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Du bon usage du syndrome libanais

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"Ici, le seul business qui marche c’est la dope", a déclaré à l’envoyé de l’OGD, un nommé Khaled, Syrien, propriétaire d’une importante compagnie de taxis collectifs faisant la navette entre Beyrouth, la vallée de la Bekaa et Damas. Les nouveaux maîtres des "affaires" à Beyrouth sont, dans leur grande majorité, des entrepreneurs syriens ou "syro - libanais" (qui ont un parent syrien). Ils circulent dans des Mercedes rutilantes. Seule la protection de l’armée syrienne leur permet de bénéficier d’un port d’armes, d’une licence d’exploitation et d’une liberté de circuler étonnante. En effet, tandis que les investisseurs étrangers ne se bousculent pas à Beyrouth où la situation reste très incertaine, les "petits Syriensè, comme les appellent dédaigneusement les entrepreneurs chrétiens qui construisent hôtels et casinos au nord de Beyrouth, se lancent dans les affaires de transport et d’immobilier comme s’ils savaient leurs arrières assurés. Khaled vient d’étendre son réseau au-delà de Tyr, faisant ainsi sa jonction avec les chrétiens du Sud - Liban et Israël. Il ramène de Damas et de Amman, mais aussi de Tel Aviv, de la cocaïne. "De la baseç, déclare - t - il en exhibant de la "pâte" de cocaïne et des pipes à eau. Ce type de consommation, très proche du narghilé, fait désormais fureur dans tout le Proche Orient. La drogue est stockée à Baalbek. Un coup de téléphone suffit pour se faire livrer de cinq grammes à cinq kilos de cocaïne. Le prix au détail : 100 dollars le gramme. "On peut toujours tomber à Beyrouth sur un policier libanais qui n’est pas au parfum, mais à Baalbek notre armée veilleç, ajoute Khaled. Effectivement, en novembre 1994, les douaniers libanais ont "malencontreusement" saisi sur le port plusieurs centaines de kilos de cocaïne base qui allait être acheminée dans la Bekaa. On n’y cultive plus beaucoup cannabis ni de pavot, mais on raffine et surtout on distribue. Le temps des grands convois semble révolu. La mise en cause des services secrets syriens après la saisie d’un conteneur de cinq tonnes de haschisch en France en juin 1989, et la mise en résidence surveillée, dans une caserne, du général Ali Haidar, commandant de la garde présidentielle de Hafez el - Assad, accusé de trafic d’héroïne en collaboration avec des mafieux turcs, semblent avoir changé les stratégies de distribution. Des rabatteurs à Alep, à Damas et à Beyrouth, cherchent à l’arrivée des aéroports, des gares et des terminus d’autobus des touristes, leur proposant de passer la drogue dans une voiture de luxe gracieusement offerte en plus d’une somme qui peut aller jusqu’à 5 000 dollars. Comme leurs homologues turcs, les "entrepreneurs" syriens essaient de rationaliser le marché éclaté de l’héroïne. Atef, un autre Syrien rencontré par l’envoyé de l’OGD et ses deux "amis" saoudien et algérien, viennent de monter, avec les bénéfices de leur trafic d’héroïne, une compagnie de voyages entre l’Europe de l’Est et le Moyen Orient. Ils ont acheté à Paris, du côté de la Gare du Nord un hôtel bas de gamme pour les travailleurs immigrés, et une auberge de jeunesse à Amsterdam, pour routards. "Ce sont nos meilleurs passeurs, mais il faut avoir un oeil sur euxè, confie Atef. Ainsi, que l’on soit à Istanbul, à Amman ou Tel Aviv, le "moyen de passage" le plus populaire vers la Syrie est, comme en Turquie (La Dépêche Internationale des Drogues n°48), l’autobus. En effet, et au-delà des relations officielles "tendues" entre ces deux pays, dues surtout à l’aide supposée de Damas aux Kurdes du PKK (Parti des travailleurs kurdes), mafieux, militaires et douaniers ont rodé les autoroutes de la drogue. L’axe Gaziantep - Alep - Lattaquié d’où partent les ferries vers Larnaka (Chypre) ou Volos (Grèce), fait éviter aux trafiquants turcs le golfe d’Alexandrette. Cet axe Alep - Lattaquié continue vers le Liban, longeant une multitude de ports syriens ou libanais pour atteindre Beyrouth. Une autre voie descend à Damas via Homs, rejoint la vallée de la Bekaa, ou continue vers le sud, pour gagner, via Amman, les frontières de l’Arabie Saoudite. Chaque poste de douane ou de police qui se trouve à proximité de ces axes est une mine d’or. Taxis collectifs, camions TIR et autobus, même en l’absence totale de barrage de police, s’arrêtent devant ces postes et le conducteur dépose "spontanément" son enveloppe. Les prix sont fixes (entre cinquante et cent dollars par passage). En conséquence, aucun véhicule n’est fouillé. Ces autoroutes de la drogue fonctionnent à double sens. En effet, elles transportent de l’héroïne vers les ports méditerranéens et la Turquie dans un sens, de la cocaïne et des drogues de synthèse vers le Moyen Orient dans l’autre. Ainsi les saisies de Captagon (vrai ou faux) et autres amphétamines en Arabie saoudite ont quasiment toutes été faites à la douane d’Halet Ammar, sur des véhicules ayant traversé la Turquie, la Syrie et la Jordanie. Depuis la guerre du Golfe, la "lutte contre la drogue" exigée par l’administration américaine, a permis aux militaires syriens de renforcer leur main mise sur le Liban. En effet, si la Syrie est toujours sur la liste, très restrictive, des cinq pays non "certifiés" par les Etats-Unis, c’est pour conserver un moyen de pression sur le régime d’Hafez el - Assad dans le cadre des négociations de paix au Proche Orient, en prenant pour prétexte le fait qu’il n’a pas démantelé les réseaux au Liban. Le trafic de drogues en Syrie, les relations des militaires syriens avec les mafieux turcs, la corruption évidente qui s’étale sur les kilomètres de macadam "achetés" n’y sont pour rien. Cette "fixation libanaise" a permis au régime de Damas de mettre de l’ordre dans les forces politiques libanaises, de neutraliser ses ennemis politiques qu’il avait, durant la guerre, compromis dans le trafic de drogues. Elle a surtout permis de faire passer le message que rien n’était possible sans l’aval des militaires syriens, "responsabilisés" en quelque sorte par les directives américaines. Tandis que les communiqués de presse citent le rôle de l’armée syrienne à chaque saisie et chaque éradication d’un demi hectare du cannabis dans la plaine de la Bekaa, les autoroutes de l’héroïne et de la cocaïne continuent à traverser impunément la Syrie (envoyé spécial de l’OGD en Syrie et au Liban).

(c) La Dépêche Internationale des Drogues n° 49

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