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Le havre des parrains russes

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La police italienne a arrêté le 8 mars à Fano, sur la côte Adriatique, Moyna Elson, un parrain de l’héroïne d’origine moldave, actif sur la côte Est des Etats-Unis. Elson, alias "Kishinevsky", alias "le Balafré", autrefois garde du corps d’Evsei Agron, premier parrain historique de Little Odessa (le quartier russe de Brighton Beach, à Brooklyn), était, jusqu’en l994, à la tête de la Brigade Moyna, un gang du milieu russe. Mais il avait fui les Etats-Unis après avoir été la cible de quatre attentats en trois ans. Leur commanditaire était son ancien partenaire, Boris Nayfeld, alias "Beeba", d’abord spécialisé comme lui dans le trafic artisanal d’héroïne entre la Thaïlande et New York, via la Pologne. Ils sont devenus de féroces concurrents lorsque la famille Gambino, de Cosa Nostra, laissant la mafia russe importer de l’héroïne pour la taxer au passage, lui a permis de se profes - sionnaliser et de travailler sur une plus grande échelle. Après avoir échappé à un attentat, Nayfeld s’était réfugié à Egedem, dans la banlieue d’Anvers, où il travaillait à la fois pour son propre compte et en relation avec la mafia moscovite. Rentré aux Etats-Unis, il a été arrêté le 10 janvier l994 sur le chemin de Kennedy Airport. Il doit être jugé en mai par la cour fédérale du district sud de New York. Mais, pour la police du 60ème arrondissement de New York, l’arrestation des deux parrains n’est pas le seul motif de satisfaction : alors qu’il était jusque là impossible d’obtenir le moindre témoignage sur les nombreux homicides commis dans les milieux de la mafia russe, deux informateurs avaient commencé a lâcher des informations sur les filières de l’héroïne d’Elson, quelques semaines avant l’arrestation de ce dernier. La Drug Enforcement Administration (DEA) espère maintenant négocier avec Nayfeld afin qu’il livre ses réseaux européens. En effet, le financier de l’ombre de Nayfeld opère toujours à partir de la côte belge : avant de gagner Anvers, Monsieur R***, issu comme Nayfeld de Brighton Beach, a opéré avec lui à Berlin, en cheville avec la mafia tchétchène. Ils étaient également en contact avec Tenguiz Marianoshvili, un tueur géorgien, lui-même assassiné en 1992 à Amsterdam. Selon le Federal Bureau of Investigation (FBI), Tenguiz disposait aux Pays-Bas d’une planque dans un appartement de la concubine de Nayfeld. En Belgique, il était hébergé chez R*** lui-même. Selon l’enquête menée sur place par un cor - respondant de l’OGD, lorsque Tenguiz est abattu par un tueur tchétchène, c’est Nayfeld qui transmet les instructions de R*** afin que certains éléments compromettants soient discrètement enlevés par un voisin de palier appartenant à son gang, avant l’arrivée de la police. Suspecté de trafic d’héroïne par la DEA, R*** s’était signalé par un hold up qui a fait une victime, au milieu des années quatre-vingt. La DEA ne compte guère sur l’arrestation de R*** qui a su se construire une façade de respectabilité économique. Très présent à Monaco, il s’y est acheté un pied - à - terre pour pallier les problèmes posés dans les hôtels par les soupçons dont il est l’objet, diffusés internationalement par Interpol. Sa résidence principale se trouve dans l’agglomération anversoise. Objet de l’intérêt à la fois des services de gendarmerie et de police judiciaire de Bruxelles et d’Anvers, R*** justifie sa fortune actuelle par l’exportation de vodka à destination des marchés de la CEI, via le port d’Arkhangelsk, sur la mer Blanche. Selon l’enquête de l’OGD, ces exportations sont elles-mêmes illicites, couvertes par des connaissements maritimes relatifs à du jus d’orange. Mais il n’en a pas moins réussi à intéresser un des plus importants distillateurs des Flandres à un projet d’usine de vodka. R*** a réussi par ailleurs à approcher les milieux belges de l’économie noire. A la recherche de locaux pour un projet de développement à Anvers en liaison avec un wonder boy déchu de la Flandre des années quatre-vingt, R*** a fait ses premières armes auprès d’un des protagonistes du scandale belge dit "Kirschen", portant sur des affaires de change au noir. Il a ensuite gagné la confiance d’investisseurs non - institutionnels appartenant au milieu diamantaire qui alimentent R*** en liquidités contre 3 % à 4 % d’intérêts mensuels. Les observateurs belges voient ainsi se confirmer des constations faites dans le cas de Nayfeld sur l’utilité de la Belgique pour les réseaux russes : une base idéale de repli d’où l’on peut continuer à diriger ses affaires lorsque les risques physiques sont trop importants sur d’autres fronts. Les dossiers Nayfeld et R*** font craindre à la Belgique qu’un effet d’entraînement attire dans le sillage des parrains d’autres groupes mafieux transnationaux. Cela a été encore confirmé par l’arrestation à la fin du mois de février 1995, rendue publique le 13 avril, de trois parrains de la mafia russe qui projetaient d’enlever à Anvers "un partenaire indélicat " (correspondant de l’OGD en Belgique).

(c) La Dépêche Internationale des Drogues n° 43

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