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Il est riche, il est jeune, il est beau, il aime l’Amérique et est anti-Poutine. C’est Alexeï Navalny, l’idole de la nouvelle bourgeoisie de Moscou.

Le système ne sait pas arrêter son mouvement à un point rationnel, d’après son propre point de vue. Le jugement rendu contre Navalny est le plus éclairant témoignage à ce propos.

Laissons hors de l’article l’existence ou non des éléments matériels de l’infraction reprochée à Navalny dans ses relations avec Kirovles et l’existence ou non de preuves [1]. Votre humble serviteur ne s’empare pas de la question pour se porter sur ces discussions, bien qu’à la différence des enthousiastes du marais [2] il n’exclut pas la capacité d’escroquerie de Navalny. En effet, le métier de greenmailer (ce qui fut la première occupation de l’actuel « opposant au régime sanglant ») prévoit matériellement une telle capacité [3]. De ce point de vue, la qualification juridique des agissements de Navalny pourrait être tout à fait pertinente, en revanche, décider d’un emprisonnement ferme à son égard ne l’est pas.

Du point de vue politique, Alexandre Navalny est une coquille vide. Les créateurs de ce projet politique ne se sont même pas donnés la peine de lui conférer un quelconque contenu. Pris en lui-même, Navalny dispose d’une image sans aucun doute négative : c’est un narcisse ambitieux.

Cependant, tout cela ne peut être reproché à Navalny grâce au souci que prend le « régime sanglant » [4] pour lui faire de la propagande. Au minimum, Navalny n’est pas astreint à faire campagne pour les élections municipales à Moscou – le pouvoir s’en est chargé au sens littéral comme en métaphore. Cela ressemble à de l’auto-flagellation.

Le système ne sait vraiment pas s’arrêter. Il suffit de se souvenir de « l’expertise civique » de la sentence prise à l’encontre de Khodorkovsky. Pour discréditer complètement cet événement, il aurait suffi simplement de pointer l’impossibilité de discuter les jugements de tribunaux faisant force de loi et l’engagement matériel des « experts » convoqués. Cependant, on ne sait pourquoi, après cette expertise ont suivi des actes d’enquête sans raison et enlevant tout leur sens au travail déjà effectué.

Cependant, l’image terrible de Navalny est liée au fait qu’au contraire des autres figurants de l’« élite du marais », il n’est pas passé sous les fourches caudines de la désacralisation via la diffusion télévisuelle à l’échelle nationale (ce que faisait avec beaucoup d’effet au sommet de l’aventure du marais Perviy Kanal). Après la première, au pire de la seconde émission, les héros marécageux se transformaient en rustres coquilles vides en transe, et ce avant tout du point de vue de leur auditoire fidèle composé de créatifs [5]. Le régime sanglant a sauvé de cette fin Navalny en suivant des raisons à lui seul connues, mystérieuses et masochistes.

Aujourd’hui, lorsque la vie marécageuse connaît une pause forcée, c’est justement le temps pour Navalny de se reposer, de reprendre forces et sagesse dans les geôles du régime sanglant pour atteindre au bon moment, dans trois ans, la maturité laiteuse et cireuse du leader d’opposition. Dans ce cas, on pourra constater que personne n’a fait une aussi grande contribution dans le développement du projet Navalny, sinon le pouvoir lui-même.

Il reste à espérer que la Cour de Cassation aura assez d’intelligence pour prendre en compte ces données évidentes.

Traduction
Louis-Benoît Greffe
Source
Оdnako (Russie)

[1] Pour résumer, l’on reproche à Alexeï Navalny d’avoir – lorsqu’il était conseiller de l’entreprise publique forestière Kirovles, dépendante du gouverneur de la région de Kirov, alors déjà très déficitaire et mal gérée – d’avoir détourné plusieurs millions de tonnes de grumes, vendues à prix préférentiel à un de ses partenaires, qui les a revendues au prix du marché, empochant un important profit estimé à 16 millions de roubles. La défense de Navalny fait valoir qu’il s’agissait d’une quantité marginale de bois par rapport à la production de la compagnie (2 à 3% du total annuel abattu), que le profit réel n’était que de 2 millions de roubles et qu’il a servi d’expédient pour payer les salaires des travailleurs de la coopérative.

[2] Les activistes proches de Navalny et opposés au pouvoir se rassemblaient sur la place Bolotnaïa (du Marais) au centre de Moscou. C’est pourquoi leurs opposants les qualifient d’« élite du marais » ou de « marécageux ».

[3] Le greenmail consiste à utiliser des liquidités pour s’emparer d’actions d’une société, puis la faire chanter sous menace d’en prendre le contrôle.

[4] L’expression « régime sanglant » est utilisée ici de façon évidemment sarcastique. En revanche, le gouvernement de Poutine est qualifié ainsi par Navalny et ses compagnons qui lui reprochent notamment un système judiciaire aux ordres et la répression orchestrée contre les manifestations opposées au pouvoir.

[5] Les « créatifs » sont une nouvelle classe moyenne composée de diverses professions – publicitaires, commerciaux, consultants, experts en relations publiques, artistes… qui se vit comme une nouvelle intelligentsia au service du progressisme. Pro-occidentale et anti-Poutine, elle prospère dans les métropoles – essentiellement Moscou et Saint-Petersbourg – et soutient le « projet Navalny », un ensemble de sites internet et d’initiatives citoyennes construits autour de la personne d’Alexeï Navalny et qui visent à s’opposer au pouvoir en place. Les détracteurs de l’opposition reprochent à cette classe créative sa déconnexion des réalités du terrain et notamment de tout ce qui n’est pas dans leur cadre de vie.