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Débat à l’Assemblée nationale d’une proposition de loi visant à lutter contre l’antisémitisme

| Paris (France)
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M. le président. L’ordre du jour appelle la discussion, en application de l’article 34-1 de la Constitution, de la proposition de résolution visant à lutter contre l’antisémitisme (no 2403).

Discussion générale

M. le président. Dans la discussion générale, la parole est à M. Sylvain Maillard.

M. Sylvain Maillard. Monsieur le président, monsieur le ministre de l’intérieur, mes chers collègues, après plus de deux ans de travaux menés par le groupe d’études transpartisan consacré à l’antisémitisme, que je préside, et accompagné de mes 130 collègues cosignataires, j’ai l’honneur de vous présenter une proposition de résolution visant à lutter contre l’antisémitisme.

Les sociétés occidentales connaissent le poison d’un antisémitisme qui s’est enraciné durant des siècles, jusqu’à devenir un préjugé ancré dans l’esprit des individus. Cet antisémitisme pluriséculaire, nos sociétés ont choisi de le combattre sans relâche depuis la seconde guerre mondiale, en condamnant tous les appels à la haine et à l’oubli de la souffrance endurée par les juifs. En 1990, la loi tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe, dite loi Gayssot, a condamné la négation des crimes contre l’humanité, preuve de l’engagement de la France dans ce combat qui l’honore.

Depuis quinze ans, nous constatons pourtant que les paroles et les actes d’antisémitisme deviennent plus violents, et qu’en France, on recommence à tuer des juifs parce qu’ils sont juifs. En 2006, le jeune Ilan Halimi a été enlevé et torturé à mort, parce que juif. En 2012, quatre personnes, dont trois jeunes enfants, ont été tuées devant une école à Toulouse, parce que juives. En 2015, quatre clients de l’Hyper Cacher de Vincennes ont été pris en otage et tués, parce que juifs. Le 4 avril 2017, puis le 23 mars 2018, deux dames âgées, Sarah Halimi et Mireille Knoll – elle-même rescapée de la Shoah –, ont été assassinées à Paris, parce que juives. Selon le ministère de l’intérieur, 541 actes antisémites ont été commis sur le territoire français en 2018, soit une hausse de 74 % par rapport à 2017. Ce chiffre est même largement sous-estimé car souvent, pour de multiples raisons, les victimes ne portent pas plainte.

Aujourd’hui encore, dans la région du Bas-Rhin, 107 tombes du cimetière juif de Westhoffen ont été profanées.

M. Frédéric Reiss. C’est dramatique !

M. Sylvain Maillard. L’antisémitisme est une haine caractérisée par trois éléments : elle est multiséculaire, génocidaire, mais aussi protéiforme. Parce qu’elle se réinvente sans cesse, il faut constamment trouver de nouveaux moyens de la combattre. Or les nouvelles expressions de l’antisémitisme ont toutes un point commun : elles avancent à force de dissimulation, prétendant utiliser d’autres mots et d’autres concepts – tout comme, autrefois, l’antisémite se disait « antidreyfusard ».

Comment lutter contre un fléau qu’on ne peut nommer ni définir avec précision ? Les mots ont un pouvoir décisif : c’est en nommant les choses qu’on est capable de s’y confronter. Aussi devons-nous répondre à une question essentielle : qu’est-ce que l’antisémitisme au XXIe siècle ?

Tel est l’objet de notre proposition de résolution. Elle vise à adopter la définition de l’antisémitisme retenue par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’holocauste, l’IHRA, en excluant les exemples cités par l’IHRA à titre d’illustration. Cette définition a été votée par le Parlement européen en 2017 et endossée par le Conseil de l’Union européenne en 2018. Depuis, seize États membres l’ont adoptée. La France a d’ailleurs voté en sa faveur en 2016, lorsque cette définition a été discutée à l’IHRA. Enfin, le Président de la République l’a officiellement endossée, le 20 février dernier, lors du dîner du CRIF – Conseil représentatif des institutions juives de France.

Cette définition, la voici : « L’antisémitisme est une certaine perception des juifs qui peut se manifester par une haine à leur égard. Les manifestations rhétoriques et physiques de l’antisémitisme visent des individus juifs ou non et/ou leurs biens, des institutions communautaires et des lieux de culte. »

Notre résolution n’est pas contraignante juridiquement, et n’a pas vocation à l’être : il n’est pas question de modifier le code pénal, ni la loi de 1881 sur la liberté de la presse. En apportant une définition de l’antisémitisme, elle vise à raffermir les pratiques des forces de l’ordre, des magistrats et des enseignants, et à leur permettre de mieux appréhender un antisémitisme qui prend parfois, aussi, les traits de l’antisionisme.

Qui ne comprend ce que signifie le terme « sioniste » dans la bouche des pourvoyeurs de haine, dans la rue ou sur les réseaux sociaux ? Chacun en conviendra, lorsqu’Alain Finkielkraut est traité de « sioniste de merde » et sommé de « rentrer chez lui à Tel-Aviv », ce ne sont pas ses positions politiques qui sont visées, mais ce qu’il est : juif. Nous ne pouvons pas nous permettre que l’inacceptable se banalise. Comme l’écrivait Charles Péguy, « il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme même perverse. C’est d’avoir une âme habituée. »

Demain, grâce à ce texte, il sera possible de mieux qualifier les attaques antisionistes motivées par une haine des juifs, sans pour autant empêcher les critiques à l’égard des politiques menées par l’État d’Israël. Le discernement doit nous permettre d’exercer une libre critique face aux politiques conduites par les gouvernements israéliens, tout en refusant les reproches adressés à l’État d’Israël sous le seul prétexte qu’il serait juif. Le discernement impose aussi d’en appeler au nécessaire respect du droit international, tout en refusant de rendre les juifs collectivement responsables des politiques menées par les autorités israéliennes.

M. Jean-Paul Lecoq. Ce n’est pas ce que vous faites !

M. Sylvain Maillard. Je veux être clair devant vous : nous pouvons et nous devons critiquer les politiques des gouvernements israéliens, sous tous leurs aspects, lorsque c’est nécessaire. Critiquer Israël et sa politique, y compris en abordant la question de ses frontières, n’est pas un acte antisémite ; en revanche, lui refuser le droit à exister en est un.

La France a toujours érigé les libertés d’expression et d’opinion au rang des valeurs les plus fondamentales de la République, mais la haine de l’autre n’est pas une opinion. Une insulte antisémite ne doit pas être vue comme une preuve d’indépendance d’esprit, mais seulement d’ignorance. Notre résolution vise à éduquer, à instruire et à offrir une définition sur laquelle les professeurs s’appuieront pour expliquer l’antisémitisme aux nouvelles générations, afin de leur apprendre où s’arrête la critique argumentée et où commencent l’insulte et le délit. En revanche, notre proposition de résolution ne vise en aucun cas à hiérarchiser les discriminations ou les haines.

M. Jean-Paul Lecoq. Quelle hiérarchisation ?

Mme Marie-George Buffet. Il ne faut pas hiérarchiser !

M. Sylvain Maillard. À cet égard, je salue la décision de la conférence des présidents, à l’initiative du président Le Gendre et avec le soutien du président Ferrand, de créer une mission d’information consacrée à l’évolution des différentes formes de racisme et de discrimination existant aujourd’hui dans notre pays.

Pour ma part, je crois au pouvoir des mots et à l’éducation, et je pense que c’est en nommant les choses qu’on peut transmettre leur sens et faire grandir l’humanité. Aussi la représentation nationale se doit-elle de mettre des mots sur le nouvel antisémitisme. Par ce texte, il ne s’agit ni de diviser, ni de stigmatiser, mais au contraire de nous rassembler pour faire corps avec nos principes républicains fondamentaux : la liberté, l’égalité, la fraternité. Il s’agit de proclamer haut et fort notre fraternité universelle pour mieux lutter contre l’antisémitisme. Comme ses partenaires européens, la France doit s’honorer de graver dans le marbre cette définition de l’antisémitisme. Tel est notre devoir en tant que législateur ; tel est notre devoir en tant que citoyens. (Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM et sur quelques bancs du groupe LR. – M. Meyer Habib applaudit également.)

M. le président. La parole est à Mme Constance Le Grip.

Mme Constance Le Grip. Mireille Knoll, Sarah Halimi, les victimes de l’Hyper Cacher, les enfants de l’école Ozar Hatorah de Toulouse, Ilan Halimi : autant de noms et de visages, sinistre litanie d’êtres chers brutalement arrachés à l’affection des leurs par une violence, une haine barbare : la haine des juifs.

Ces dernières années, en France, onze personnes ont été tuées parce qu’elles étaient juives. Au quotidien, cette expression terrible et ignoble de la haine envers autrui se nourrit de diverses sources idéologiques et historiques. Elle s’exerce dans l’insulte, les propos haineux et la menace contre le passant, l’enfant qui porte la kippa ou encore l’intellectuel dénoncé comme juif dans la rue ou sur les réseaux sociaux. Elle s’exerce dans les théories du complot, les atteintes aux biens, les dégradations, les profanations de lieux de culte et de cimetières – malheureusement, elle s’est encore exprimée aujourd’hui dans le Bas-Rhin.

En France, l’antisémitisme harcèle, agresse ; il a torturé, il a tué. Nous le pensions vaincu au lendemain de la seconde guerre mondiale, mais il n’en est rien. Les chiffres, glaçants, sont connus : les actes antisémites ont augmenté de plus de 74 % en France en 2018. Tel est le triste bilan dressé par les statistiques officielles du ministère de l’intérieur et par la Commission nationale consultative des droits de l’homme. Il y a fort à parier que lorsque les chiffres officiels paraîtront, ils ne montreront pas une décrue des actes antisémites en 2019.

Objet d’une mobilisation politique permanente, y compris dans notre hémicycle, la lutte contre l’antisémitisme doit nous préoccuper et, tous, nous engager. La présente proposition de résolution, soutenue de manière transpartisane, dès les premières étapes de sa rédaction, par tous les membres du groupe d’études de l’Assemblée consacré à l’antisémitisme, contribue à la mobilisation collective qui doit être la nôtre, qui doit être celle de la représentation nationale.

Si nous sommes aujourd’hui confrontés à une résurgence de l’antisémitisme, en France comme ailleurs en Europe, c’est l’honneur de l’Assemblée nationale que de dire la vérité, de regarder les choses en face et de mettre des mots sur les maux.

M. Michel Herbillon. Tout à fait !

Mme Constance Le Grip. Si l’antisémitisme ancien a subsisté dans notre pays, comme ailleurs en Europe, force est de constater que de nouvelles formes d’antisémitisme sont apparues.

Ainsi, cet antisémitisme, qui ne dit pas son nom, met en avant des considérations politiques et idéologiques liées à la situation internationale, en l’occurrence à la situation au Proche-Orient et à un conflit à l’étranger – un conflit qui dure depuis trop longtemps. Cet antisémitisme-là confond volontiers, avec une ambiguïté sournoise, la critique, tout à fait légitime et acceptable, de la politique menée par un État et par son gouvernement avec la négation de l’existence même de cet État et de son droit à exister – en l’occurrence, il s’agit d’Israël.

M. Michel Herbillon. C’est inacceptable !

Mme Constance Le Grip. Cet antisémitisme, qui tire aujourd’hui sa source d’une idéologie islamiste radicale, d’une idéologie djihadiste et conquérante, mue par la haine des Juifs, remet en cause le droit même d’Israël à exister en tant qu’État et souhaite son anéantissement.

Cet antisémitisme, né au XXe siècle et avançant la plupart du temps sous le masque de l’antisionisme, ne saurait nous laisser indifférents ou démunis. Nous devons le décrire, le définir, le caractériser : c’est tout le but de la définition de travail proposée par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste, une organisation intergouvernementale à laquelle appartient la France comme la quasi-totalité des pays de l’Union européenne.

Il s’agit bien de décrire, de définir, de caractériser cet antisémitisme d’aujourd’hui sous toutes ses formes, y compris les plus insidieuses et les plus ambiguës, y compris quand il s’en prend au droit même d’exister de l’État d’Israël. Voilà à quoi s’emploie cette définition de travail de l’Alliance internationale, qui est à la fois courte, précise et complète. Elle est destinée à servir d’outil pédagogique à la disposition d’acteurs essentiels de la lutte contre l’antisémitisme, je pense par exemple à l’éducation nationale, à la justice, à la police ou à la gendarmerie.

Notre collègue Sylvain Maillard a rappelé que cette définition fut adoptée par le Parlement européen le 1er juin 2017 – à l’époque, en tant que membre dudit parlement j’avais eu l’honneur de la voter. Entre autres mérites, elle permet que soient reconnus comme antisémites des propos haineux tenus à l’encontre de l’État d’Israël et appelant à son anéantissement en ce qu’il est perçu comme une collectivité composée de citoyens juifs.

M. le président. Je vous prie de conclure, chère collègue.

Mme Constance Le Grip. L’adoption de cette définition de travail ne saurait bien évidemment en rien limiter la critique à l’encontre de la politique d’un gouvernement ou d’un État – nul ne s’en prive.

Je conclus, monsieur le président, en réaffirmant l’engagement résolu du groupe Les Républicains à voter en faveur de cette proposition de résolution, l’engagement résolu de notre famille politique à lutter contre l’antisémitisme sous toutes ses formes, comme d’ailleurs contre toute forme de racisme et de haine des autres. (Applaudissements sur les bancs du groupe LR et sur plusieurs bancs du groupe LaREM. – M. Meyer Habib et Mme Frédérique Dumas applaudissent également.)

M. le président. La parole est à M. Bruno Millienne.

M. Bruno Millienne. La recherche de la concorde entre les individus de pays, d’opinions ou de confessions différentes est l’idéal qu’a toujours poursuivi ma famille politique, le groupe Mouvement démocrate et apparentés, et on sait combien les sujets religieux ou identitaires viennent parfois en compromettre la réalisation. Nous nous sentons totalement solidaires de ce combat. Il a même été pour beaucoup d’entre nous la raison de notre engagement politique.

L’antisémitisme, comme toutes les formes de racisme, n’a pas sa place dans notre République : il faut le réaffirmer autant que nécessaire. Car si la démocratie a un ennemi, c’est bien dans le camp du fanatisme, de l’intégrisme et de l’ignorance que celui-ci trouve ses plus grandes forces. C’est pourquoi notre République a très tôt compris l’enjeu que l’instruction représentait pour elle, car c’est elle qui permet de s’élever un peu plus haut que soi, d’être à même de se forger une opinion et de saisir l’immensité du savoir et de la connaissance, qui forme notre commune humanité. Nous savons aussi que cette tâche est sans cesse à recommencer et que chaque génération en porte la responsabilité.

Notre temps est traversé de convulsions qui donnent lieu à des actes de la plus extrême barbarie. Vous en avez rappelé quelques-uns, monsieur Maillard : agressions, injures, meurtres, profanations. Notre pays, comme beaucoup d’autres en Europe, connaît une recrudescence de la violence à l’endroit des juifs. Nous savons que cet antisémitisme prend racine pour une large part dans un conflit et dans des affrontements qui dépassent largement nos frontières nationales.

Comme vous l’avez si bien dit, l’antisémitisme du XXIe siècle a changé, il s’exprime au nom de causes différentes, mais les motifs de sa haine restent, quoi que l’on en dise, toujours les mêmes. Mêmes injures, mêmes stéréotypes, mêmes a priori : l’ignorance et la bêtise n’ont jamais eu beaucoup d’imagination, mais crient toujours plus fort que tout le monde. « La colère des imbéciles remplit le monde », écrivait déjà Bernanos dans Les grands cimetières sous la lune. Il revient aux hommes de bonne volonté de ne pas y succomber et de tenir ferme la voie de la mesure, la seule qui puisse éviter que le monde ne se défasse. Et pour y parvenir, je ne connais qu’une seule exigence, la fraternité, et qu’un seul moyen : rassembler.

Rassembler, c’est se tenir à égale distance des uns et des autres, c’est n’être pas pris dans le jeu des soubresauts de l’actualité qui enferment et condamnent à être le jouet d’un destin qui vous domine : c’est tracer, au-delà des événements de notre quotidien, les conditions de la vie citoyenne et de la concorde. Rassembler, c’est aussi saisir, dans un même mouvement, toutes les données d’un problème pour en trouver une issue par le haut et pour tous.

Rassembler, c’est enfin créer les conditions du rassemblement, mais, à l’évidence, celles-ci ne sont pas réunies.

En effet, le motif retenu par cette proposition de résolution est loin, très loin de faire consensus : utiliser dans l’exposé des motifs le mot « antisionisme » en lieu et place du mot « antisémitisme » pose question, monsieur Maillard. Je sais que vous ne faites pas cette confusion et chacun voit de quelle réalité l’on parle. Mais laisser entendre que l’antisionisme recouvrirait une réalité de fait à laquelle chacun pourrait se référer, c’est nier sa polysémie, l’étendue de ses définitions. Et c’est un terrain sur lequel nous croyons qu’il est risqué de s’engager.

Chacun reconnaît le travail accompli par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste en termes de sensibilisation et d’information, et nous savons l’inquiétude de cette organisation et d’autres face à la montée des menaces qui pèsent sur Israël. L’honneur de la France a toujours été de défendre à la fois l’inaliénable droit à l’existence d’Israël et sa coexistence avec un État palestinien…

Mme Marie-George Buffet. Très bien !

M. Bruno Millienne. Mais chacun sait également les difficultés du législateur lorsqu’il veut écrire et décrire l’histoire à la place de ceux dont c’est la charge.

Souvenons-nous des débats intenses lors du vote de la loi Gayssot : elle fut alors très contestée par des femmes et des hommes dont la probité ne saurait être discutée, je pense notamment à Simone Veil, à Robert Badinter ou à Pierre Vidal-Naquet. Le mérite de cette loi, et la raison pour laquelle elle a subsisté, c’est qu’elle entendait lutter contre tout acte à raciste, antisémite ou xénophobe. En la matière, il faut se garder de toute méprise et de toute initiative qui pourrait se révéler contre-productive s’agissant d’un sujet aussi difficile et multiforme.

M. Alexis Corbière. Tout à fait !

M. Bruno Millienne. Vous savez bien les controverses que suscite la définition que vous nous proposez d’adopter. Si nous ne sommes pas dupes du fait qu’elle est largement alimentée par des groupes dont les intentions sont tout sauf innocentes, nous voyons aussi les limites qu’elle imposerait à l’usage. Alors que l’on veut que l’antisémitisme soit combattu dans toutes ses dimensions, en donner une telle définition limiterait forcément la portée de cette lutte. Il faut se rendre à l’évidence, disais-je, il n’y a pas de consensus sur cette proposition de résolution qui échoue à atteindre le but qu’elle se fixe : rassembler.

Alors que nous connaissons la fragilité de notre corps social, ses crispations et ses passions, il nous revient en tant qu’élus de ne pas faire de distinction et de combattre avec la même résolution, en même temps, toutes les formes d’incitation à la haine.

L’universalité est l’un des grands principes de notre civilisation, celui sur lequel notre groupe entend fonder son action. C’est pour cette raison que nous considérons que ce sujet aurait dû être abordé d’un point de vue global, en traitant de toutes les problématiques et tous les aspects du sujet. Nous sommes favorables à cet égard à la création, soutenue par nos collègues de La République en marche, d’une mission d’information dont l’objet sera précisément de faire un état des lieux des formes nouvelles que prend le racisme de nos jours. Ce sera la seule issue possible pour trouver les voies du rassemblement que, je le sais, nous recherchons toutes et tous, afin de relayer un message, celui d’une République qui prend en compte le devenir de tous les citoyens. Mais, à ce stade, le groupe du Mouvement démocrate et apparentés s’abstiendra sur ce texte et laissera la liberté de vote à chacun de ses membres. (Applaudissements sur les bancs du groupe MODEM et sur plusieurs bancs du groupe LaREM.)

Mme Marie-George Buffet. On le savait !

M. le président. La parole est à Mme Michèle Victory.

Mme Michèle Victory. Mes chers collègues, ce ne sera pas la première fois que l’examen d’un texte nous divise. C’est le cas de la proposition de résolution que nous examinons aujourd’hui. Non seulement elle est inutile mais, selon les membres du groupe Socialistes et apparentés, elle porte les germes d’une controverse et d’une instrumentalisation dangereuse dont notre pays n’a vraiment pas besoin. Bien qu’elle ait été expurgée des éléments qui avaient déclenché nombre de réactions et une inquiétude légitime sur ses objectifs, le doute que vous avez semé persiste, et vous prenez la responsabilité d’exalter des antagonismes.

Car, au fond, cette proposition de résolution tente d’assimiler deux concepts bien différents : l’antisémitisme, facette insupportable d’un racisme devenu banalement quotidien, et l’antisionisme, dont nous voyons bien que, s’il peut lui arriver de servir des objectifs critiquables, il ne peut être ainsi stigmatisé et considéré comme un délit. (Protestations sur plusieurs bancs du groupe LR.)

M. Éric Ciotti. Vous vous entendez : « Il peut lui arriver de servir des objectifs critiquables. » Incroyable !

Mme Constance Le Grip. Ça peut tout de même aller très loin !

Mme Michèle Victory. Assimiler ainsi des notions qui recouvrent des positions potentiellement bien différentes, c’est une attaque sourde contre tous ceux qui tentent d’apporter leur soutien à tous les peuples dépossédés, déplacés et privés de leurs droits essentiels.

Le droit à la liberté d’expression, inscrit dans le droit français, permet à chacun d’exprimer des opinions dans le respect de l’intégrité des citoyens et des États. Il doit être protégé à chaque instant, quelles que soient les positions et les convictions qui animent chacun et chacune d’entre nous, comme doit l’être le combat contre toutes les formes de xénophobie et de racisme qui gangrènent beaucoup trop d’esprits, et beaucoup trop de notre espace républicain commun.

Nous devons protéger toutes les victimes de propos et d’actes haineux avec considération et fermeté ; nul besoin d’en distinguer certaines ou d’énoncer des définitions spécifiques valant pour telle communauté ou pour telle religion. Il s’agit de défendre avec conviction les lois républicaines qui ont forgé au cours des siècles la force de l’universalisme et de l’humanisme. Nos lois rejettent et punissent toute forme de discrimination et toute manifestation de haine, avec le même objectif : celui de se donner les moyens de lutter contre les dérives en les sanctionnant et d’apaiser les tensions. Nul besoin de compétition entre les formes de haine et de racisme pour rendre justice à ceux qui en sont les victimes et pour signifier à tous les bourreaux que nous ne fermons pas les yeux,…

M. François Cormier-Bouligeon. Il faut juger l’antisémitisme !

Mme Michèle Victory. …que nous avons accepté, nous, élus de la République, comme devrait le faire tout citoyen du monde, la mission de prêter notre voix aux colères oubliées et aux misérables de tous bords, ainsi qu’à ceux qui attendent que nous exprimions l’espoir d’un monde plus juste et que nous récusions une triste indifférence à l’égard de leur souffrance.

Le Proche-Orient, comme d’autres parties du monde, est en proie à de fortes tensions et à des situations politiques et sociales qui, certes, nous divisent, mais que l’on doit pouvoir évoquer et discuter de manière respectueuse et sincère. De très nombreuses personnalités, dont 123 universitaires juifs, mais aussi beaucoup d’autres, directement concernées par ces problématiques, ont exprimé leur crainte et le refus d’un texte qui ne peut qu’instrumentaliser les positions des uns et des autres en proposant une interprétation outrancière de la notion d’antisionisme. Toutes ces personnalités témoignent du fait que le droit de critiquer la politique menée par un État, quel qu’il soit, est une liberté fondamentale de notre démocratie, inscrite dans la Déclaration des droits de l’homme,…

Mme Constance Le Grip. Bien sûr ! On n’a jamais dit le contraire !

M. Éric Ciotti. Mais c’est souvent un prétexte !

Mme Michèle Victory. …et que tenter de criminaliser des prises de position sous prétexte quelles puissent porter en elles les germes d’un racisme ou d’un antisémitisme latent n’est ni historiquement ni politiquement juste.

La tentative d’assimiler la critique de la politique conduite par un État, en l’occurrence Israël, et non pas de l’État lui-même, à une forme moderne et déguisée d’un antisémitisme malheureusement toujours vivant nous choque profondément, comme je crois qu’elle choque tous les humanistes, toutes les femmes et les hommes engagés sincèrement dans une approche universaliste de la défense des droits de l’homme… en Palestine comme ailleurs.

La proposition de résolution vise à faire approuver la définition opérationnelle de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste. Cette définition comporte, en annexe, des exemples d’interprétation à destination de celles et ceux qui auraient besoin d’une lecture expliquée pour comprendre et se forger un jugement est préoccupante. Certains pays l’ont certes adoptée, mais la France, chérissant son modèle de laïcité, n’a pas besoin de matériel nouveau pour dire son rejet farouche de l’antisémitisme.

M. Meyer Habib. En France, tout va bien !

M. Francis Chouat. Il y a bien eu la loi Gayssot !

Mme Michèle Victory. Je rappelle que cette définition n’est jugée acceptable ni par la Commission nationale consultative des droits de l’homme, autorité indépendante qui n’a apparemment pas été auditionnée sur cette douloureuse question, ni par la grande majorité des associations engagées dans les luttes contre le racisme et la xénophobie. Elles n’ont pas été citées dans l’hémicycle jusqu’à maintenant, mais elles sont nombreuses à voir dans ce texte, tout comme le groupe Socialistes et apparentés, le risque flagrant de l’affaiblissement de cette approche à laquelle nous tenons tant, celle qui porte haut l’exigence de transparence et d’impartialité, de justice et de liberté.

Puisque nos divergences sur cette question ne cessent d’enflammer les débats, nous sommes satisfaits que la conférence des présidents ait acté ce matin la mise en place d’une mission d’information qui entendra toutes les parties prenantes et pourra élaborer, peut-être, un nouveau cadre de réflexions et de propositions sur lesquelles nous pourrons travailler et nous rassembler.

Alors oui, si nous voulons renforcer notre arsenal législatif de lutte contre toutes les formes de racisme et de discrimination, peut-être devrons-nous passer une nouvelle fois au crible l’ensemble des dispositions qu’il comporte, afin que, dans ce domaine, aucun acte ou message répréhensible ne puisse, par inattention ou par manque de courage, sombrer dans la banalité ou l’indifférence.

Notre justice a toute capacité à apprécier les dérives qui peuvent se cacher derrière des mots. C’est précisément ce qu’elle a fait récemment lorsqu’un manifestant a pris à partie un philosophe juif en marge d’une manifestation.

Nous ne pouvons et ne devons pas renoncer à relire les pages les plus sombres de notre histoire ; à les scruter à l’aune de l’intelligence collective, de la connaissance et de la volonté partagée à vaincre le désespoir et l’injustice ; à proposer des médiations ; à tenter d’emprunter des chemins de paix ; à imaginer de nouveaux outils pour retisser les fils cassés.

Mais notre rôle n’est pas de rogner chaque jour un peu plus la liberté d’expression, notre capacité d’indignation, nos convictions et l’expression de celles-ci. Il n’est pas raisonnable de nous laisser enfermer dans des visions manichéennes du monde et d’accepter sans mot dire des glissements politico-sémantiques qui ne peuvent qu’attiser les violences, exacerber les positions, et accentuer le sentiment d’injustice particulièrement fort de ceux qui, privés de droits fondamentaux, vivent au quotidien ce que nous ne faisons qu’effleurer par nos prises de parole dans cet hémicycle douillet.

Nous siégeons tous sur ces bancs parce que nous sommes dépositaires de la parole d’autrui – bien davantage que de la nôtre –, conscients de l’importance de la justesse des mots, de leur portée symbolique et de leur utilité dans notre désir de changer le monde, sans arrogance, sans certitudes, mais avec toute la force de nos engagements. Nous ne pouvons donc pas nous satisfaire de cette tentative d’amalgame inutile et singulièrement malvenue.

Nous préférons investir dans des moyens en faveur de la justice et de l’école, dans la diversité et la richesse de notre corps social et dans la lecture attentive de nos textes fondateurs, pour rendre illégitime toute forme de discrimination.

Il faut plus de justice, afin de permettre aux magistrats de veiller à l’application de la loi partout – il est aussi de leur responsabilité de déceler, derrière d’éventuels propos affichés comme antisionistes, des appels à la haine dont nous ne voulons pas. Il faut plus d’éducation, afin de mettre le respect et le libre arbitre au cœur des enseignements, des pratiques et du quotidien de notre jeunesse ; plus de solidarité fraternelle pour redonner courage aux exclus de notre société. C’est de tout cela dont nous devrions nous nourrir et nous enrichir.

C’est la raison pour laquelle le groupe Socialistes et apparentés a déposé une proposition de résolution dont l’unique article vise à lutter contre toutes les formes de discrimination et à rappeler solennellement notre détermination commune, dans l’assemblée du peuple, à lutter contre ce qui nous divise, nous blesse, et nous éloigne de notre humanité.

L’engagement de la France en faveur d’une définition universaliste de la citoyenneté ne peut se construire sur la base d’origines, de critères d’appartenance à des ethnies ou des religions, d’orientations politiques ou de particularismes qui ne cessent de s’affirmer. L’histoire tumultueuse de notre République est traversée par la détermination forte à toujours préférer l’intérêt général et la générosité de l’universel aux revendications particulières, en traçant un chemin de liberté, en combattant l’oppression. La volonté de donner à la loi les moyens de cette belle ambition devrait nous réunir aujourd’hui et tout au long de la présente législature. C’est de notre détermination à sortir des textes incantatoires pour affronter avec réalisme les fractures de notre société dont il doit être question aujourd’hui.

Vous l’aurez compris, chers collègues : le groupe Socialistes et apparentés votera unanimement contre cette proposition de résolution. (Applaudissements sur les bancs des groupes SOC et FI.)

M. Sylvain Maillard. Pas unanimement !

M. Boris Vallaud. Si ! Le groupe est unanime !

M. le président. La parole est à M. Meyer Habib.

M. Meyer Habib. La politique française de lutte contre l’antisémitisme est un échec, dont témoignent l’explosion des actes antisémites et les douze Français assassinés depuis 2003, parce que juifs. Les juifs subissent 50 % des actes racistes alors qu’ils ne représentent que 1 % de la population.

Face à l’urgence, on entend beaucoup de discours, mais il y a très peu d’actes. La compassion est bien là, mais le manque de courage politique aussi. En témoigne le report, la gêne et le malaise autour de cette misérable proposition de résolution, laquelle aurait dû tous nous rassembler, comme ce fut le cas en Allemagne ou en Grande-Bretagne. Contesté au sein de la majorité, malgré les engagements du Président de la République, le texte a été réécrit et nous est aujourd’hui présenté dans une version édulcorée.

Pourquoi ? À cause de la définition retenue par l’IHRA, l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste, qui assimile la négation du droit d’existence de l’État d’Israël à de l’antisémitisme.

Chers collègues, je tenterai de démontrer que la détestation d’Israël est le nouvel antisémitisme. Elle n’est qu’une variante de la haine de la France, de la République et de ses valeurs. Permettez-moi d’abord un bref panorama historique.

Le peuple juif plonge ses racines dans une histoire longue de près de 4 000 ans. À chaque génération ou presque, il fût confronté à l’antisémitisme. Une chose est néanmoins certaine : malgré les affres de l’exil, des massacres des perpétrés par les croisés aux bûchers de l’Inquisition, des pogroms cosaques au soulèvement du ghetto de Varsovie, jamais le nom de Jérusalem – également appelée Sion –, n’a quitté les prières du peuple juif. Jour après jour, depuis 2 000 ans, les juifs répètent : « L’an prochain à Jérusalem » – L’Shana Haba’ah B’Yerushalayim.

M. Alexis Corbière. Ici, c’est la République française !

M. Meyer Habib. Tout est résumé par cet extrait du magnifique livre de Chateaubriand – qui fut ministre des affaires étrangères –, Itinéraire de Paris à Jérusalem, dans lequel il écrit en 1811 que le peuple juif « a assisté dix-sept fois à la ruine de Jérusalem, et rien ne peut le décourage ; rien ne peut l’empêcher de tourner ses regards vers Sion. » Le sionisme réside au cœur de l’identité juive.

En 1791, la France a été pionnière dans l’émancipation des juifs,…

M. Alexis Corbière. La République française l’a été, oui !

M. Meyer Habib. …qui sont devenus des citoyens français et ont épousé en masse les idéaux de la République. La contribution du franco-judaïsme à la France est immense : bien avant Léon Blum, Simone Veil, Robert Badinter, Romain Gary, Simone Signoret ou Serge Gainsbourg, il y eut Marcel Proust, André Citroën, les frères Pereire et tant d’autres !

Malgré cela, dès le XIXè siècle, nationalistes et réactionnaires accusent le juif d’être un ennemi de l’intérieur et un cosmopolite. Pour l’antisémite de gauche, le juif, c’est la finance internationale et le capitaliste à abattre – toujours les mêmes fantasmes d’argent, de pouvoir, de perversion.

L’affaire Dreyfus a ensuite opposé deux France. « Que Dreyfus est capable de trahir, je le conclus de sa race », s’écriait Maurice Barrès. Face à l’hystérie antisémite, c’est ici, à Paris, qu’un jeune correspondant de presse juif autrichien, Theodor Herzl, est arrivé à la conclusion que, pour résoudre le problème de l’antisémitisme, il fallait créer un État juif. Ce fut la naissance du sionisme moderne, ce rêve deux fois millénaire des juifs de revenir sur la terre de leurs ancêtres.

Mme Sabine Rubin. Pas tous les juifs !

M. Meyer Habib. En 1933, Hitler accède au pouvoir. La France est dirigée par Vichy, ses lois anti-juives et la collaboration. Six millions de Juifs, dont 76 000 Français, sont exterminés par les nazis. Qu’a fait le monde pour arrêter la Shoah ? Rien. Alors que les Alliés déversaient nuit et jour des pluies de bombes sur l’Allemagne, rien n’a été fait pour arrêter Auschwitz !

En 1948, trois mille ans après le roi Salomon, naissait l’État d’Israël. Le même peuple, la même langue, la même foi sur la même terre : c’est un cas unique dans l’histoire.

M. Alexis Corbière. Vous parlez religion à la tribune : nous sommes le pays de la laïcité !

M. Meyer Habib. Les antisionistes perçoivent l’État d’Israël comme une compensation de la Shoah. C’est à la fois obscène et faux. En revanche, je suis absolument convaincu que, si l’État d’Israël avait existé, il n’y aurait jamais eu la Shoah : Israël est l’unique certificat d’assurance-vie du peuple juif.

Malgré la Shoah, l’antisémitisme a persisté après-guerre, porté par les nostalgiques de Pétain et l’extrême droite du « point de détail », du « Durafour crématoire » et du négationnisme de Robert Faurisson.

En 1967 éclate la Guerre des Six Jours, au cours de laquelle Israël écrase ses voisins qui promettaient de jeter les juifs à la mer.

M. Jean-Philippe Nilor. Et tue des enfants palestiniens !

M. Meyer Habib. À partir de là, les perceptions évoluent… (Exclamations sur les bancs des groupes FI et GDR.) Souffrez de m’écouter quelques minutes !

M. Jean-Philippe Nilor. Ils tuent des enfants palestiniens !

M. Meyer Habib. Les perceptions évoluent, comme, hélas ! notre politique étrangère : ceux-là mêmes qui exprimaient compassion et pitié pour les Juifs en pyjamas rayés se mettent à les haïr quand ils se défendent libres, les armes à la main, en uniforme de Tsahal ! C’est le début du nouvel antisémitisme, l’antisionisme.

L’antisionisme n’a jamais été la simple critique de la politique de l’État d’Israël, qui peut être légitime : il est sa diabolisation obsessionnelle, le détournement des rhétoriques antiracistes et anticolonialistes pour refuser aux juifs une identité nationale. Par ce biais, on drape l’antisémitisme d’une parure politiquement correcte.

Souvenez-vous : dès les années 1970, des juifs français sont assassinés au nom de la haine d’Israël ! En juin 1976, un vol d’Air France reliant Tel-Aviv à Paris a été détourné vers Entebbe par des terroristes palestiniens et des activistes allemands d’extrême gauche, qui ont séparé les passagers : les juifs ont été gardés en otages, tandis que les non-juifs ont été libérés. Le commandant de bord Michel Bacos – décédé en 2019 – a sauvé l’honneur de la France en refusant d’abandonner les passagers juifs, mais ce fut un commando israélien qui dut parcourir 3 000 kilomètres pour libérer nos otages. Il était mené par le lieutenant-colonel Yoni Netanyahu – frère de Benyamin –, qui est mort, à 27 ans, pour libérer nos otages !

Le 3 octobre 1980, l’attentat contre la synagogue de la rue Copernic a fait quatre morts et quarante-six blessés. Je vous laisse méditer ce commentaire du Premier ministre Raymond Barre, qui a évoqué un « attentat odieux qui voulait frapper les Israélites qui se rendaient à la synagogue et qui a frappé des Français innocents […] ».

En août 1982, l’attentat de la rue des Rosiers, perpétré en plein quartier juif par des Palestiniens au nom de la haine d’Israël, a fait six morts. Pour l’antisioniste, l’équation est simple : Israël égale colonisation, égale sioniste, égale Juif.

Le nouvel antisémitisme, chers collègues, prospère sur fond de détestation d’Israël, d’islamisme et de théories du complot. Dans les territoires perdus de la République, l’antisémitisme fait partie intégrante d’une contre-culture communautariste qui rejette la France, la République et la laïcité. On siffle la Marseillaise et les minutes de silence, on se dit « plus Kouachi que Charlie », on refuse d’étudier la Shoah, et « juif » est une insulte avant que ce ne soit au tour de « français ».

Je ne me tairai pas sous prétexte de ne pas faire d’amalgame. On a d’abord tué des juifs, puis des policiers et des journalistes avant de tuer des Français sans distinction. Je suis inquiet pour les juifs, mais surtout pour la France.

Un signe ne trompe pas : la diabolisation du juif et d’Israël est devenue le signe de ralliement de tous ceux qui vomissent le système. Dois-je vous rappeler les slogans de certains gilets jaunes – « Macron égale Rothschild égale Sion », « Macron, pute à juifs ! » – et les insultes adressées à Alain Finkielkraut – « sale sioniste ! », « retourne à Tel-Aviv ! », « sale race ! » ?

J’accuse une partie de la gauche d’attiser la haine d’Israël pour séduire l’électorat des quartiers. (Protestations sur les bancs du groupe FI.)

J’accuse les mêmes islamo-gauchistes d’appliquer un double standard, considérant que lorsque l’on tue des civils à Tel-Aviv ou Jérusalem, c’est de la résistance, alors que quand on le fait à Paris ou à Nice, c’est du terrorisme !

M. Alexis Corbière. Cela suffit, maintenant ! C’est une provocation !

M. Meyer Habib. J’accuse une certaine gauche d’indignation sélective : elle brandit le droit international dès qu’Israël construit un logement en Judée, mais elle reste silencieuse quand on massacre en Syrie, au Vénézuela, en Iran ou en Turquie ! J’accuse cette même gauche de marcher dans des manifestations où l’on crie « mort aux Juifs », où l’on compare Gaza à Auschwitz, où l’on accroche des étoiles jaunes à des enfants musulmans – en 2019, en France !

J’accuse aussi une certaine presse de désinformation systématique quand il s’agit d’Israël.

M. Éric Coquerel. Vous soutenez l’extrême droite israélienne ! C’est insupportable !

M. Meyer Habib. J’accuse votre majorité, monsieur Castaner, de tenir un double langage en inscrivant un champion de la campagne BDS – boycott, désinvestissement et sanctions –, pourtant illégale, sur sa liste aux élections européennes. Le mouvement BDS, parlons-en : vous voulez boycotter ? Allez jusqu’au bout : boycottez la clé USB, l’application Waze, la caméra endoscopique, les tomates cerises, les médicaments génériques, les exosquelettes ou les panneaux solaires ! Boycottez Israël !

On stigmatise, puis on diabolise avant de frapper et de tuer. Sur les 200 litiges territoriaux en cours à travers le monde, un seul vire à l’obsession : celui qui implique Israël, ce minuscule État, l’unique démocratie d’une région livrée à la barbarie et au fanatisme, l’ultime rempart de nos valeurs face à l’islam politique qui a tué 263 Français, le pays dont les services de renseignement ont évité plusieurs attentats de masse en France ! Stop à l’hypocrisie et au déni !

Pour citer Roger-Pol Droit, « on ne naît pas antisémite. Mais, à force d’être antisioniste, on le devient. » Les nouveaux antisémites ne lisent pas Céline ou Maurras. Ils préfèrent la quenelle au salut hitlérien et le keffieh à la croix gammée. Ils disent « sale sioniste » au lieu de dire « sale juif », et, par ce tour de passe-passe sémantique, ils échappent à la loi. L’antisionisme, c’est la nouvelle bannière de la gauche. C’est aussi la bannière de l’Iran, qui déclare ouvertement vouloir rayer Israël de la carte dans l’indifférence totale de la France.

Pour conclure, mes chers collègues, un des moments les plus douloureux de ma vie fut sans doute le vol de nuit transportant à Jérusalem les petits cercueils des victimes de l’école Ozar Hatorah de Toulouse. J’étais assis en silence aux côtés d’Éva Sandler, qui venait de perdre son mari Jonathan et ses deux petits garçons Arieh et Gabriel, tués à bout portant au nom de l’antisionisme, tout comme la petite Myriam Monsonégo. Éva Sandler sanglotait pudiquement en serrant Liora, âgée de dix mois, seul petit bout de bonheur d’une vie dévastée. Elle n’avait pas de haine ; seulement de la dignité. Alain Juppé était assis à côté de moi, les larmes aux yeux, très ému lui aussi.

Jamais je n’oublierai non plus ces appels à l’aide de William Attal, le frère de Sarah Halimi, ni ceux d’Allan et Daniel Knoll, qui sont venus me voir lorsque leur mère – qu’on appelait alors Mireille K. –, après avoir survécu à la rafle du Vél’ d’Hiv, a succombé au nouvel antisémitisme des quartiers. Permettez-moi de citer aussi Sébastien Selam, disc jokey trop souvent oublié, Ilan Halimi, ainsi que François-Michel Saada, Philippe Braham, Yoav Hattab, et Yohan Cohen, assassinés à l’Hyper Casher de Vincennes. Tous sont victimes du nouvel antisémitisme qui gangrène notre République.

Réveillez-vous ! Depuis l’affaire Dreyfus, le combat contre l’antisémitisme coïncide en France avec le combat républicain.

M. le président. Il faut conclure, monsieur Habib !

M. Meyer Habib. Je vous demande une minute, monsieur le président.

C’est pourquoi la bataille contre l’antisionisme ne concerne pas seulement les juifs : elle touche aux valeurs de notre République.

Un geste fort contre l’antisémitisme eût été d’inscrire l’antisionisme dans le code pénal. Il manque cependant aujourd’hui, pour cela, le courage politique et, disons-le, une certaine idée de la France.

L’adoption de la présente résolution représentera, je l’espère, un petit pas vers l’avenir et, peut-être un espoir de réconciliation. Quel que soit votre vote, il constituera en tout cas un signal. Le groupe UDI, Agir et indépendants votera évidemment la proposition de résolution. (Applaudissements sur les bancs des groupes UDI-Agir et LR.)

M. le président. La parole est à M. François Pupponi.

M. François Pupponi. Ilan Halimi, 23 ans. Myriam Monsonego, 8 ans. Gabriel Sandler, 3 ans. Aryeh Sandler, 6 ans. Jonathan Sandler, 30 ans. Philippe Braham, 45 ans. Yohan Cohen, 20 ans. Yoav Hattab, 21 ans. François-Michel Saada, 64 ans. Sarah Halimi, 65 ans. Mireille Knoll, 80 ans. Onze juifs. Onze Français de confession juive, tués en France parce que juifs, entre 2006 et 2018. Tués par d’autres Français soumis, pour la plupart, à l’idéologie islamiste. Notre pays est malheureusement, et de loin, celui qui déplore le plus grand nombre de victimes de la nouvelle vague d’antisémitisme qui touche l’Europe.

La France n’est pas un pays antisémite, mais il y a en France des antisémites. Surtout, la France a un problème avec son antisémitisme : elle ne veut, en fait, ni le voir, ni l’admettre, ni le traiter, ni l’affronter réellement. Des choses sont faites, mais c’est visiblement loin d’être suffisant, car le cancer de l’antisémitisme est toujours là.

Après chaque acte antisémite, ce sont les mêmes discours répétés et ressassés. « Tuer un juif, c’est tuer la République ». « La France sans les juifs, ce n’est plus la France ». J’ai de plus en plus de mal à entendre ces discours lénifiants, certes nécessaires, mais tellement insuffisants. Ce n’est plus le temps des paroles, mais le temps des actes – et la proposition de résolution dont nous débattons en est un.

Non, je le répète, la France n’est pas un pays antisémite mais elle l’a été à certains moments de son histoire – des moments sombres et pas si lointains dont la déportation du capitaine Dreyfus, les lois antijuives du régime de Vichy et l’organisation des convois de la mort au départ de Drancy sont les plus sinistres exemples.

Aujourd’hui, dans cet hémicycle, la France et la République ont rendez-vous avec leur histoire, qui est cette histoire. Nous verrons si elles sauront être à la hauteur, capables de dire et de trouver les mots qu’il faut, capables de voter cette proposition – laquelle, je le rappelle n’a pas de valeur contraignante et dont le seul but est de mieux définir ce qu’est l’antisémitisme, afin de ne laisser passer aucune discrimination envers nos concitoyens de confession juive. Accordons-nous bien : cette définition est destinée, d’une part, à faire connaître et comprendre ce qu’est l’antisémitisme et, d’autre part, à éclairer la caractérisation des faits et incidents antisémites. Elle vise notamment les milieux scolaires et universitaires : elle pourra, sans exclusive, être utilisée dans des contextes de formation, dans des lexiques, des manuels ou des guides pour l’enseignant. Elle sera également utile pour la formation et les formulaires destinés aux forces de l’ordre et aux magistrats. Elle pourra donc aider à mieux prouver les circonstances aggravantes des crimes et délits antisémites.

Si, au contraire, notre pays n’en est pas capable, nous retournerons à nos faiblesses, à notre manque de courage et à nos complaisances complices.

Je rappelle que ce texte a été voulu par le Président de la République lui-même et je salue son initiative. Je veux aussi remercier Sylvain Maillard de l’avoir repris à son compte et rédigé. Certes, il est perfectible, mais il a le mérite d’exister, d’aller dans le bon sens et de dire l’essentiel : la haine et l’appel à la destruction d’Israël sont un des visages de l’antisémitisme.

Nous devons voter cette proposition de résolution, pour tous nos concitoyens. Pour nos concitoyens de confession juive et pour la mémoire des victimes dont j’ai rappelé les noms.

M. Michel Herbillon. Absolument !

M. François Pupponi. Nous le devons pour affronter les antisémites, pour leur dire que nous ne sommes pas dupes et que nous les combattrons. Nous le devons pour la France et la République qui, sur ce sujet, doivent relever la tête.

Qu’il n’y ait pas d’ambiguïté : il n’est pas question, avec cette résolution, de prendre position au sujet du conflit israélo-palestinien ni de soutenir la politique du gouvernement israélien, comme certains veulent le faire croire. (Murmures sur les bancs du groupe FI.) Sur ces sujets, chacun est et restera libre d’avoir un avis et de l’exprimer. Les Israéliens eux-mêmes, d’ailleurs, ne s’en privent pas et la vitalité de leur vie démocratique et électorale en témoigne. Mais il y a une grande différence entre le fait de critiquer le gouvernement d’Israël, ce qui est naturellement permis, et celui d’appeler à la destruction de l’État d’Israël parce qu’il est composé en majorité de juifs. La haine d’Israël, c’est la haine des juifs.

M. Michel Herbillon. Absolument !

M. François Pupponi. En réalité, dans cette résolution, il est question de la France, de la République et de l’idée que l’on s’en fait. C’est pour ces raisons politiques que je voterai, avec une majorité de mon groupe Libertés et territoires, en faveur de cette motion.

J’aimerais cependant ajouter une raison plus personnelle, qui m’anime intimement : je dédie mon vote à Eva Sandler et à Yaël Cohen. Eva Sandler est une femme remarquable et admirable, qui a perdu deux enfants, sa nièce et son mari dans l’attentat islamiste de l’école Ozar Hatorah, à Toulouse. Yaël Cohen est une femme tout aussi remarquable et admirable, qui habitait Sarcelles et dont le fils a été la première victime de l’attentat islamiste de l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. C’est moi qui, en tant que maire, ai eu la charge de lui confirmer cette terrible nouvelle.

Ces deux femmes, qui sont devenues des amies, ont quitté la France parce qu’elles considéraient que leur pays, notre pays, n’avait pas été capable de protéger un mari et des enfants qui voulaient, tout simplement, vivre leur judaïsme.

Leur départ pour ces motifs doit être pour nous un électrochoc. Oui, des Français de confession juive quittent la France, leur pays, qu’ils aiment, parce qu’ils ne s’y sentent plus en sécurité en tant que juifs.

Quelques jours après l’effroyable tuerie de Toulouse, Eva Sandler était venue s’installer à Sarcelles, la ville dont j’ai été maire pendant vingt ans, avec sa fille, la petite dernière, seule survivante de ses enfants. Pendant ces années sarcelloises, j’ai noué avec elle une amitié forte et sincère. Et puis, le 20 juillet 2014, sous les fenêtres de l’appartement où elle vivait, une manifestation propalestinienne a dégénéré en une horde antisémite où se mêlaient alors les cris de « Mort aux juifs ! » et de « Mort à Israël ! », qui n’étaient pour les manifestants qu’un seul et même mot d’ordre. C’est à la suite de ces émeutes qu’elle m’a annoncé sa décision de partir pour Israël, car elle ne pouvait plus rester dans un pays où elle ne sentait pas en sécurité du fait de sa religion.

Je voterai donc cette proposition de résolution car, lors de notre prochaine rencontre, je veux pouvoir regarder Eva Sandler droit dans les yeux et lui dire que la France ne se résigne pas, qu’elle se bat, qu’elle lutte pour qu’il n’y ait plus jamais de drame comme celui qu’elle a vécu. (Vifs applaudissements sur de nombreux bancs des groupes LT, LaREM, LR, MODEM et UDI-Agir.)

Mme Constance Le Grip. Vous faites honneur à tous !

M. le président. La parole est à Mme Sabine Rubin.

Mme Sabine Rubin. En guise de préambule, je tiens à réaffirmer que la lutte contre l’antisémitisme et toutes les formes de racisme a toujours été au cœur de mon engagement tant politique que personnel. Je ne peux donc que partager la légitime inquiétude de celles et ceux qui s’alarment devant la montée insupportable des actes antisémites. Dans son rapport d’avril dernier, la Commission nationale consultative des droits de l’homme enregistre en effet une hausse des discriminations et actes racistes, avec notamment une explosion des actes antisémites, dont le nombre augmente de 74 %. Face à cette situation, nous devons être fermes et ne laisser aucun répit aux racistes, aux antisémites et aux xénophobes. Nous devons combattre chaque jour ces idées nauséabondes qui veulent envahir nos esprits.

Pour cela, nous avons déjà entre nos mains des outils juridiques et tout un arsenal de lois qui répriment ces délits, et cela depuis un certain temps déjà – la loi du 13 juillet 1990, dite Gayssot, en est un exemple. Nous devons en faire usage. En effet, je doute fortement que la résolution dont nous débattons soit de nature à mieux armer le législateur face à la montée de la xénophobie et qu’elle permette de raffermir l’esprit de concorde et de tolérance, pourtant si nécessaire en ce moment au sein de la communauté nationale, voire internationale. À mon sens, cette résolution apporte plus de confusion qu’autre chose.

M. Michel Herbillon. C’est vous qui semez la confusion !

M. Éric Coquerel. Soyez respectueux !

Mme Sabine Rubin. Elle en dit trop ou trop peu et ne constitue pas un moyen efficace de lutter contre l’antisémitisme, même sous ses formes les plus contemporaines.

Vivement controversé, ce texte ne l’est d’ailleurs pas qu’aux yeux de mon groupe parlementaire : nombreux sont les universitaires, les associations et les institutions qui protestent contre l’adoption de la définition de l’IHRA, l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste. J’en veux pour preuve la tribune, relayée par le journal Le Monde, qu’ont signée près de 127 intellectuels juifs du monde entier pour interpeller la représentation nationale en soulignant la nature contre-productive de cette résolution.

M. Meyer Habib. Toute l’extrême-gauche israélienne vient se mêler des débats du Parlement français !

Mme Sabine Rubin. Tout d’abord, en effet, celle-ci fait un amalgame persistant entre antisionisme et antisémitisme, malgré le remaniement de l’exposé des motifs par M. Maillard. Cet amalgame se situe dans la droite ligne des propos du Président Macron faisant de l’antisionisme une forme moderne de l’antisémitisme. Ainsi, selon l’exposé des motifs de cette proposition de résolution, « critiquer l’existence même d’Israël en tant qu’elle constitue une collectivité composée de citoyens juifs revient à exprimer une haine à l’égard de la communauté juive dans son ensemble ».

Notons déjà qu’il s’agit là d’un postulat plus que discutable : Israël n’est pas une collectivité exclusivement composée de juifs puisque, selon le bureau central des statistiques israélien, le pourcentage d’arabes et de chrétiens devrait se maintenir autour de 20 % jusqu’en 2065.

Notons également qu’adhérer à ce postulat, c’est prendre pour argent comptant la loi « Israël, État-nation du peuple juif » de 2018. Or cette loi organique, qui a suscité des controverses passionnées au sein même de la société israélienne, obéit à une approche qui peut être qualifiée d’ethniciste, et donc contraire tant aux valeurs de notre République qu’à l’esprit fondateur de l’État d’Israël.

Mais, au-delà de ce postulat litigieux, l’amalgame entre antisémitisme et antisionisme est injurieux à l’égard de nombreux juifs, et même de certains Israéliens qui, pour diverses raisons, ne sont pas sionistes : raisons religieuses pour certaines franges orthodoxes, politiques pour ceux qui récusent la notion même d’État-nation ou réagissent au nom de la lutte anticolonialiste, ou culturelles pour ceux qui souhaitent tout bonnement vivre tranquillement parmi leurs concitoyens, sans songer une seconde à une improbable alyah.

Mme Constance Le Grip. « Une improbable alyah » ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

Mme Sabine Rubin. Bien sûr, il existe des individus qui, sous couvert d’antisionisme, encouragent et profèrent un antisémitisme virulent. Le travestissement du crime sous une quelconque idée a toujours existé – ainsi les croisades au nom des valeurs chrétiennes, la colonisation au nom du progrès et de la civilisation et la stigmatisation des musulmans au nom de la laïcité. Doit-on pour autant frapper d’opprobre la laïcité ou le progrès, les exclure du champ de la liberté d’expression et leur dénier le statut d’opinions politiques légitimes et discutables ? Notre arsenal juridique permet d’ailleurs déjà de faire le distinguo. Par exemple, le 2 octobre dernier, M. Alain Soral a été condamné à un an de prison ferme pour son antisémitisme légendaire et à peine déguisé.

Outre cet exposé des motifs, assez problématique dans sa première mouture pour avoir été remanié d’urgence, la définition même de l’IHRA, que l’on nous demande d’approuver, souffre d’ambiguïtés. Désignée comme « définition de travail » depuis 2016, sa caractérisation de l’antisémitisme est floue et n’enrichit nullement l’arsenal répressif déjà existant. En revanche, elle introduit cette même confusion entre antisémitisme et antisionisme, en s’appuyant sur des exemples qui prêtent eux-mêmes à polémique. Ainsi, elle reconnaît comme légitime la critique de la politique israélienne tout en qualifiant d’antisémites des réflexions « en rapport avec l’État d’Israël » consistant par exemple à « prétendre que l’existence d’Israël est une entreprise raciste » ou à « faire preuve d’une double morale en exigeant d’Israël un comportement qui n’est attendu ni requis d’aucun pays démocratique ». Que signifie tout ce galimatias ?

La critique de la politique d’un État peut être juste ou fausse, exagérée, partielle ou partiale : c’est au libre débat, à l’argumentation et à l’échange de points de vue contraires de nourrir la réflexion commune. La situation d’Israël est en effet particulière, du moins à ce qu’il me semble et du point de vue du droit international : malgré de multiples résolutions et condamnations de la part de l’ONU, cet État continue de bafouer sans vergogne les droits humains les plus élémentaires, avec l’approbation d’une poignée de pays comme les États-Unis.

De plus, la définition de l’IHRA, qui vise à saisir les formes les plus contemporaines de l’antisémitisme, réduit l’antisionisme à la réfutation pure et simple de l’État d’Israël. Or c’est avoir quarante ans de retard que de parler de sionisme en prenant pour exemple l’autodétermination du peuple juif car, aujourd’hui, c’est le projet d’extension territoriale d’Israël au-delà des frontières de 1967 qui est qualifié par certains de « sioniste ».

M. Meyer Habib. C’est votre seule obsession !

Mme Sabine Rubin. Et c’est ce projet « sioniste », au sens moderne du terme, qui fait l’objet de critiques acerbes et de mouvements de solidarité à l’échelle internationale, ce qui est tout à fait légitime. C’est également la reconnaissance d’une Jérusalem réunifiée et indivisible comme capitale qui est source de controverses. C’est, enfin, la colonisation en Cisjordanie qui pousse majoritairement des femmes et des hommes à protester dans le monde entier.

Dans ce contexte, je n’ose songer que cette résolution soit prétexte à instrumentaliser le débat pour faire taire toute critique de la politique de l’actuel gouvernement israélien. (Exclamations sur les bancs du groupe LR.) Cette inquiétude est fondée sur mes rencontres avec des ONG israéliennes qui, dès à présent, voient leur action humanitaire dans les territoires palestiniens occupés entravée et menacée.

M. Meyer Habib. Vous voulez dire l’extrême-gauche israélienne !

Mme Sabine Rubin. Certes, cette résolution ne présente pas de caractère contraignant. Néanmoins, elle entend servir de document de référence pour la justice, la police ou l’éducation nationale.

Confuse, ambiguë, portant en son sein des rapprochements tendancieux et sujets à controverse, cette résolution obscurcit – j’insiste sur ce mot –, en favorisant des passions et des partialités aveugles, le chemin d’une lutte contre l’antisémitisme qu’elle prétend éclairer.

M. Alexis Corbière. Très bien !

Mme Constance Le Grip. Vingt pays ont adopté cette résolution ! Ont-ils tous tort ?

Mme Sabine Rubin. Je partage d’ailleurs les appréhensions de la CNCDH, la Commission nationale consultative des droits de l’homme – qui, au passage, n’a même pas été consultée – concernant la portée de cette nouvelle définition. À l’heure des concurrences victimaires – dont M. Habib nous a d’ailleurs donné une belle illustration – et de la montée de la xénophobie et des communautarismes, distinguer et hiérarchiser les racismes par des arguties revient à étouffer l’unanimité nationale qui devrait nous unir dans ce combat.

Chers collègues, je le dis très solennellement : rien ne servira davantage la juste cause que mon collègue Maillard entend défendre au sein de cet hémicycle qu’un vote contre cette résolution. (Applaudissements sur les bancs des groupes FI et GDR. – Mmes Yolaine de Courson, Marie Tamarelle-Verhaeghe et Martine Wonner applaudissent également.)

M. le président. La parole est à M. Jean-Paul Lecoq.

M. Jean-Paul Lecoq. Cette résolution contre l’antisémitisme serait-elle l’émanation d’un mouvement de radicalisation de la politique israélienne ? L’impunité dont jouit Benjamin Netanyahou aux yeux du monde depuis quelques années pourrait à cet égard constituer un indice. Elle se manifeste de différentes manières : silence international face au vote d’une loi établissant deux niveaux de citoyenneté dans l’État d’Israël, celui des juifs et celui des non-juifs, qui composent tout de même 25 % de la population ;…

M. Meyer Habib. La situation du Vénézuela de M. Chavez est-elle meilleure ?

M. Jean-Paul Lecoq. …reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté israélienne sur le plateau du Golan ;…

M. Meyer Habib. C’est plié !

M. Jean-Paul Lecoq. …annonce américaine indiquant que les colonies en Cisjordanie ne sont pas illégales ;…

M. Meyer Habib. Plié aussi !

M. Jean-Paul Lecoq. …déplacement de l’ambassade américaine à Jérusalem ;…

M. Meyer Habib. Plié encore ! (Protestations sur les bancs du groupe GDR.)

M. Jean-Paul Lecoq. …amalgame entre l’appel au boycott et le rappel du droit international pour justifier l’expulsion d’un responsable d’ONG.

Fort de cette impunité, Benjamin Netanyahou repousse les limites toujours plus loin. Cette résolution semble marquer une nouvelle étape car, en l’adoptant, l’Assemblée nationale assénerait deux coups de hache à nos principes républicains les plus fondamentaux.

Premièrement, vous proposez de voter la définition d’une catégorie du racisme : l’antisémitisme. Aussi abject soit-il, l’antisémitisme ne peut relever, d’un point de vue judiciaire et juridique, que du racisme. Or les lois françaises criminalisent toutes les formes de racisme. Depuis la loi sur la liberté de la presse de 1881 jusqu’à la loi, dite Gayssot, de 1990 tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe, en passant par celle de 1972 relative à la lutte contre le racisme, ces lois offrent des outils judiciaires pour lutter contre le racisme et permettent d’organiser la liberté d’expression en France.

Bien évidemment, les députés communistes et leurs collègues du groupe GDR ne peuvent que s’associer à votre indignation à propos des profanations de sépultures, des inscriptions antisémites ou des agressions voire des meurtres de cette nature. Ces actes ne sont pas acceptables et ne le seront jamais. D’ailleurs, dans l’histoire de France, la relation entre juifs et communistes se caractérise par le sang mêlé et les souffrances partagées.

Mais tous ces crimes, discriminations ou agressions ont fait l’objet de procès justes et les victimes ont pu obtenir réparation – si toutefois celle-ci est possible. Lorsque l’antisémitisme se cache derrière l’antisionisme, notre justice le démasque. Cette résolution ne sera par conséquent d’aucune utilité pour les magistrats. Pire : elle fragilise ce que la CNCDH a appelé « l’approche universelle et indivisible du combat antiraciste ».

Si on ajoute aujourd’hui une définition de l’antisémitisme, que diront demain les victimes des autres types de racisme ? Devrons-nous catégoriser toutes les sortes de racisme ? (M. Mustapha Laabid applaudit.) Créerez-vous une concurrence entre les victimes de racisme ? Vous lancerez-vous dans une communautarisation du racisme ? Voulez-vous hiérarchiser les actes racistes, les crimes racistes ? Engagés pour l’amitié entre les peuples et pour la paix, les députés communistes rejettent fermement cette brèche dans le traitement universel du racisme. Ce premier point justifie à lui seul un vote contre la proposition de résolution.

Le deuxième coup de hache dans le pacte républicain, c’est la confusion que crée à dessein cette définition entre un délit, l’antisémitisme, et une opinion politique, l’antisionisme.

Qu’est-ce que le sionisme ? Une théorie politique invitant les juifs à quitter leurs lieux de vie pour rejoindre la Palestine et vivre ensemble sans souffrir des discriminations et des violences antisémites qu’ils subissaient à l’époque. La création de l’État d’Israël à l’issue de la Seconde Guerre mondiale a bouleversé cette théorie puisque son objectif ultime, la création d’un État, était désormais atteint. Le sionisme du XXIe siècle porte sur la colonisation et le blocus par l’État d’Israël de l’État palestinien, en Cisjordanie ou à Gaza.

M. Meyer Habib. On compte 800 000 morts dans la région !

M. le président. Veuillez ne pas interrompre l’orateur, mon cher collègue !

M. Jean-Paul Lecoq. Initialement, le mouvement antisioniste, principalement représenté par des juifs, luttait contre l’idée de créer un État juif. Depuis que celui-ci existe, l’antisionisme a changé d’objet. C’est devenu un mouvement anticolonial qui, s’appuyant sur le droit international et en solidarité avec le peuple palestinien, critique sans concession la politique des gouvernements successifs d’Israël et appelle au boycott des produits israéliens provenant des colonies illégales.

Mme Constance Le Grip. C’est le boycott qui est illégal en France !

M. Jean-Paul Lecoq. Que dit la proposition de résolution face à cela ? Rien ! Elle indique que l’antisionisme est une forme contemporaine de l’antisémitisme sans jamais le définir précisément. La définition de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste n’est guère plus éclairante, sauf à prendre en considération les exemples qui y sont attachés et lui servent de guide. Or ces exemples sont extrêmement dangereux car ils laissent penser que certaines critiques de l’État israélien sont assimilables à de l’antisémitisme. Une résolution qui crée du flou sur l’objet qu’elle est censée clarifier n’est pas bonne. Voilà une autre raison de ne pas voter ce texte.

Ce brouillage qui n’est opéré qu’à des fins politiciennes nuit à la vraie lutte contre l’antisémitisme. Comment ne pas voir qu’une telle confusion ouvrirait la porte à des détournements, comme celui qui a conduit, en novembre 2015, le Premier ministre israélien à qualifier d’antisémite la note interprétative de la Commission européenne qui proposait l’instauration d’un étiquetage spécifique pour les produits issus de colonies israéliennes en Palestine ? Cette limitation de la liberté d’opinion, à travers l’assimilation de la critique d’Israël à de l’antisémitisme, n’est pas acceptable et fournit aux députés communistes une raison supplémentaire de ne pas voter cette résolution.

Si la majorité votait cette résolution, il pourrait advenir ce qui s’est passé plusieurs dizaines de fois au Royaume-Uni et en Allemagne, où des universités ou des associations ont renoncé à organiser des débats sur le thème de la colonisation par crainte d’être accusées d’antisémitisme. Des municipalités qui ont adopté cette définition s’en servent maintenant pour qualifier d’antisémites les groupes de défense des Palestiniens.

M. David Habib. On glorifie les terroristes assassins d’enfants !

M. le président. Monsieur Habib, s’il vous plaît !

M. Jean-Paul Lecoq. Nous avions déjà vécu une telle situation en France en janvier 2011, lorsque l’École normale supérieure de Paris avait interdit à Stéphane Hessel d’intervenir à l’occasion d’une conférence portant sur la criminalisation du mouvement militant en faveur du boycott d’Israël. Le flou de la définition de l’IHRA est tel qu’il en résultera une peur d’être suspecté d’antisémitisme, cette crainte engendrant inévitablement l’autocensure, voire la censure active. Bravo ! Les pires dictatures vous applaudiraient.

Grâce à cette définition, les adversaires acharnés de l’appel au boycott, du désinvestissement dans les colonies et du respect du droit et des sanctions internationales trouveront toujours une astuce pour attaquer les militants sur leur supposé antisémitisme.

Pourtant, j’ai appelé à boycotter les produits sud-africains lorsque ce régime d’apartheid emprisonnait Nelson Mandela. Suis-je anti-sud-africain ? Non. J’ai appelé à boycotter les produits marocains issus des colonies illégales au Sahara occidental. Suis-je anti-marocain ?

Mme Constance Le Grip. Oui !

M. Jean-Paul Lecoq. Non. J’ai appelé à boycotter les produits israéliens issus des colonies illégales implantées en Palestine. Suis-je antisémite ? Bien sûr que non.

Mme Constance Le Grip. Mais ce boycott est illégal !

M. Jean-Paul Lecoq. Je suis pour que le droit international s’applique partout et toujours. (Applaudissements sur les bancs des groupes GDR et FI.) Mais je m’oppose systématiquement aux gouvernements d’extrême droite, racistes et colonisateurs.

M. Meyer Habib. Quelle honte !

M. Jean-Paul Lecoq. Fidèles au principe d’amitié entre les peuples, les députés du groupe Gauche démocrate et républicaine ne confondent jamais les peuples avec les agissements de leurs gouvernements. C’est cela, être antiraciste, et c’est d’ailleurs ce qui distingue notre définition de la vôtre.

Le racisme consiste à appliquer des idées reçues hostiles à toutes les personnes d’un groupe, ôtant à tout membre de ce groupe la possibilité d’être différent. Ainsi votre définition de l’antisémitisme est-elle raciste puisqu’elle confond les juifs pris dans leur ensemble avec les agissements du gouvernement israélien, qui est sioniste. Cette définition obligerait d’ailleurs chaque juif à choisir entre être un sioniste, donc un juif en quelque sorte légitime, ou être un traître à son identité s’il choisissait de s’opposer à la colonisation menée par le gouvernement israélien.

Les cosignataires de cette proposition de résolution ne font peut-être pas tous partie des trente-cinq parlementaires invités en juillet dernier par l’organisation Elnet pour un voyage luxueux en Israël à la rencontre de Benjamin Netanyahou – un séjour comparable a d’ailleurs eu lieu l’année dernière.

M. David Habib. Pour vous, M. Netanyahou représente le diable ! Savez-vous combien d’attentats il a permis d’éviter en France ?

M. Jean-Paul Lecoq. Certains d’entre vous restent heureusement libres de voter en leur âme et conscience.

M. Michel Herbillon. Nous sommes tous libres !

M. Jean-Paul Lecoq. Les députés communistes voteront contre cette proposition de résolution et vous invitent à faire en sorte que la loi française s’applique totalement pour lutter contre toutes les formes de racisme. (Applaudissements sur les bancs des groupes FI et GDR ainsi que sur quelques bancs du groupe SOC.)

M. le président. La parole est à M. Éric Ciotti.

M. Éric Ciotti. La proposition de résolution que nous examinons est pertinente et malheureusement plus que jamais opportune car elle est à la hauteur de la gravité du moment que traverse notre pays. Depuis plusieurs années, la France est confrontée à une résurgence de l’antisémitisme insupportable et sans doute inédite depuis la Seconde Guerre mondiale.

Mireille Knoll, Sarah Halimi, Ilan Halimi : la liste des victimes ne cesse de s’allonger. Elles sont mortes parce qu’elles étaient juives, deux générations après la Shoah. Alors que les personnes de confession juive représentent moins de 1 % de la population française, elles sont victimes chaque année d’environ 50 % des actes racistes. Aujourd’hui en France, des juifs sont contraints de quitter leur quartier, leur ville, leur département, de quitter notre pays, parce que la haine les poursuit de nouveau.

Nous avons le devoir de combattre cette barbarie chaque jour, chaque instant, chaque minute, chaque seconde (Applaudissements sur les bancs du groupe LR.) Il faut éradiquer cette haine et protéger nos concitoyens qui en sont les victimes. Ils doivent trouver la République à leurs côtés. Notre pays doit être lucide sur les causes de la montée de l’antisémitisme, et surtout armé pour combattre ce fléau car il ne concerne pas seulement une communauté mais la République tout entière.

Une nouvelle forme d’antisémitisme, portée par les islamistes avec le soutien de leurs complices, les islamo-gauchistes, masque aujourd’hui son vrai visage derrière une pseudo-revendication antisioniste.

Mme Constance Le Grip. Il fallait le dire !

M. Éric Ciotti. Or il n’y a pas un visage de la haine qui serait insupportable tandis qu’un autre serait excusable. Rien ne peut justifier l’horreur. La haine des juifs et d’Israël doit être combattue. Vouloir détruire l’État d’Israël, c’est de nouveau vouloir supprimer le peuple juif.

Face à l’inacceptable, la proposition de résolution dont nous débattons aujourd’hui va dans le bon sens. Il est indispensable d’approuver, comme l’ont d’ailleurs fait quinze autres membres de l’Union européenne, la définition de l’antisémitisme telle qu’elle a été conçue par l’IHRA. L’antisionisme, autre visage de l’antisémitisme, doit être combattu avec une force inépuisable. Il ne peut servir de masque à la haine des juifs. Je veux saluer ce soir l’initiative du Président de la République relayée par le groupe d’études de l’Assemblée nationale sur l’antisémitisme et par son président Sylvain Maillard.

Je regrette néanmoins que cette initiative n’ait qu’une valeur déclarative. Cette démarche, bien que pertinente, ne modifiera pas le droit ni les comportements mais nous devons tous ensemble soutenir avec force sa portée symbolique. Je pense néanmoins qu’une politique plus efficace, plus ciblée, dirigée contre toutes les formes d’antisémitisme, est aujourd’hui plus que jamais indispensable.

La guerre contre l’antisémitisme exige le dépassement des clivages politiques et l’unité nationale, et c’est la raison pour laquelle le vote de cette proposition de résolution est un devoir pour tous les républicains. Elle exige aussi de rompre avec une forme de naïveté et de démasquer partout, en tout lieu, les ennemis de la République et de la civilisation dont nous sommes les héritiers. Oui, nous devons combattre ceux qui avancent à mots camouflés, ceux qui masquent leurs intentions réelles. Oui, mes chers collègues, voter cette proposition de résolution est un devoir pour tous les républicains. (Applaudissements sur les bancs du groupe LR et sur plusieurs bancs du groupe UDI-Agir. – M. Jean-François Eliaou applaudit également.)

M. Meyer Habib. Bravo !

M. le président. La parole est à M. Jean Lassalle.

M. Jean Lassalle. Il en va toujours un peu de même dans la longue histoire des hommes, et sans doute nous, Français, y sommes tout particulièrement sensibles : lorsque l’homme cesse d’aimer l’homme, lorsqu’il se perd de vue et ne sait plus faire humanité, lorsqu’il sort de la civilisation sans même s’en rendre compte ; lorsque enfin, surpris par un changement brutal du monde qui est le sien, il perd tous ses repères, alors il exhume certains vocables, certains noms. Ces vocables et ces noms, nous les avons entendus à la veille des catastrophes qui ont ensanglanté l’humanité.

Je suis de ceux qui pensent que, depuis trop longtemps déjà – peut-être à cause de cette mondialisation qui, une fois encore, concentre toutes les richesses dans les mains de quelques-uns –, les réseaux sociaux, anges ou démons, ont paru libérer la parole des hommes de toute contrainte, les exonérant de rendre des comptes à son sujet ; de là, sans doute, leur sentiment de pouvoir s’en prendre librement à ce peuple qui fut, dans la longue et tragique histoire des hommes, le plus brimé et le plus poursuivi, à ce peuple qui fut détruit.

S’il est en effet un peuple qui a subi de telles épreuves, c’est, comme tant d’autres aussi, le peuple hébreu. Dans cette France qui se cherche, monsieur le ministre, nous devons employer tous nos efforts à évacuer l’hystérie qui s’est emparée de notre débat public, de notre manière de nous adresser les uns aux autres. Sans doute y a-t-il des choses à revoir – mais c’est là un travail de très longue haleine – dans notre école, dans notre façon de transmettre le savoir, l’histoire, la culture et les arts ; sans doute le service civique et militaire, cette initiative bienvenue du Président de la République, doit-il aller beaucoup plus loin pour permettre à la société de refaire corps. Mais, ne l’oublions pas, rien ne ressemble plus à un homme qu’un autre homme ; et nulle créature n’est aussi avide de sociabilité que l’homme, pour peu qu’il ait chassé les mauvais génies de son esprit.

Je me félicite de voir des débats de ce genre – et celui-ci n’est d’ailleurs pas le premier – se tenir dans notre assemblée, car elle est précisément le lieu d’expression de tous les Français et, d’une certaine façon, de l’universalité dont notre pays, aux yeux de bien plus de gens qu’on ne croit, est encore l’emblème. En un mot comme en mille, l’histoire doit nous instruire. Ce qu’ont subi Israël, le peuple hébreu et beaucoup d’autres peuples encore justifie que l’on mette tout en œuvre pour commémorer certains événements, pour éveiller l’esprit de nos enfants sur le fléau récurrent qui annonce toujours les grandes catastrophes.

Je veux donc pouvoir continuer à m’incliner devant la mémoire de la Shoah et de tant d’autres catastrophes.

Plusieurs députés du groupe LaREM. Le temps de parole est épuisé !

M. le président. Merci de conclure, monsieur Lassalle.

M. Jean Lassalle. Je veux cependant rester libre de critiquer la politique d’Israël lorsqu’elle ne me convient pas, comme je le fais, en pareil cas, de la politique des États-Unis, de l’Allemagne, de l’Irlande ou de je ne sais quel autre pays encore.

M. le président. Merci.

M. Jean Lassalle. Cette liberté, je veux la garder car c’est une liberté républicaine, inscrite dans nos gènes.

Merci, monsieur le président, de m’avoir laissé déborder un peu.

M. le président. La discussion générale est close.

La parole est à M. le ministre de l’intérieur.

M. Christophe Castaner, ministre de l’intérieur. Dans toutes vos interventions, mesdames et messieurs les députés, j’ai entendu un message commun : la haine n’a pas sa place dans la République ; l’intolérance n’a pas sa place en France. J’ai aussi entendu beaucoup de prises de position et d’interrogations dont l’objet ne concerne pas l’article unique qui vous est soumis.

J’en resterai donc à l’essentiel, c’est-à-dire à cette conviction que le Président de la République et tout le Gouvernement partage avec moi : la haine est un venin puissant. Elle s’alimente des préjugés. Elle nourrit les rumeurs les plus folles. Elle nie les évidences comme les faits historiques. Elle se répand sur internet comme dans les esprits avant de passer à l’action, à l’attaque. La haine peut tous nous concerner, tous nous toucher. Elle est celle qui sévit contre les croyants et contre les athées. Elle est celle qui touche les chrétiens, les musulmans, les juifs. La haine est un concentré de bêtise et, au fond, elle ne fait que traduire la peur de la différence. Nous devons donc lutter contre toutes les haines et protéger chacun.

Ce combat est long et difficile. Aussi devons-nous saisir chaque occasion qui nous est donnée de le faire avancer. En prononçant ces mots, je me souviens, comme vous, du martyre d’Ilan Halimi, mort torturé, victime de préjugés odieux parce qu’il était juif. Je me souviens aussi de ce soir de l’hiver dernier où je me suis rendu à son mémorial, ce mémorial qui fut profané pour souiller sa mémoire, les deux arbres plantés en son hommage ayant été abattus.

En m’adressant à vous, je me rappelle les tombes du cimetière juif de Quatzenheim, renversées et souillées. Ce matin même, ce sont les tombes du cimetière juif de Westhoffen qui ont été profanées. Je me souviens qu’en février dernier, un jeune homme, âgé de 16 ans à peine, fut roué de coup parce qu’il était de confession juive. Je me rappelle encore qu’en avril, à Paris, un homme fut braqué avec un pistolet sur la tempe au seul motif qu’il était juif. Nous ne pouvons pas l’accepter. Nous devons réagir de manière forte et systématique ; dénoncer, appeler le mal par son nom et condamner sans pudeur coupable ni faux-semblant.

L’antisémitisme, c’est la haine de l’autre. L’antisémitisme, c’est la bêtise et la violence. L’antisémitisme, c’est un affront fait à la République et c’est une atteinte à la France. En février dernier, le Président de la République avait donc fait une promesse : « Plus jamais ça ». Cela signifie que personne ne peut être injurié, menacé ou agressé pour ce qu’il est, pour son origine ou pour sa couleur de peau.

Cette promesse, je crois, n’est pas seulement adressée aux Français de confession juive. Non : selon moi, elle est plus large, elle s’adresse à toutes celles et à tous ceux qui aiment et respectent la République, qu’ils croient ou qu’ils ne croient pas. « Plus jamais ça », cela veut dire que chacun doit être protégé, que chacun doit être en mesure d’exercer son culte dès lors qu’il accepte nos valeurs et nos lois. Cette promesse, enfin, c’est un avertissement : un avertissement ferme et sans ambiguïté à tous ceux qui se croient au-dessus des lois.

La proposition de résolution nous permet de nous joindre à cet appel et de faire un pas de plus pour honorer cette promesse républicaine. Ce texte ne dit qu’une chose : il affirme haut et fort la position de la France ; il est une condamnation sans aucune ambiguïté de tous les mots, de tous les gestes, de tous les actes antisémites. C’est l’objet même de son renvoi à la définition de l’antisémitisme élaborée par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste.

D’abord, et afin d’éviter tout malentendu, il me semble important, compte tenu de ce que j’ai pu entendre cet après-midi, de préciser ce qu’est l’IHRA. Cette organisation internationale, fondée en 1998, regroupe trente et un pays, parmi lesquels la France et le Canada, pour renforcer et promouvoir, autour d’experts, l’enseignement de la Shoah, la recherche et la mémoire.

Il y a trois ans, sur la base d’un consensus entre les pays membres auquel s’était associée la France, l’IHRA a adopté une définition dite de « travail » de l’antisémitisme. C’est sur cette définition que, mesdames et messieurs les députés, vous allez voter dans quelques instants. Je veux donc vous la relire : « L’antisémitisme est une certaine perception des juifs, pouvant s’exprimer par de la haine à leur égard. Les manifestations rhétoriques et physiques de l’antisémitisme sont dirigées contre des individus juifs ou non-juifs et/ou leurs biens, contre les institutions de la communauté juive et contre les institutions religieuses juives. »

Il est important, je crois, de revenir aux termes mêmes de cette définition pour éviter de lui faire dire tout et n’importe quoi. Or, cet après-midi, j’ai entendu beaucoup d’arguments hors de propos à cet égard. Les termes « sionisme » et « antisionisme », par exemple, ne figurent pas dans la définition de travail de l’IHRA. Les exemples en sont également choisis avec attention, afin d’éviter tout empiétement sur la liberté d’expression. Cette définition est rassembleuse : lisons-la, écoutons-la et respectons-la. Vingt pays l’ont d’ailleurs d’ores et déjà adoptée, dont seize membres de l’Union européenne, comme le Parlement européen lui-même, à une très large majorité, le 1er juin 2017.

Le Parlement européen, de fait, s’est prononcé sur le texte, non sur un débat fantasmé. Le document de l’IHRA précise aussi que « les critiques à l’égard d’Israël comparables à celles exprimées à l’encontre d’autres pays ne peuvent être qualifiées d’antisémites ». Telle est la réalité du texte sur lequel, mesdames et messieurs les députés, vous devez vous prononcer. Cette définition a volontairement été choisie et pesée pour mieux saisir la réalité de l’antisémitisme moderne sans prêter le flanc aux polémiques. Elle n’est juridiquement pas contraignante, et n’a pas vocation à l’être. Je le dis devant vous, cette proposition de résolution n’a vocation à modifier ni notre code pénal, ni notre droit en matière de liberté d’expression. C’est de cela seul que nous devons parler, et cela seul qui est aujourd’hui soumis à votre vote.

M. Jean-Paul Lecoq. À quoi la proposition de résolution sert-elle, alors ?

M. Christophe Castaner, ministre. Adopter la définition que je viens de citer, monsieur le député, est donc geste symbolique fort.

M. Jean-Paul Lecoq. Elle ne sert qu’à diviser quand il faudrait réunir !

M. Christophe Castaner, ministre. Cela ne consiste pas à changer notre droit, mais à mieux faire comprendre ce qu’est l’antisémitisme à ceux qui l’assimilent à la liberté d’expression ; à donner aux universitaires, aux formateurs et aux professeurs une définition de travail claire pour mener le travail, toujours nécessaire, de pédagogie ; à permettre aux enquêteurs et aux magistrats de mieux décrypter la haine antisémite pour mieux la poursuivre et la sanctionner.

M. Jean-Paul Lecoq. Vous vous contredisez, monsieur le ministre !

M. Christophe Castaner, ministre. Cette définition, dont je répète qu’elle est dite « de travail », est donc un outil opérationnel fort.

C’est en disant les choses, monsieur Lecoq, que nous ferons reculer la haine. C’est en votant des textes comme celui-ci que nous montrerons notre détermination collective à combattre l’antisémitisme et, plus largement, toutes les formes d’intolérance et de haine.

M. Jean-Paul Lecoq. Faites plutôt appliquer la loi ! Et consacrez suffisamment de moyens à la lutte contre l’antisémitisme !

M. Christophe Castaner, ministre. Oui, monsieur le député, il faut savoir nommer les choses car, j’en suis convaincu, dire les choses et dénoncer fermement, c’est la première des nécessités,…

M. Jean-Paul Lecoq. Agissez ! Faites le nécessaire !

M. Christophe Castaner, ministre. …c’est la première des urgences morales qui doit nous rassembler. Or, avec tout le Gouvernement, nous le faisons. Nous avons répondu à la colère des Français contre la multiplication des atteintes antisémites, cet hiver – mais nous devons aller plus loin en la matière.

En février dernier, le Président de la République a demandé la dissolution d’associations haineuses et violentes. Ses engagements ont été tenus : le 24 avril, le Bastion social était dissous et, le 24 juillet, c’était au tour de Blood and Honour Hexagone. Eh bien, s’il y a des moments où je peux être fier d’être ministre de l’intérieur, c’est quand je récolte le fruit du travail de nos services qui me permet d’empêcher ces associations-là de continuer d’exister. Cela n’avait jamais été fait jusqu’à présent. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.) Ces dissolutions, ce sont des taches effacées du front de la République. J’ai demandé aux services de renseignement la plus grande vigilance pour que ces groupes ne puissent pas se reconstituer. Mais si notre engagement est résolu dans la vie réelle, je sais combien la haine sévit aussi dans l’espace numérique – et là encore nous devons agir.

Mesdames et messieurs les députés, cette proposition de résolution est une avancée dans la lutte contre l’intolérance mais ce n’est qu’une étape. Nous avons parlé d’antisémitisme, mais je n’oublie pas les atteintes antichrétiennes, les plus nombreuses chaque année, ni les atteintes antimusulmanes et la dernière en date, particulièrement ignoble et inacceptable : l’attaque de la mosquée de Bayonne. Tous ceux qui respectent les lois de la République méritent protection, quelle que soit leur foi, quelles que soient leurs pratiques, quelle que soit leur origine ou leur couleur de peau.

Je tiens à souligner mon implication personnelle dans ce combat. La lutte contre la haine ne connaît pas de petite victoire : nous devons nous réjouir de toutes et les soutenir toutes. Or cette proposition de résolution est une de ces victoires contre la haine. Je suis donc fier, au nom du Gouvernement, de la soutenir. (Applaudissements sur de nombreux bancs des groupes LaREM, LR et UDI ainsi que sur plusieurs bancs du groupe MODEM.)

M. le président. Nous en venons aux explications de vote. (Murmures désapprobateurs.) Les explications de vote sont de droit, chers collègues, et de nombreux groupes ont demandé à pouvoir s’exprimer.

Explications de vote

M. le président. La parole est à M. Gilles Le Gendre pour une durée ne pouvant excéder cinq minutes.

M. Gilles Le Gendre. Je serai très bref car ce débat tient son honneur du fait que tous les arguments, toutes les convictions ont pu s’exprimer même si, à l’évidence, nous ne sommes pas tous d’accord sur cette proposition de résolution. Ce débat, j’y insiste, honore l’Assemblée nationale et, au nom des députés du groupe La République en Marche, je suis fier que nous soyons allés à l’encontre de tous ceux, ici ou en dehors de l’hémicycle, qui nous mettaient en garde contre les risques que nous prenions en inscrivant cette discussion à l’ordre du jour. Tous, nous leur avons apporté un démenti cinglant : il n’y a jamais de mal à aborder, à l’Assemblée, les questions politiques, y compris les plus sensibles. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe LaREM.)

Je tiens ensuite à remercier Sylvain Maillard, qui défend cette proposition de résolution depuis plusieurs mois et qui, entendant les réserves qui ont été émises, a accepté de la modifier. J’insiste sur le fait que ce texte doit être pris pour ce qu’il est et seulement pour cela, à savoir une définition plus précise de l’antisémitisme, permettant de prendre en considération une évolution que nous avons été unanimes, il me semble, à relever et à dénoncer.

J’ajoute enfin que j’ai vu, au cours des débats qui ont précédé l’examen en séance de la proposition de résolution, poindre une ambiguïté : la rédaction du texte pourrait laisser accroire que nous négligerions d’autres formes de racisme, d’autres formes de discrimination. Or cette ambiguïté, au sein du groupe LaREM, nous est insupportable. (Exclamations sur les bancs du groupe LR.)

M. Meyer Habib. Que tous les députés de votre groupe votent donc la proposition de résolution !

M. Gilles Le Gendre. Nous entendons, comme vous tous ici, lutter contre l’ensemble des discriminations et des formes de racisme. C’est pourquoi j’ai proposé ce matin, en conférence des présidents, la création d’une mission d’information sur l’émergence de nouvelles formes de racisme et de discrimination et sur l’évaluation des dispositifs de prévention et de sanction. Ses travaux devraient débuter très prochainement.

J’invite par conséquent la plupart de nos collègues à voter la proposition de résolution. (Applaudissements sur de nombreux bancs des groupes LaREM et MODEM.)

M. le président. La parole est à M. Guillaume Larrivé.

M. Guillaume Larrivé. Les députés du groupe Les Républicains, vous l’avez compris, se prononceront en faveur de cette proposition de résolution. Le groupe d’études sur l’antisémitisme a été très directement associé à la rédaction de ce texte important que nous voterons, j’y insiste, avec détermination, avec force. Nous le devons à nos compatriotes juifs de France attaqués, agressés, violentés. Nous voterons aussi, et je l’affirme très directement, en amis d’Israël, en amis de cet État, en amis de ce grand peuple si malmené par l’histoire, si menacé dans son existence même. Nous voterons cette résolution avec force et nous la voterons également avec tristesse.

Oui, je suis triste, ce soir, d’avoir entendu, sur certains bancs, les relents d’un islamo-gauchisme qui ne fait pas honneur à notre nation. (Protestations sur les bancs des groupes FI et GDR.)

M. Sébastien Jumel. Ces propos sont inacceptables !

M. Jean-Paul Lecoq. Et ça, ce n’est pas du racisme ?

M. Guillaume Larrivé. Nous voterons cette résolution avec tristesse lorsque nous constaterons que l’Assemblée ne saura pas, ce soir, se montrer unanime. (Mêmes mouvements.)

M. Hubert Wulfranc. Quittez l’hémicycle !

M. le président. S’il vous plaît, chers collègues !

M. Alain Bruneel. Mesurez-vous la violence de ces propos, monsieur le président ?

M. Guillaume Larrivé. Et je conclurai cette brève intervention en citant, en guise d’avertissement, Bertolt Brecht (Exclamations sur les bancs du groupe GDR) : « Si tu ne participes pas à la lutte, tu participes à la défaite. » Eh bien, chers collègues, je vous invite à refuser la défaite, je vous invite à participer, avec le groupe majoritaire, La République en Marche, avec le premier groupe d’opposition, Les Républicains, à participer à ce combat national contre l’antisémitisme. Nous le devons aux juifs de France, nous le devons à l’ensemble de la communauté nationale. (Applaudissements sur les bancs du groupe LR et parmi les députés non inscrits.)

M. le président. Sur la proposition de résolution, je suis saisi par les groupes La République en Marche, Socialistes et apparentés, UDI, Agir et Indépendants, La France insoumise et Gauche démocrate et républicaine d’une demande de scrutin public.

Le scrutin est annoncé dans l’enceinte de l’Assemblée nationale.

La parole est à Mme Michèle Victory.

Mme Michèle Victory. Nous nous sommes tous longuement exprimés et nous avons tâché de le faire dans la dignité et le respect – pour presque tous –,…

M. Erwan Balanant. « Presque » tous, en effet…

Mme Michèle Victory. …et c’est important.

Malgré ce qu’a déclaré le ministre, nous persistons à ne pas du tout voir l’intérêt de ce texte. Il est au mieux inutile puisque les outils législatifs existent déjà. Et si ces derniers ne sont pas suffisamment employés, il nous faut donner davantage de moyens à la justice afin de la rendre efficace. Et il faudrait sans doute en faire de même s’agissant des enseignants. À ce propos, j’ai cru comprendre, en écoutant certaines interventions, que ces derniers auraient besoin qu’on leur explique ce que sont l’antisémitisme et l’antisionisme parce qu’ils ne sauraient pas apprendre à leurs élèves à faire la différence entre ces notions élémentaires – c’est tout de même un peu violent !

M. Hubert Wulfranc. En effet !

Mme Michèle Victory. À quoi ce texte va-t-il servir ? À renforcer le doute que vous-mêmes avez semé en établissant un lien entre l’antisionisme et l’antisémitisme. Nous nous y refusons, défendant pour notre part les principes universalistes de lutte contre toute forme de racisme. Nous ne voulons pas différencier les haines et nous ne le ferons pas. Vous jouez avec les mots et prétendez placer les gens dans des cases en séparant les prétendus bons républicains des mauvais.

M. Pierre Cordier. Nous sommes les bons républicains, les vrais !

Mme Michèle Victory. Pour notre part, nous entendons pouvoir exprimer notre différence sans être soupçonnés de tolérer, voire d’encourager l’antisémitisme. C’est une injure que vous nous faites en pensant cela. (Applaudissements sur les bancs des groupes SOC et FI.)

M. le président. La parole est à M. Meyer Habib.

M. Meyer Habib. J’ai conclu mon intervention, tout à l’heure, avec sans doute un peu de l’émotion et de la passion qui font partie de mon ADN, mais j’aurais voulu réaliser un rêve, celui que, comme en Allemagne, comme au Royaume-Uni, et au-delà de nos divergences, l’ensemble de l’Assemblée vote cette proposition de résolution – un petit texte, mais qui va dans le bon sens. Or ce n’est pas possible. Pourquoi ? Parce que nos collègues de gauche n’ont qu’un seul mot à la bouche : la colonisation.

M. Jean-Paul Lecoq. Eh bien oui !

M. Meyer Habib. La colonisation serait la source de tous les maux de l’humanité.

M. Jean-Paul Lecoq. C’est l’ONU qui la dénonce !

M. Meyer Habib. Mais, chers collègues, quelles colonies y avait-il lorsque l’État d’Israël a été créé, lorsque les Arabes ont dit : « Jetez-les à la mer ! » (M. Meyer Habib prononce également ces mots en langue arabe) ? Quelles colonies y avait-il en 1956, en 1967 ?

M. Jean-Paul Lecoq. Lisez les résolutions de l’ONU ! Le ministre se doit de les respecter, tout de même !

M. Meyer Habib. Il n’y en avait pas ! De même, quelles colonies y a-t-il à Nice, à Paris, à Saint-Étienne-du-Rouvray ? L’islam politique qui tue en Israël est le même que celui qui tue en France : c’est la réalité, mais vous ne voulez pas l’avouer.

Pour certains, Israël est une obsession. Il n’existe qu’un État juif au monde, un État de 24 000 kilomètres carrés – quand ce qu’on appelle les territoires s’étend sur 6 000 kilomètres carrés. Et on voudrait expliquer qu’un juif serait un colon en Judée ! Comment pourrait-il l’être ? On peut avancer que, dans le cadre d’un accord, certains veulent céder des territoires mais, de grâce, chaque pierre révèle la présence des juifs depuis 4 000 ans dans cette région.

M. Jean-Paul Lecoq. Et la Palestine, elle n’existe pas ?

M. Meyer Habib. Le conflit qui y a cours n’est pas un conflit territorial mais, hélas, une guerre de civilisation.

Or j’aurais tant aimé que nous nous unissions sur quelque chose de si simple ! Vous pourrez continuer de haïr le gouvernement et l’État d’Israël, de voir en Netanyahou le diable incarné, même si son frère, je l’ai dit tout à l’heure, est mort pour libérer les otages retenus dans un avion français et dont certains étaient des Français – nous avons donc une dette morale envers lui. Mais pour vous c’est le diable parce qu’il défend son État. Mais là n’est pas le propos !

Quand j’entends certains de nos collègues affirmer qu’ils vont continuer de boycotter les produits israéliens, alors même que ce boycott est interdit par la loi et que nous sommes des législateurs, cela me pose un problème.

Ce texte n’est pourtant qu’une petite proposition de résolution qui va dans le bon sens…

Nombre de collègues sont venus me voir en me disant qu’ils ne comprenaient pas pourquoi une centaine d’intellectuels juifs les invitaient, dans une tribune, à rejeter le texte. Or l’écrasante majorité de ces intellectuels appartiennent à l’extrême gauche israélienne. Et ils se mêlent de nos débats ! (Protestations sur les bancs des groupes FI et GDR.) C’est la réalité : examinez donc la liste et vous comprendrez. Certes, ils ont le droit d’exprimer leur position, mais comment expliquez-vous que le parlement allemand, que la Chambre des Communes britannique aient voté de façon unanime des textes similaires alors que, chez nous, on traîne les pieds pour adopter une malheureuse proposition de résolution ?

Merci, monsieur le ministre, pour certains de vos propos : les Français juifs y ont été sensibles. Merci également aux collègues qui ont cherché à rassurer les Français juifs, nés ici et qui veulent continuer à vivre en France. Hélas, comme je l’ai rappelé tout à l’heure, 30 000 d’entre eux ont quitté le pays ces dernières années. Or partir au nom d’un idéal – vers Israël ou ailleurs –, ce n’est pas la même chose que fuir le pays. Que certains en viennent à fuir la France serait très grave, non seulement pour les juifs concernés, mais pour la France elle-même.

M. le président. Je rappelle, pour répondre à certains regards interrogatifs, que la durée des explications de vote pour les propositions de résolution est de cinq minutes.

M. Sébastien Jumel. Il faut savoir, on nous a répondu deux minutes, tout à l’heure !

M. le président. La parole est à M. Éric Coquerel.

M. Éric Coquerel. À écouter plusieurs des orateurs qui viennent de se succéder, on voit bien que ce projet de loi…

M. Michel Herbillon. Proposition de résolution !

M. Éric Coquerel. …cette proposition de résolution a moins pour objectif de débusquer l’antisémitisme que de réaffirmer un soutien à un État étranger, au nom de la philosophie du choc des civilisations à laquelle adhèrent les États-Unis et le gouvernement israélien actuel. Nous revendiquons, au contraire, le droit inaliénable à la liberté d’opinion, à la critique des idéologies ou religions, y compris quand elles sont pratiquées dans un État étranger.

Il s’agit seulement, dites-vous, de mieux définir l’antisionisme pour qu’il ne serve pas à camoufler l’antisémitisme. C’est une préoccupation que l’on peut partager. Encore faudrait-il prouver, chers collègues, que la justice est impuissante face à un tel camouflage. Or les jugements récents montrent plutôt le contraire : les personnes qui ont utilisé de manière évidente « sioniste » à la place de « juif », ont été condamnées.

D’un autre côté, les exemples auxquels vous vous référez, c’est-à-dire ceux cités par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste, montrent toute l’ambiguïté de la question qui est ici posée. Il en est ainsi, notamment, de l’affirmation selon laquelle l’antisémitisme peut se manifester par « le traitement inégalitaire de l’État d’Israël, à qui l’on demande d’adopter des comportements qui ne sont ni attendus ni exigés de tout autre État démocratique ». Comment allez-vous définir ce qu’est une critique supportable à l’égard de l’État d’Israël ?

Est-il ou non admissible de dire qu’un État qui enfreint toutes les résolutions de l’ONU, transforme en bantoustans les territoires occupés palestiniens, expulse les Palestiniens de Jérusalem Est et distingue dans sa nouvelle loi fondamentale plusieurs types de citoyenneté en fonction de la religion pratique une forme d’apartheid ? La question mérite d’être posée, dès lors que cette définition est à l’origine de l’interdiction des campagnes de boycott de produits israéliens dont nous pouvons admettre, quoi que nous en pensions, qu’elles n’ont aucun rapport avec l’antisémitisme mais tout à voir avec une critique radicale et légitime d’un État qui enfreint les décisions de l’ONU.

En 2018, à propos de la loi fondamentale définissant Israël comme l’État-nation du peuple juif et non plus comme l’État démocratique juif, le journal Le Monde parlait d’une vision « ethniciste » de la société. Pourra-t-on encore le dire après l’adoption de cette loi (Exclamations sur divers bancs) – de cette proposition de résolution ?

L’assimilation des deux notions – antisémitisme et antisionisme – est voulue par le gouvernement d’extrême droite de M. Netanyahou, parce que ce dernier analyse tous les conflits du monde comme des affrontements entre communautés dans un cadre religieux qui distingue le bien du mal. L’explication de vote de mon collègue Meyer Habib montre bien que nous sommes dans ce cadre.

M. Meyer Habib. Personne n’est donc mort en France à cause de l’islam politique ?

M. le président. S’il vous plaît, monsieur Habib.

M. Éric Coquerel. Ce raisonnement est d’une dangerosité absolue et nous devons pouvoir le critiquer. La définition proposée est d’ailleurs rejetée par nombre d’Israéliens ; de nombreux intellectuels juifs la critiquent et la condamnent. Êtes-vous certains qu’à partir du moment où nous aurons voté cette loi,…

M. Michel Herbillon. C’est une proposition de résolution, pas une loi !

M. Éric Coquerel. …la critique de l’ultrasionisme ne sera pas considérée comme la critique d’une collectivité composée de citoyens juifs pour reprendre l’expression de votre exposé des motifs ?

Vous voyez bien que nous ouvrons la boîte de Pandore, ce qui est terrible : quand on commence à faire de la critique d’une idéologie le pire des délits, celui de racisme, on ne sait plus où s’arrêter. Ce n’est pas ainsi que l’on mettra à mal la bête immonde du racisme et de l’antisémitisme. Nous sommes attachés à cette cause, mais faites attention : cette loi pourrait, au contraire, nous conduire à relativiser l’antisémitisme. (Applaudissements sur les bancs du groupe FI.)

M. le président. La parole est à M. Stéphane Peu.

M. Stéphane Peu. Il est nécessaire de trouver les moyens de lutter plus efficacement contre le racisme et l’antisémitisme et, pour cela, vous trouverez, toujours et en toutes circonstances, les députés communistes à vos côtés.

M. Jean-Christophe Lagarde. Où sont les députés du Rassemblement national ?

M. le président. S’il vous plaît !

M. Stéphane Peu. Ce serait d’ailleurs utile car, après avoir connu une décrue pendant quelques années, le nombre des actes antisémites est reparti fortement à la hausse au cours des deux dernières années.

Mes chers collègues, si cette proposition de résolution nous permettait d’avancer sur ce chemin, ne serait-ce que d’un centimètre, nous n’hésiterions pas à la soutenir. Nous pensons néanmoins que tel n’est pas le cas. Au contraire, ce texte est selon nous une source de confusion préjudiciable au combat commun parce que les interprétations qu’il ouvre sont sujettes à débats et donc à polémiques.

Or le combat contre l’antisémitisme n’a pas besoin de polémiques, il a besoin de convergence, d’unité et de clarté. À cet égard, nous partageons le point de vue de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, qui nous alerte sur le risque « de fragiliser l’approche universelle et indivisible du combat antiraciste ». Autrement dit, il serait dangereux de hiérarchiser les combats antiracistes ou les racismes eux-mêmes.

C’est aussi, d’une certaine manière, ce que disent les 127 intellectuels juifs dans leur tribune publiée hier.

M. Meyer Habib. C’est l’extrême gauche !

M. Stéphane Peu. Ils y rappellent utilement que l’antisionisme est une opinion qui existe au sein même de la communauté juive et qui est exprimée par des citoyens juifs depuis fort longtemps.

L’enfer est pavé de bonnes intentions, dit-on. Chers collègues, nous sommes prêts à reconnaître que les vôtres sont louables, mais entendez nos réserves. La lutte contre l’antisémitisme, combat permanent et fondamental, prendrait un risque considérable si elle devait être détournée et mise au service d’une limitation du droit de critiquer quelque projet politique que ce soit.

Les députés du groupe communiste, déterminés à ne pas baisser la garde, ne perdent pas de vue que le pire serait de nous diviser sur la portée universelle de ce combat. C’est la raison pour laquelle nous ne voterons pas pour cette proposition de résolution. (Applaudissements sur les bancs des groupes GDR et FI et sur quelques bancs du groupe SOC.)

M. le président. Nous allons maintenant procéder au scrutin.

M. Jean-Christophe Lagarde. Laissez aux députés du Rassemblement national le temps de revenir !

Vote sur la proposition de résolution

M. le président. Je mets aux voix la proposition de résolution.

(Il est procédé au scrutin.)

M. le président. Voici le résultat du scrutin :
Nombre de votants 269
Nombre de suffrages exprimés 226
Majorité absolue 114
Pour l’adoption 154
Contre 72

(La proposition de résolution est adoptée.)

(Applaudissements sur de nombreux bancs des groupes LaREM et sur plusieurs bancs des groupes LR, MODEM et UDI-Agir.)

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