela avait le mérite de la clarté !

En effet, après l’effondrement du bloc soviétique, les États-Unis se sont retrouvés dans une situation sans précédent, de fait, la première et seule puissance globale. C’est évidemment dans ce cadre du « nouvel ordre mondial » que la guerre en Yougoslavie a rempli un certain nombre de fonctions, et permis d’imposer plusieurs objectifs en particulier vis-à-vis de l’Union européenne formulés dans un texte politique du Pentagone, intitulé The Defense Planning Guide [21]. Selon cet important document, « À travers la Guerre froide, nous avons contenu une menace globale contre les démocraties de marché. Maintenant, nous devons chercher à élargir leur influence. Le nouveau monde qui s’ouvre devant nous présente d’immenses opportunités pour avancer afin de consolider la victoire de la démocratie et d’ouvrir des marchés  ». Pour les stratèges américains, l’Afghanistan, c’est aussi l’enjeu de l’Eurasie, un vaste continent qui regroupe « 75 % de la population mondiale, la plus grande partie de la richesse matérielle sous forme de compagnies ou de matières premières. Le PIB total y atteint environ 60% du PIB mondial. Les trois quarts des ressources d’énergie connues dans le monde y sont concentrées... Derrière les États-Unis, les six économies les plus prospères et les six budgets de défense les plus importants s’y trouvent, y compris les détenteurs des armes nucléaires  » [22]. La possibilité d’accéder et d’exploiter des ressources colossales de pétrole et de gaz sont enfin ouvertes. On estime que les États de la région de la Mer Caspienne possèdent 200 milliards de barils de pétrole et des réserves comparables de gaz naturel [23]. Pétrole, gaz, mais aussi charbon, cuivre, tungstène, zinc, fer, uranium, or... La compagnie états-unienne Chevron à elle seule a investi 20 milliards de dollars au Kazakhstan. Les gisements de gaz du Turkménistan représentent 10 % des réserves mondiales. Mais, « pour le pétrole et le gaz, le problème crucial ne réside pas dans la délimitation et l’exploitation des gisements, mais dans le choix des itinéraires d’évacuation vers les marchés mondiaux  » [24]. D’où l’importance de l’Afghanistan, comme en son temps de la Yougoslavie, corridor naturel de l’échiquier caucasien pour l’évacuation contrôlé des matières premières [25].

À ce stade, il semble nécessaire de rappeler qu’aussi bien Bush que Dick Cheney conservent encore aujourd’hui des liens très forts avec l’industrie pétrolière texane. Ils y ont fait une part importante de leur carrière notamment Bush junior au sein d’une petite société qu’il présidait, Arbusto. Cette compagnie, pourtant déficitaire, mais aux parrainages prestigieux, bénéficiait du soutien de riches saoudiens comme de l’État pétrolier de Barhein. Ce qui est intéressant de signaler, c’est que parmi les actionnaires figurait un certain James Bath, un intime de George W. Bush, très présent dans l’immobilier et la location-vente d’avions, en réalité homme de paille chargé du blanchiment d’argent pour le compte de personnalités du Golfe dont Salem ben Laden, l’un des 17 frères d’Oussama [26]... Le FBI enquête, poursuit ses efforts, mais reprenons... Il faut donc trouver une porte de sortie pour les gisements fabuleux d’Asie centrale. C’est pourquoi, comme le fait remarquer Olivier Roy : « Les États-Unis reprennent en Afghanistan la recette de l’Aramco, aujourd’hui Unocal, dans l’Arabie saoudite des années 30 : fondamentalisme islamique + tribus + pétrole » [27]. Le projet d’Unocal de construction d’un pipeline géant vers le Pakistan, via l’Afghanistan, a été au cœur des négociations secrètes de niveau 2 du Palace Hotel de Berlin entre Américains, Russes, Pakistanais et Allemands pendant l’été 2001. Celles-ci visaient à trouver une issue au « bourbier afghan », mais échouèrent après le refus de Kaboul d’y participer. Outre l’appui financier et militaire qu’elle n’a cessé d’apporter aux milices Talibans, « Unocal a déjà réalisé de considérables investissements en étude de faisabilité et racheté des parts de la compagnie russe Gazprom  » [28]. Ce fut donc l’échec. Par conséquent, la partie qui se joue est énorme. « La carte de l’Asie centrale et de l’Afghanistan est en train d’être redessinée  » [29]. Comme l’aurait dit une fois encore Brzezinski, « Les États-Unis doivent s’assurer qu’aucune puissance ne prenne le contrôle de cet espace géopolitique et que la communauté mondiale puisse y jouir d’un accès économique et financier illimité  ». On le comprend d’autant mieux que les États-Unis importent 51 % de leur pétrole brut, soit 19,5 millions de barils/jour. En 2020, ils en importeront 64 %, soit 25,8 millions de barils/jours. La construction de pipelines dans le Caucase et en Asie centrale pour le compte de l’Occident et du Japon constituent donc des choix stratégiques aux implications militaires. « Nous, Américains, voyons le pétrole comme une dimension sécuritaire, et nous devons la protéger par tous les moyens nécessaires, sans aucune considération, ni autres valeurs » [30].

Le 50ème anniversaire de l’OTAN en 1999 au beau milieu de la guerre des Balkans, avait scellé l’établissement de liens étroits avec les États de l’ancienne Asie centrale soviétique. Ceci permet aujourd’hui de mieux comprendre les facilités accordées par ces mêmes Républiques au dispositif militaire américain, mais cela ne suffit pas ! Car la construction de cette route si prometteuse, avec son pipeline géant, ne pourra commencer que lorsqu’un gouvernement acceptable par toutes les parties de la région sera en place à Kaboul. D’où la recherche effrénée jusqu’à ce jour de Talibans modérés, de fondamentalistes présentables et représentatifs des Tadjiks, des Ouzbeks, des Azahras, et surtout des Pachtounes. D’où également un nouveau mandat confié à l’ONU afin de contribuer à mettre sur pied une solution politique, fût-ce avec un roi de 87 ans ! C’est aussi de cela dont il s’agit ; or on a trop tardé, il y a maintenant urgence et le temps presse ! Car tous les indicateurs économiques ont viré au rouge, l’économie mondiale est en train de plonger dans la récession, les États-Unis en tête, et cela, 10 ans après l’effondrement de l’Union soviétique. On a connu l’échec de l’Accord Multilatéral sur l’investissement, celui des négociations de l’OMC, il y a eu Kyoto et Durban... La globalisation capitaliste ne fait pas recette. En effet, les résistances se multiplient, de Gênes à Québec, de Prague à Göteborg, les règles et exigences unilatérales des sociétés transnationales et des institutions financières sont radicalement contestées. Décidément, il faut faire quelque chose !

Pour les pays industrialisés, les perspectives de retournement de la situation économique internationale sont à l’ordre du jour, l’avenir, incertain. Dans ce contexte l’Europe, plus que jamais dépendante des États-Unis, fait acte d’allégeance. De ce point de vue, les événements du 11 septembre sont considérés comme un argument supplémentaire en faveur de tous ceux, libéraux et sociaux-démocrates, qui souhaitent l’accélération de l’intégration européenne. « La crise va donner une impulsion à l’unification, que ce soit la sécurité civile, la défense du territoire ou la coopération entre civils et militaires, il est invraisemblable que ces questions ne soient pas désormais posées au niveau européen, il faut la mutualisation des moyens entre les quinze » [31], clame-t-on... mais de concert avec Washington. « Si nous voulons des relations économiques solides, nous permettant de vendre dans le monde entier, il faut que l’Europe soit la clé. C’est de cela qu’il s’agit avec toute cette “chose” du Kosovo », avait recommandé Bill Clinton. Pas de surprise, à Bruxelles comme à Washington, on reste bien sur la même longueur d’onde, avec cette « chose  » : l’Afghanistan !

L’évolution de la situation économique mondiale, et surtout américaine, inquiète. À Gênes, en juillet dernier, George W. Bush a été très ferme ; il a exigé, en particulier, que l’Europe assouplisse sa politique de crédit, ce qu’elle a fait. L’objectif est de favoriser les exportations américaines. « La surévaluation du dollar détruit les capacités industrielles de ce pays », avait affirmé quelques semaines auparavant John Devine, vice-président de General Motors. En effet, aux États-Unis, les chiffres qui précèdent les évènements du 11 septembre sont catastrophiques ! Alan Greenspan lui-même le reconnaît : « Les incertitudes sont considérables  » [32]. Que se soient la production manufacturière, en baisse régulière depuis un an, ou les ventes de détail hors automobile, les licenciements dans la haute technologie, les nombreuses alertes sur les bénéfices des entreprises, sans parler des résultats qualifiés de mitigés des banques américaines. Avec officiellement le plus fort taux de chômage depuis 1997, les États-Unis ont enregistré pour les six premiers mois de l’année, une perte sèche de 1,1 million d’emplois, selon la firme Challenger, Gray & Christmas. En France, le chômage est à la hausse depuis plusieurs mois, et en Allemagne, la barre des 4 millions de sans-emploi à été franchi. Quant au Japon, après dix ans de crise financière, il reste on ne peut plus fragile. L’industrie des semi-conducteurs s’enfonce dans la crise et Toshiba annonce au cours de l’été 18 800 suppressions d’emplois, dont 17 000 dans l’archipel. Hitachi a quant à lui réduit ses investissements de 36,4 % cette année. Pour les pays émergents, comme l’Argentine en cessation de paiements, le choc est rude et l’on craint l’effet domino. Quant aux pays du Tiers Monde, la dette usuraire devra être payée, c’est ce qu’a décidé le G8. Jamais le fossé entre le Nord et le Sud n’a été aussi grand, et cette situation, tout le monde le sent, bien devient explosive. Jamais l’opposition entre gouvernements du Nord et du Sud n’a été aussi frontale à la veille de l’ouverture de la prochaine Conférence de l’OMC à Doha. «  Non seulement les pays riches refusent de reconnaître l’échec de leurs dogmes sur l’immense majorité de la planète, mais ils persévèrent avec une arrogance qui dément leur propos de circonstance sur la lutte contre la pauvreté » [33].

Quelques jours avant les attentats de New York et Washington, l’avis des plus optimistes était que la croissance mondiale sera divisée par deux cette année. L’heure est à la sinistrose et les marchés plongent ! Dix ans seulement après que les puissances capitalistes occidentales ont déclaré leur victoire, tous les dogmes, qu’il s’agisse du marché, de la mobilité, du commerce..., sont ainsi soumis à un défi croissant dans le monde entier. « Le modèle américain est attaqué partout. Le marché est de plus en plus perçu comme l’ennemi de la croissance. Des nations s’en écartent en réponse à la destruction croissante des richesses » [34]. Dans ces conditions, la perspective est claire, les capitalistes ne sauraient se contenter d’être les témoins passifs de la disparition de leurs privilèges, et comme l’exigence d’un haut niveau de profitabilité est incontournable pour le capital financier, celui-ci exige son dû. La finance fixe en effet des taux de rendement de plus en plus élevés : 15 à 20 %, ce qui oblige les entreprises à l’obsession de la réduction des coûts salariaux et à la hausse de la productivité. Plus que jamais, le cap sera fixé sur les privatisations, la dérégulation de l’économie au profit des multinationales et des marchés financiers, la baisse de la fiscalité au détriment des investissements sociaux, de santé, de protection sociale, d’éducation. C’était déjà le cas, il faut maintenant élargir et accélérer ce mouvement. Mais cela suffira-t-il ?

La situation nouvelle ouverte après le 11 septembre ne saurait être envisagée sans référence au développement de la crise globale du système, de ces contradictions et du même coup du choix de la barbarie comme réponse. « Le système capitaliste global craque sous toutes les coutures » [35]. Cette dimension est essentielle si l’on veut comprendre la situation nouvelle dans laquelle nous sommes entrés ! Car depuis 5 semaines, c’est par milliers qu’aux États-Unis, les entreprises annulent les projets d’investissements et les remplacent par des restructurations, des licenciements, et des mesures d’économies. On s’achemine vers les 6 % de chômeurs et un recul du PIB de 1,5 % pour les trois derniers mois de l’année. Tous les secteurs sont frappés, y compris celui de la construction, qui a déjà licencié 30 000 salariés, ou celui du commerce, 81 000 travailleurs. En septembre, la consommation a chuté de 1,8 %, le recul le plus important depuis 14 ans. De façon presque caricaturale, ces chiffres ont été annoncés en même temps que le blanchiment de Bill Gates après l’accord à l’amiable conclu entre Washington et le géant des logiciels Microsoft, accusé par la précédente administration de pratiques monopolistiques et abusives, ainsi que l’octroi de nouveaux cadeaux : plus de 20 milliards de dollars pour les compagnies du transport aérien et d’importants avantages fiscaux pour le secteur des assurances.

Comment ne pas voir, même dans un contexte historique évidemment différent, des similarités avec d’autres périodes ? N’est-ce pas après la grande dépression de 1929-32 que l’on assista à la montée du fascisme ? Pendant la guerre du Viêt-nam, quinze experts américains affirmèrent que la guerre était essentielle à la stabilité de « notre société  ». Dans un rapport de 1967, préfacé par J. K. Galbraith, publié plus tard sous le titre de Rapport d’Iron Mountain sur la possibilité et le choix de la guerre, ils affirmaient : « La guerre remplit certaines fonctions essentielles à la stabilité de notre société. Bien que nous ne prétendions pas que, du point de vue économique, il soit impossible d’envisager un substitut à la guerre, il n’existe pas de dispositif technique qui ait été essayé jusqu’à maintenant et qui soit, même de loin, comparable à son efficacité dans le maintien du contrôle sur l’emploi, la production et la consommation. La guerre fut et est de loin, l’élément essentiel de la stabilité dans les sociétés modernes  » [36]. On ne peut qu’être convaincu alors, comme nous l’avions fait remarquer lors du conflit en Yougoslavie, que cette évolution annonçait, préparait de nouvelles tensions, des conflictualités, une aggravation de la guerre économique, et des guerres, d’autres guerres ! La pression va donc être très forte sur les travailleurs et les peuples, d’autant que cette plus grande agressivité du capital et de l’impérialisme s’oppose frontalement à la réponse aux besoins sociaux, aux exigences démocratiques et aux droits souverains des États.

Dans ce contexte, les attentats de New York sont en fait utilisés par l’administration Bush pour faire de la menace terroriste l’argument justificatif légitimant une politique impérialiste et hégémonique. Voilà aussi pourquoi on cherche à imposer cette notion unilatérale du terrorisme, en excluant le terrorisme d’État, c’est-à-dire celui pratiqué par des États comme les États-Unis et Israël ; lorsqu’ils bombardent les populations civiles irakiennes, palestiniennes ou afghanes par exemple. Faut-il rappeler que si l’Assemblée générale des Nations unies a déjà débattu sans succès d’une convention anti-terroriste, c’est en raison du blocage américain ? Gestion des crises, interventions dans les affaires intérieures des États dès qu’une crise menace les États-Unis et ses junior partners. On le voit donc, on fait preuve d’une arrogance tout humanitaire quand «  la guerre contre le sous-développement, la pauvreté, la faim serait la seule guerre vraiment humanitaire  » [37]. Voilà pourquoi toute forme de résistance au nouvel ordre impérialiste est devenue insupportable aux yeux des sociétés transnationales, aux institutions financières, à l’OMC, au FMI, à la Banque Mondiale et à tous ceux pour qui le capitalisme reste l’horizon indépassable. Le nouvel ordre sous hégémonie américaine ne saurait tolérer que l’on conteste sa suprématie, sa prétendue légitimité à dicter unilatéralement au reste du monde ce que sont ses intérêts. « Je suis profondément inquiet de l’affaiblissement du soutien populaire à la globalisation au moment où les intérêts économiques de sécurité nationale et géopolitique du pays exigent le contraire » [38]. C’est pourquoi, selon une logique solidement établie à Washington, tout adversaire de la mondialisation, comme toute émergence d’un nouveau rival, est immédiatement interprété comme une menace contre les intérêts américains et devient du même coup un criminel en puissance. Qu’il s’agisse d’un individu ou d’un État, il faut intervenir ! Voilà pourquoi on ne peut dissocier les événements que nous vivons au cœur de l’Asie centrale de ceux que l’on a connus précédemment avec la guerre des Balkans, et la répression à Gênes, c’est chaque fois la même logique qui fonctionne. Il faut criminaliser, faire peur, discréditer, et cette brutalité, cette barbarie, n’a rien d’aveugle ! Elle est calculée, préméditée, délibérée ! D’une certaine façon, l’assassinat à Gênes de Carlo Giuliani préfigurait des événements qui allaient deux mois plus tard nous précipiter dans cet immense chaos.

On avait annoncé que la guerre contre le terrorisme serait militaire, financière, juridique, politique et diplomatique ce sera aussi une guerre contre les droits individuels, les droits fondamentaux, avec son cortège de discriminations sociales et raciales. Les États-Unis et l’Europe n’ont pas tardé à voter des dispositions liberticides ! De la même façon d’ailleurs, mais sur un autre registre, celui des nouvelles règles du jeu en matière de commerce international : la conférence de l’OMC à Doha est devenue une priorité qu’aucun report ne saurait justifier. « Le commerce promeut les valeurs qui sont au cœur de cette lutte prolongée  », a déclaré le représentant spécial de G.W Bush pour le commerce international [39]. « L’OMC enrôlée dans la coalition » [40] doit ainsi contribuer à imposer de nouvelles réglementations plus unilatérales et coercitives que jamais. Ce qui n’avait pu être à Seattle risque d’être passé en force cette fois-ci sur l’investissement, les marchés publics, les politiques de concurrence, la libéralisation des échanges, l’environnement... Les pays en développement se verront imposer un calendrier de négociation sans que l’on procède à quelque évaluation que ce soit de l’impact socio-économiques des accords existants. Cette fois, on a tout prévu : le désert ; la négociation prendra place sur des navires, 5 000 soldats sont malgré tout mobilisés, et l’armada de la coalition est à proximité. Les États-Unis et les quinze gouvernements européens, dont celui de la France, vont faire front et imposer par un véritable coup de force leur loi, c’est-à-dire la loi. Tout aura été préparé dans le secret, les parlements nationaux encore une fois mis devant le fait accompli.

Mais cela ne s’arrête pas là ! Il faut museler toute contestation présente et à venir ! En août 2001, selon Associated Press, l’Association des avocats américains (400 000 membres), s’est livrée à un « exercice » de simulation. Elle bénéficiait pour ce faire de la collaboration de nombreux services officiels. Le but était d’élaborer un certain nombre de mesures permettant de faire face à une attaque bio-terroriste. Selon Susan Spaulding, ancienne avocate de la CIA : « On prendrait les mesures qu’on doit prendre jusqu’à un certain point et on se préoccuperait plus tard des beaux principes de droit » [41]. Quelles mesures furent envisagées ? 1. Le Président impose la loi d’urgence et la loi martiale, réquisitionne la garde nationale des États. 2. L’armée sera autorisée à prendre le contrôle des villes pendant plusieurs semaines. 3. Le ministre de la Justice peut charger l’armée de remplacer la police, d’assurer le maintien de l’ordre, de procéder aux arrestations, perquisitions, saisies et collectes de renseignements. A la fin de cette mise en scène, le Président décrète la loi martiale, mais les terroristes courent toujours ! Ce scénario a été imaginé un peu plus d’un mois avant les attentats, l’attaque concernait la peste et non l’anthrax. Toute ressemblance avec des événements ou des personnages ayant existé serait tout à fait fortuite.

Pourtant, tout ce qui se met en place maintenant, dans la réalité et non dans l’imaginaire, prend la mesure d’un dispositif, impressionnant par ses conséquences, et qui va même au-delà de l’imagination fertile de nos avocats. Quelques jours après le 11 septembre, le ton était donné : « Il faut aborder différemment les libertés publiques en temps de guerre  », explique le sénateur démocrate Trent Lott [42]. « Nous allons connaître les restrictions les plus fortes de notre histoire sur nos libertés », renchérit Mme Sundra Day O’Connor, juge à la Cour Suprême des États-Unis [43]. C’est avec cet objectif que G.W. Bush a créé un nouveau poste avec rang de ministre au sein de son administration celui de la « Défense du territoire national  », confié à son vieil ami Thomas Ridge, ancien gouverneur de Pennsylvanie l’homme qui s’est particulièrement illustré dans le procès de Mumia Abu Jamal. Il est chargé de coordonner l’ensemble des services de police, de renseignements... À ce titre, il siège au Conseil de Sécurité. John Ascroft, l’actuel ministre de la Justice, vient quant à lui de mettre en place une nouvelle réglementation permettant sans preuve ni inculpation la détention provisoire de tout citoyen non américain. Ceci a permis au FBI de procéder à plus d’un millier d’arrestations arbitraires, sans que les intéressés puissent avoir recours à un avocat, cela n’a d’ailleurs rien révélé à ce jour. Le FBI se voit d’ailleurs attribuer des pouvoirs considérables plus étendus qu’au plus beau temps du maccarthysme. Malgré l’opposition de nombreuses organisations de droits de l’homme, une loi anti-terroriste au champ d’application particulièrement large a été mise en place. Les écoutes téléphoniques, les perquisitions secrètes seront généralisées, tout comme d’ailleurs la lecture du courrier électronique. La délation sera encouragée tout comme l’infiltration d’agents au sein d’organisations et d’associations. Il s’agit de criminaliser toute forme d’activités sociales et politiques pouvant constituer une menace pour le système. Il en va de même avec la censure, comme on l’a vu avec l’ordre donné par Condoleeza Rice aux chaînes de télévision de ne pas diffuser les déclarations de ben Laden., ou de faire référence systématiquement aux morts du Wold Trade Center avant toute évocation des victimes civiles des bombardements en Afghanistan.

Reste l’argent sale ; en ce domaine, la mauvaise foi américaine atteint des sommets ! Ne sont-ils pas ceux qui la encore ce sont toujours opposé à toute réglementation internationale. La récente conversion des Américains à la lutte contre le blanchiment ne saurait conduire qu’à un nouveau marché de dupes, car les États-Unis n’ont nullement l’intention de s’attaquer à la véritable criminalité financière. « On préfèrera superposer à la violence chaotique de la dérégulation mondiale la brutalité et l’injustice d’une répression sélective  » [44], qui ne touchera ni aux paradis bancaires et fiscaux, ces pirates du droit international, ni à la rapacité aveugle des marchés financiers. Il faut rappeler qu’il y a 10 ans, dans l’affaire de la BCCI (banque d’affaires tentaculaire dont l’on dit qu’elle s’est constituée autour de proches de ben Laden), ce sont les autorités américaines qui, délibérément, ont entravé l’enquête. On pourrait multiplier les exemples notamment sur les compromissions de la CIA avec cette même banque. Décidément, les Américains ont une conception très sélective des choses, à la façon dont l’humoriste Dave Barry parlait de la doctrine Monroe. Celle-ci, disait-il, a trois principes simples : 1. nul n’a le droit d’intervenir dans les affaires d’autrui, 2. sauf nous, 3. ha ha ha !

À Bruxelles, on innove également avec le « mandat d’arrêt européen », qui vise à abolir le droit de chaque pays d’évaluer le bien-fondé de l’extradition d’une personne se trouvant sur son sol, y compris l’un de ses ressortissants. « Point de départ et non-aboutissement  » [45], ce dispositif contribue à mettre en place concrètement un espace judiciaire européen préfigurant un code pénal supranational. La mise en place d’une institution, Eurojust, chargée de sa coordination, va ainsi voir le jour, et pourra exiger des États qu’ils entreprennent des enquêtes, ce qui constitue un abandon de souveraineté caractérisé, et déjà, on parle de mise en place d’un parquet européen. Enfin, en France, avec le plan Vigipirate renforcé, on estime à plus de 30 % le nombre d’étrangers considérés en situation irrégulière et placés en rétention. Cette situation existe également en Italie, en Espagne, en Allemagne. Elle contribue à banaliser les thèses extrémistes et fascisantes des Le Pen, Maigret, et autres Haider. Partout, une véritable chasse au faciès menace, avec son cortège de discriminations raciales de toutes sortes qu’accompagne une pression morale visant la communauté maghrébine et l’Islam, élevé dorénavant au titre de religion suspecte.

Un consensus général semble émerger, y compris parmi ceux qui se déclarent hostiles aux bombardements états-uniens, sur le rôle essentiel que doivent jouer les Nations unies. Il eût été indubitablement préférable de tirer les leçons de la guerre des Balkans et de respecter les prérogatives, les principes, les recommandations et les conventions établis par le système multilatéral pendant cinquante ans au moins. C’est parce que les actions unilatérales des États-Unis et de leurs alliés, dans le cas de la Yougoslavie, ont mis l’Assemblée générale et le Conseil de Sécurité devant un fait accompli, que nous assistons maintenant à un alignement inconditionnel et volontaire des Nations unies et de son Secrétaire général derrière la bannière étoilée ; en réalité, la légitimation, sans la précaution la plus élémentaire, de la seule volonté des États-Unis. Bien que la présomption d’innocence soit reconnue au plan international, l’Afghanistan a été déclaré unilatéralement coupable et se trouve dans l’obligation de prouver son innocence, sans même connaître la nature et la teneur des charges retenues contre lui, sans même qu’il lui soit accordé le droit de consulter les arguments de la défense. La justification avancée pour cette punition arrogante fut que le régime taliban a rejeté la requête états-unienne de livrer Oussama ben Laden, accusé d’avoir été le cerveau des attaques terroristes du 11 septembre contre les États-Unis. Le 14 octobre, l’agence Reuters rapportait que Bush « a rejeté avec colère » l’offre des talibans qui se déclaraient prêts à le livrer à un pays neutre, à condition de recevoir des preuves suffisantes de sa culpabilité : « nous savons qu’il est coupable, livrez-le nous... S’ils veulent que nous arrêtions nos opérations militaires, ils n’ont qu’à se plier à mes conditions. Et lorsque je dis “pas de négociations”, cela signifie : pas de négociations ».

Il est important de rappeler ici une interview accordée par le Secrétaire général des Nations unies au quotidien égyptien Al-Hayat. Kofi Annan a affirmé que la résolution 1373 du Conseil de sécurité « fournit de très bonnes bases pour combattre le terrorisme » et qu’« elle tient compte des éléments des douze traités que les États ont discutés et approuvés. En conséquence, elle fournit la base de ce que les États doivent faire : du refus d’accorder un havre de sécurité aux terroristes jusqu’à leur capture  ». Mais, comme le souligne Al Hayat, le problème tient à l’absence de définition de ce qu’est le « terrorisme » et la résolution 1373 du Conseil de sécurité n’en fournit pas, donnant aux États membres permanents un blanc-seing pour définir de quel terrorisme il s’agit. À cette question, le Secrétaire général a admis qu’il n’y avait pas encore d’accord sur la définition et que « ce point était inscrit au programme de l’Assemblée générale ». Mais il fit un commentaire surprenant, soutenant de façon flagrante la conception d’un État, précisément l’État qui, systématiquement, s’est opposé à toute définition du « terrorisme » par la communauté internationale : « Chaque État a une définition pratique de ce qu’est le terrorisme. Avant même que l’Assemblée générale définisse le terrorisme, chaque État qui a adopté des mesures légales et pratiques contre le terrorisme devrait avoir une base juridique pour pouvoir avancer, ainsi que des mesures qui pourraient être contrôlées par d’autres ». Il a refusé de faire une distinction entre le terrorisme et la résistance à l’occupation étrangère. Dans une remarque qui lui fut faite sur la manière dont il adoptait deux poids et deux mesures, K.Annan « persista à refuser de critiquer Sharon directement, et se montra inflexible pour répondre à la moindre question à ce sujet ».

Poussé dans ses retranchements, il a finalement admis qu’il n’avait pas reçu de preuve sur les coupables. À la question sur ce qu’il savait de la « preuve » concernant l’implication d’Oussama ben Laden et de son organisation Al-Qaida dans les attaques, il répondit : « Je sais qu’il y a d’âpres discussions autour de la preuve, et que le Premier ministre britannique (Tony Blair) en a dévoilé des éléments, et que les autorités américaines en ont communiqué une partie aux membres de l’OTAN. Ils ne se sont pas arrêtés au Conseil de sécurité ou aux Nations unies ». Il a donc du admettre qu’il n’y avait pas de preuve : « J’ai fait allusion, de façon réitérée, à des “ présumés ” coupables. Si j’avais été convaincu et si j’avais disposé de preuve tangible je n’aurais pas utilisé le qualiticatif “ présumés ”  ». À la question de savoir s’il en était arrivé à douter, parce qu’il n’avait pas été informé de la preuve, tandis que d’autres l’étaient et qu’il a été dit que le Secrétaire général aurait dû être informé de la preuve avant quiconque, il a répété : «  Je crois avoir déjà répondu à cette question lorsque j’ai dit qu’apporter la preuve au Conseil de sécurité n’est pas impossible et que je suis en contact avec Washington ». Interrogé pour savoir si il avait demandé d’être informé de la preuve, compte tenu qu’une partie de la coalition se faisait aux Nations unies, il dit : « Ce qui importe, c’est que les États membres de l’ONU se soient unis dans une tentative pour poser les bases de la lutte internationale contre le terrorisme. Je crois que le travail entrepris par le Conseil de sécurité et le débat, à l’Assemblée générale, sont très importants tous les deux. Je suis en contact avec les autorités de Washington, et je pense qu’ils partageront l’information dont ils disposent avec le Conseil ». Et, aveu saisissant : « Je n’ai pas de preuve solide qui me permettrait d’adopter les positions qu’implique votre question ».

L’embarras du Secrétaire général des Nations unies n’est certainement pas sans rapport avec le fait qu’Al-Hayat est non seulement un journal du Tiers-Monde, mais un journal égyptien. Parce que, quelques semaines plus tard, le même Secrétaire général accordera une interview à un quotidien français, Le Figaro [46], qui ne prend pas les précautions du journal précédent. Cette fois-ci, il n’y a plus de doute : « Avec ben Laden nous sommes confrontés à un problème nouveau. Mais cela ne signifie pas que les vieux problèmes ont disparu. Plus que jamais, nous devons être déterminés à arracher les racines d’un terrorisme qui lui ne date pas d’hier ». Acceptant par conséquent de soumettre les Nations unies à une véritable instrumentalisation au service de la cause d’un seul État, il tient donc compte de la version officielle états-unienne, ce qui lui permet d’affirmer : « Entre l’ONU et l’Amérique, une nouvelle relation est en train de naître. Aujourd’hui les Américains travaillent avec nous dans la confiance. Les États-Unis ont payés leurs arriérés de cotisations et, du coup. l’ONU se trouve dans une situation financière qui n’a jamais été aussi favorable ». Une question légitime surgit : était-ce le prix payé pour cet enrôlement des Nations unies ? Et, cerise sur le gâteau, l’attribution du Prix Nobel de la Paix, dans ces circonstances ? On se souvient du vœu de Madeleine Albright : que le Secrétaire-Général soit davantage « secrétaire » et moins « général » ! Avec la nouvelle administration Bush, elle a obtenu entière satisfaction. Pour beaucoup, cette attitude ne fut pas une surprise. Toutefois, elle appelle plusieurs remarques du point de vue du droit international, qui questionne les arguments invoqués pour justifier la place occupée par les Nations unies dans la coalition.

Prenons à présent l’exemple de la « légitime défense ». L’autodéfense ne peut pas être alléguée comme justification pour la « guerre contre le terrorisme » de Bush et de Blair, puisque elle ne peut être utilisée qu’en réponse aux agissements d’États, et non pas aux actions des terroristes, c’est-à-dire des acteurs non étatiques. De plus, selon la jurisprudence, « L’autodéfense doit se fonder sur une nécessité qui est “ pressante, irrésistible, ne laissant pas le choix des moyens, ni de répit pour une délibération ”. Cette clause juridique exclut nettement de l’autodéfense l’intervention planifiée de Bush et de Blair » [47].

Cela nous amène au principe, qui est fondamental en droit international et fonde la charte des Nations unies : l’égalité souveraine de tous ses États-membres. C’est pourquoi, y compris du point de vue juridique, rien ne peut légitimer cette action militaire. En identifiant les nombreux poblèmes du droit international, Jon Holbrooke, un avocat du barreau du Royaume-Uni, attire l’attention sur la nécessité d’établir d’abord que les talibans sont juridiquement responsables des actes présumés de ben Laden, avant qu’une action militaire puisse être considérée comme légale. Mais, comme il le fait remarquer, « La nouvelle instance juridique indique qu’il faudrait que les talibans aient directement maîtrisé les frasques militaires de ben Laden pour que la responsabilité d’État soit établie ». Dans l’affaire Tadic, le Tribunal des crimes de guerre de La Haye a pris en considération le fait que les actes des autorités serbes de Bosnie pouvaient ou non être attribués à l’ancienne République fédérale de Yougoslavie. Il a été retenu que l’accusé (Tadic) était un agent de l’armée serbe de Bosnie - mais le Tribunal a jugé que les actes des autorités serbes de Bosnie ne pouvaient pas être imputés à l’ex-république fédérale en raison de l’insuffisance de preuves de son contrôle direct sur les opérations de l’armée serbe de Bosnie. Le tribunal aboutit à cette conclusion malgré sa conviction que les Serbes bosniaques fussent à peu près entièrement dépendants de l’ancienne République fédérale pour leur armement. Il paraît inutile d’ajouter qu’en droit international, une fois démontrée l’existence d’un tel lien, un État qui abrite des terroristes n’est pas responsable de leurs actions. De plus, il est indécent de voir les mêmes États qui ont attaqué la Yougoslavie, contester aujourd’hui les arguments dont ils se servirent hier pour légitimer leur action.

C’est pourquoi la souveraineté est un bon principe juridique qui devrait rester au cœur du droit international. Holbrook avance trois bonnes raisons. « En premier lieu, la souveraineté est un rempart contre l’abus du pouvoir international, un pouvoir auquel une grande majorité d’États n’ont pas accès. Comme le montre la réponse au 11 septembre, seuls les États-Unis et quelques pays d’Europe occidentale ont la capacité de façonner le destin du monde. Et un système mondial qui ne se fonde pas sur l’égalité souveraine des nations est un système qui permet à quelques États puissants d’abuser de leur pouvoir. Cela ressort de la crise actuelle où, en l’espace de quelques jours, le gouvernement états-unien est passé de la tentative pour établir qui était responsable des attaques au rassemblement de troupes à l’intérieur et autour l’Afghanistan. Aucun juriste ne devrait déclarer qu’un système international est juste lorsque l’État le plus puissant du monde peut décider unilatéralement de prendre pour cible l’un des moins puissants. Deuxièmement, la souveraineté permet l’exercice du pouvoir, en engageant sa responsabilité. Lorsqu’un régime exerce une oppression sur son peuple, il peut en naître une pression mettant en cause la pérennité du régime. La responsabilité s’exprime très clairement dans les États démocratiques, où il faut un mandat du peuple pour gouverner. Mais même dans les régimes autocratiques, la volonté du peuple est une force qui ne peut pas être indéfiniment ignorée - comme l’a montré, au cours du temps, la chute de nombreux états autocratiques. L’Amérique est une démocratie, mais elle n’est pas responsable devant le peuple d’Afghanistan - elle fonde son action sur la volonté du peuple états-unien, sans que celle du peuple afghan soit même connue. Troisièmement, il y a la question de la légitimité. On considère en général que le pouvoir exercé par un État souverain est légitime, tandis que le pouvoir qui est exercé de l’extérieur est habituellement considéré comme illégitime. Et c’est ce désir d’autodétermination qui a conduit à la chute des empires et des colonies au cours du siècle dernier. Rien de ce qui s’est passé depuis lors n’indique que les peuples du monde soient plus disposés à se plier à des puissances extérieures ».

En conséquence, il existe de nombreux gouvernements qu’on peut ne pas aimer - mais cela n’en fait pas pour autant des menaces pour la paix et la sécurité internationales. Shireen M. Mazari, Directrice générale de l’Institut des Études stratégiques à Islamabad, écrivant dans Pakistan Link, donne cet exemple : elle a vu une pancarte dans un magasin d’un royaume du pétrole qui disait «  Interdit aux chiens et aux femmes ». « Nombreux sont ceux qui l’ont manifestement vu, mais il n’y a pas eu de sanctions ni de protestations contre cet État et ses lois anti-femmes ! Ainsi, de même que l’Occident attend que les lois des États qui le composent soient respectées par tous ceux qui y travaillent, y résident et les visitent, de même les lois des taliban doivent être respectées par ceux qui choisissent de travailler en Afghanistan sous leur férule. En tout cas, de tels exemples ne peuvent être la cause de sanctions des Nations Unies - autrement, nous aurions pris des sanctions contre la plupart des États-membres de l’ONU, y compris de pays comme la Grande Bretagne qui abritent des personnes accusées de mener des activités criminelles dans leur propre pays ou dans des pays tiers. (...) Voilà ce qu’est le développement le plus inquiétant à l’heure actuelle dans les relations internationales - l’apathie et/ou le consentement du reste du monde à la destruction complète de la Charte et de l’Organisation des Nations unies  ». Car c’est précisément ce qui s’est produit dans l’ordre international postérieur à la bipolarisation. Avec la chute de l’Union soviétique, les États-Unis et leurs alliés ont remodelé les Nations unies en une institution qui applique un sceau “légal” sur leurs politiques punitives. Les sanctions deviennent le levier stratégique de la politique états-unienne de l’endiguement global, en complément du levier militaire qu’est le bouclier de défense anti-missile. Et l’intervention directe des États-Unis dans les affaires d’États plus petits est devenue une routine - que ce soit sous couvert de l’ONU ou d’autres.

Par conséquent, ni légitime défense, ni simples représailles parce que les États-Unis auraient été humiliés et encore moins lutte internationale contre le terrorisme ! La guerre en Afghanistan est une guerre de conquête aux conséquences dévastatrices pour l’avenir de l’humanité., une guerre impérialiste au service d’un projet de domination mondiale . Elle constitue une agression illégale et suppose qu’on l’à combatte .partout dans les entreprises et les quartiers en agissant ensemble au Nord comme au Sud pour le respect, la défense, des doits sociaux, des libertés démocratiques aujourd’hui menacés par ce coup d’État planétaire. Y renoncer serait prendre le risque que cette croisade contre les peuples aboutisse à plus d’injustices, de racisme et d’intolérance, ce serait alors donner raison à la barbarie. La volonté de chacun et de tous peut empêcher cela !

Cet article a été initialement publié en février 2002 dans L’Empire en guerre, Le monde après le 11 septembre, ouvrage collectif (Rémy Herrera, Georges Labica, Noam Chomsky, Samir Amin, Yves Bénot, Isabel Monal, Miguel Urbano Rodrigues, Michel Chossudovsky, Immanuel Wallerstein, Diana Johnstone & Jean Bricmont, Jean Ziegler, Henri Alleg, Jean-Pierre Garnier, John Bellamy Foster, Harry Magdoff & Robert W. McChesney, Michel Rogalski, Toni Negri, François Chesnay, Tania Noctiummes & Jean-Pierre Page, Eduardo Galeano, Jose Saramago, Michael Parenti, Michel Collon) ; co-édition EPO (Belgique) - Le temps des cerises (France).

[1] « The Reichstag Fire in New York » Boris Kagarlitsky, Moscou, septembre 2001.

[2] « Catastrophic Terrorism », A. Carter, J. Deutch et P. Zelikow, Foreign Affairs, novembre 1998.

[3] « La duplicité de l’Occident », B. Sadr, Le Monde, 29 octobre 2001.

[4] Déclaration de Silvio Berlusconi, conférence de presse du 26 septembre 2001, Rome.

[5] « Les dangers de l’axe Islamabad Kaboul » Tariq Ali, Le Monde, 20 septembre 2001.

[6] Cité par BRN d’octobre 2001, « À mon commandement... pleurez ! ».

[7] George W. Bush, conférence de presse du 11 octobre 2001.

[8] « L’autre menace » supplément Le Monde, 28 octobre 2001.

[9] Idem.

[10] Rogue state, William Blum, Commun Courage Press, Monroe 2000 ; version française : L’État voyou, Parangon, 2002.

[11] Selon Aviation Week and Space Technology, interview du général John Jumper, chef d’état-major de l’armée de l’air américaine.

[12] « Lockheed Martin décroche le contrat du siècle », Le Figaro, 27 et 28 octobre 2001.

[13] 31ème Congrès du PCF, compte rendu, Le Figaro, 27 octobre 2001.

[14] A. Quatir, interview, Libération, 29 octobre 2001.

[15] The New American Encyclopaedia, F. Engels, 1858, dans Textes sur le colonialisme - Marx et Engels.

[16] « Syndicalistes de New York contre la guerre », http://groups.yahoo.com/group/Labor..., 31 octobre 2001.

[17] USA Today, 26 septembre 2001, cité dans Le Figaro, « 3 semaines de bombardements sans victoire », 27 septembre 2001.

[18] « Ben Laden aurait eu un contact avec la CIA à Dubaï », Le Monde, 1er novembre 2001.

[19] The Grand Chessboard, Zbigniew Brzezinski, Harper Collins Publishers, 1997 ; version française : Le Grand échiquier, Bayard, 1997.

[20] Interview de Zbigniew Brzezinski, Le Nouvel Observateur, 15 janvier 1998.

[21] New York Times, 8 mars 1992.

[22] Z. Brzezinski, déjà cité.

[23] « Energy politics in the Caspian and Russia », Radio Free Europe / Radio Liberty, 27 décembre 1998, cité par J.P. Page et T. Noctiummes dans Maîtres du Monde, Le Temps des cerises, 1999, Paris.

[24] Les dollars de la terreur, Richard Labévière, Grasset, 1999.

[25] Maîtres du Monde, ouvrage déjà cité.

[26] Jacques Follorou, Le Monde, 26 septembre 2001

[27] « L’enjeu pétrolier dans l’ombre des Talibans » Damien Roustel, L’Humanité, 12 octobre 2001

[28] Richard Labérivière, déjà cité.

[29] Michael Ritchie, Neftcompass, Londres.

[30] « La guerre des ressources » interview de M. Klare, La Voix de l’Amérique.

[31] Libération, 25 septembre 2001.

[32] « Pour Alan Greenspan, la reprise américaine n’est pas pour demain », Le Temps, Genève, 19 juillet 2001.

[33] « L’empire occidental dans ses œuvres » Raoul Marc Jennar, 9 octobre 2001.

[34] Raoul Marc Jennar, déjà cité.

[35] Raoul Marc Jennar, déjà cité.

[36] La paix indésirable ?, Rapport sur l’inutilité des guerres, préface de J.K. Galbraith, introduction de L. C. Lewin, Calman Levy, Paris 1984.

[37] « La preferida de Madeleine Albright » Nelson Roque Valdes, Tricontinental, n°142, 1999

[38] Rober Rubin, secrétaire au Trésor, International Herald Tribune, 7 septembre 1998.

[39] Robert Zoellick, Financial Times , 25 septembre 2001.

[40] « L’OMC enrolée dans la coalition », B. Cassen, Le Monde Diplomatique, novembre 2001.

[41] « Comment l’attaque bi-terroriste a démarré aux États-Unis » Michel Collon, 27 octobre 2001

[42] Washington Post, 14 septembre 2001, cité par M. Ratner, Le Monde Diplomatique, novembre 2001

[43] New York Times, 29 septembre 2001

[44] « Argent sale, la mauvaise foi américaine », Jean de Maillard.

[45] J. de Maillard, déjà cité.

[46] « Guerre contre le terrorisme : interview Kofi Annan », Le Figaro, 5 novembre 2001.

[47] Jurisprudence établie dans « The Caroline Case », 1841, 29 Brit & For St Papers.