Liaison-Rwanda : Qui est à l’origine de cette création ? Pourquoi et comment une compagnie théâtrale se lance-t-elle dans ce type de spectacle plutôt que dans le montage de pièces plus " classiques " ?

Jacques Delcuvellerie : A l’origine de Rwanda 94, Marie-France Collard et moi-même, membres du Groupov. Celui-ci n’est pas une " compagnie théâtrale " au sens ordinaire du terme, mais plutôt un collectif d’artistes de différentes disciplines écrivains, acteurs, metteurs en scène, plasticiens, vidéastes, musiciens, etc...

Fondé en janvier 1980 par Jacques Delcuvellerie, le Groupov a maintenu depuis 20 ans deux caractéristiques rares de nos jours : une activité purement expérimentale ne donnant pas toujours lieu à des présentations publiques, et l’association de plusieurs créateurs à la gestation d’une même œuvre. Il pratique aussi régulièrement l’interchangeabilité des fonctions. Le montage de pièces plus " classiques " ne constitue donc qu’une part de son activité, bien que la plupart de ses membres s’y adonnent professionnellement lorsqu’ils gagnent leur vie en dehors du collectif.

Cependant, ces dernières années, le Groupov a proposé au public une aventure particulière : le projet " Vérité ". Il s’agissait de se confronter à des auteurs majeurs du 20ème siècle dont le génie n’avait pas été bridé, mais au contraire exalté par une vision du monde à laquelle il a célébré comme celui de la joyeuse " fin des idéologies ". Ce projet s’inscrivait à contre courant. Il nous paraissait au contraire que jamais l’homme n’avait été aussi aliéné aussi profondément réifié, en même temps que les conditions de vie matérielle de l’écrasant majorité de l’humanité ne cessait de se dégrader sans espoir. Ce cycle " Vérité ", commencé par " L’annonce faite à Marie " de Claudel et achevé par " La mère " de B. Brecht, s’est révélé finalement centré autour de la question de la souffrance humaine. A-t-elle un sens ? Collectif et/ou personnel ? Dans " La Mère ", Brecht présente la souffrance comme relevant de causes explicables. Pour lui, en progressant dans la connaissance de ces causes, les hommes peuvent engager des luttes visant à les transformer, et dans ces luttes, ils se transforment également eux-mêmes. Au terme de ce parcours, cette conviction brechtienne était devenue la notre. Dans le même temps, nous prenions connaissance du génocide des Tutsi et des massacres au Rwanda. La révolte violente et profonde qui nous saisit à l’époque devant ce crime, accompli au vu et au su du monde entier, dure encore. Elle imposait qu’immédiatement nous fassions quelque chose. N’étant ni politiciens ni financiers, mais simples travailleurs dans le champ du symbolique nous n’avions d’autres ressources qu’a nous engager dans la production d’une création qui prenne pour sujet non pas l’horreur, mais si possible le processus même par lequel elle est advenue. C’est pourquoi nous avons travaillé pendant 4 ans.

Liaison-Rwanda : Quelle est sa signification : un témoignage ? Un acte de solidarité, de militantisme ? Un moment de recueillement ? Un travail journalistique ? Une création artistique ? Un moyen d’informer, de se remémorer ?....

Jacques Delcuvellerie : Rwanda 94 est bien sûr une création artistique, mais le sujet et l’intention du projet nous ont contraint à une démarche et à des formes d’expression qui s’éloignent beaucoup du modèle de représentation dominant actuellement sur les scènes. Pour en saisir l’élaboration, il faut repartir des questions qui se posaient à nous dés le début.

En voici quelques-unes unes :

- Le génocide n’a quasiment pas existé dans la sensibilité et encore moins la conscience des européens. Dans un temps où la mobilisation de l’opinion s’opère nécessairement par la télévision, celle-ci n’avait presque rien diffusé sur le génocide (alors qu’elle allait consacrer des images extrêmement fortes sur l’opération Turquoise, les camps du Zaïre...) Comment faire exister la réalité d’un génocide pour notre public ?

- Tous les désastres du continent africain se fondent pour une grande part des citoyens dans le même scénario d’un chaos post-colonial. Une ignorance extrême de l’histoire spécifique à chaque région, chaque pays, favorise les pires préjugés. C’est ainsi que la version du " massacre inter-ethnique " peut s’imposer facilement. A la différence d’une création sur la Shoah ou sur la guerre d’Algérie, on ne peut s’appuyer sur une connaissance minimale des évènements et de leurs prolégomènes. Comment pallier ce déficit ?

- Il y a sur le sujet non seulement ignorance et apriorisme, mais aussi pour ceux qui font l’effort de s’informer abondance d’erreurs contre vérités, simplifications grossières et parfois, tout simplement, propagande. La télévision et la plupart des journaux ont, en l’occurrence, simplement relayé le point de vue gouvernemental. Quelle place réserver dans le spectacle à cette question essentielle de l’information ?

- Les victimes, quand elles n’ont pas été niées ou insultées, n’ont simplement pas le droit à la parole. Comment une œuvre de théâtre pourrait-elle enfin entendre les morts et les survivants ?

- 

- Comment, tout en se tenant spécifiquement au Rwanda, élaborer un traitement du sujet qui interroge et dévoile plus largement les causes qui conduisent à de telles atrocités ? ...

- 

Tout ceci, bien entendu, en cherchant sans cesse la forme d’écriture, d’image, de composition de chant, de dispositif scénique, où s’inscrirait le mieux ces interrogations. Jean-Louis Perrier dans Le Monde du 23 juillet décrivait ainsi le résultat actuel : " ...Le décor de reliefs ocre, bouleversants, tant leurs formes fantastiques évoquent les empreintes des corps des victimes sur le sol, s’ouvre pour laisser place à des émissions télévisées, des montages, des fictions filmées. Il y aura des incantations et des discours, des chants qui s’achèveront dans Bisesero, une cantate sur la résistance héroïque, désespérée, de la colline de Muyira. A terme, seront convoqués tous les genres qu’autorise le théâtre, en un polyptyque géant. Le Groupov veille à ne rien laisser échapper des lumières nécessaires pour juger. Et il pointe des responsables, donne des noms... "

Précisons que si Rwanda 94 a bien recours à des formes composites, sa structure en voie d’achèvement est bien pensée par ses auteurs comme celle d’une œuvre d’un seul tenant. Pour toutes ces raisons aussi, à différents moments, le spectacle se tient sur la limite extrême de ce qu’il est convenu de désigner comme " représentation ". Quand Yolande raconte le massacre de sa famille et comment elle a survécu, c’est bien elle et c’est son histoire. Cependant, elle est aussi dans un rôle d’elle-même, élaboré, construit. Ce genre de travail, auquel le public a été extraordinairement attentif, sensible, n’a pas plu à certains critiques.

A l’opposé de ce théâtre " documenté ", le spectacle sera par moments tout à fait onirique. A d’autres encore, il renoue avec la tradition (faible en France) du chœur parlé ou chanté, non pas comme dans les années trente, mais avec une sorte d’exaltation, de " magnification " par la composition musicale comme dans la Cantate de Bisesero qui clôt le spectacle. La tradition musicale rwandaise est aussi présente ou en dialogue avec la musique contemporaine

Nous devrions donc répondre à votre question que Rwanda 94 participe aussi bien du témoignage que du travail journalistique, de l’instruction d’une enquête autant que d’une commémoration recueillie et solidaire, parce qu’il tente presque désespérément cette réparation symbolique de ce qui n’a ni prévenu, ni empêché, ni même déploré le génocide, et dont nous nous sentons aussi en partie, responsable.

Il va de soi que pareille entreprise était impossible sans une très longue période d’enquête, sans voyages d’information sur place, et surtout sans la participation de rescapés rwandais à l’élaboration comme à la réalisation du projet.

Liaison-Rwanda : Certains critiques présents à Avignon ont dénoncé le côté moralisateur, d’autres n’ont pas trouvé de fil conducteur, la plupart des reproches se focalise sur une supposée absence de trame dramatique ou sur le côté anecdotique. L’un des journalistes, qui, semble-t-il, n’est pas resté jusqu’au bout des 4H45 de spectacle, allant même jusqu’à un raccourci, résumant le spectacle à un " Rwanda contre Télé ". Qu’en penser-vous ?

Jacques Delcuvellerie : Choisir, dans l’été torride d’un festival, de s’enfermer pendant plus de cinq heures avec l’évocation d’un génocide, c’est déjà un acte significatif de la part du public. Mais les critiques ne choisissent pas, ils doivent en principe " y aller " certains ont d’ailleurs préféré ne pas venir. Le grand quotidien belge Le Soir consacrait récemment toute une page remarquable à Rwanda 94 en commençant par relater les propos d’un critique français qui avait franchement déclaré à son confrère belge ne pas vouloir s’infliger ça au mois de juillet en Avignon...

Nous avons noté une différence frappante entre l’accueil du public extrêmement attentif, bouleversé, chaleureux, rieur aux bons moments, et finalement applaudissant debout à deux représentations sur trois, et les réserves ou la désinvolture de certains plumitifs. Il y a bien sûr des critiques d’une autre qualité. Jean-Pierre Léonardini écrit dans L’Humanité " ...D’ores et déjà, Rwanda 94 s’impose en exemple d’un théâtre de la conscience contemporaine. Portée par un haut courage dialectique, raffinée dans l’exigence philosophique, combattante d’un monde qui pue la mort. Là s’arrête la fonction du théâtre. Lorsqu’il y parvient à ce point, il peut s’estimer sauvé. " De même La Croix, Le Nouvel Observateur et d’autres journaux ont réservé une place importante au spectacle avec une appréciation enthousiaste. En particulier de grands journaux étrangers : De Volkskrant (Amsterdam), Le Berliner Zeintug (Berlin)... Mais il est aussi significatif de relever que dans le bilan du festival 99, O. Schmitt dans Le Monde compte Rwanda 94 au nombre des échecs, de même nous avons droit à un article long mais superficiel, inepte et hautain dans Libération, organes emblématiques d’une certaine intelligentsia française. En fait Rwanda 94 procède d’une filiation théâtrale qui leur est parfaitement étrangère, et le sujet ne les touche pas.

Liaison-Rwanda : Alors quel est le devenir de ce spectacle ? Allez-vous jouer cette pièce au Rwanda et en Afrique ?

Jacques Delcuvellerie : Le spectacle va trouver sa forme définitive dans les prochaines semaines, création fin mars et avril 2000 à Liège, Bruxelles et Villeneuve d’Ascq. Il est invité à un festival à Hanovre, en juin, et nous mettons une tournée sur pied pour la saison suivante en ce moment, où rien n’est encore définitif. Nous n’avons pas travaillé pendant plus de 4 ans, ni réuni près de trente artistes sur un plateau pour ne pas jouer.

Rwanda 94 est basé sur l’idée que les morts reviennent déranger les vivants, nous entendons bien qu’il en soit ainsi le plus possible et partout où ce sera possible. En ce qui concerne le Rwanda, le spectacle est trop lourd et trop cher à déplacer là-bas. Nous comptons y envoyer des cassettes. Nous envisageons aussi la possibilité d’y amener au moins les parties musicales.

Nous ne pensons pas qu’après la création le spectacle puisse encore être modifié de manière structurelle. Mais depuis 3 ans, nous avons régulièrement proposé des " états de travail " à des audiences de plus en plus larges, jusqu’en Avignon cet été. Ces confrontations avec le public ont été riches d’enseignement et la création finale en a été profondément modifiée.

(Propos recueillis par T.L.)