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France, Tchad, Soudan, au gré des clans
Dossier noir n°3, par Agir ici et Survie, sous la direction de François-Xavier Verschave, L’Harmattan éd., 1995.
- Avant-propos : Que fait la France au Tchad et au Soudan ?
- Khartoum : le régime militaro-islamiste, tel qu’en lui-même
- Les séductions d’el Tourabi et la revanche de Fachoda.
- Soudan : quelques repères chronologiques (1953-95)
- N’Djaména : Déby, entre Mobutu et tchador.
- Tchad : la "métropole" sans boussole
- Tchad : quelques repères chronologiques
- Services secrets : l’intoxication
- Conclusion : quand les bornes sont franchies, il n’y a plus de limites...

Nous avons, dans le précédent Dossier noir (7 janvier 1995) [1], fait une première présentation des tares du régime de Khartoum, qui vont du pillage des ressources jusqu’à l’apartheid et aux pratiques génocidaires (dans les monts Nouba, par exemple). Depuis lors, Amnesty International et Médecins sans frontières (MSF) viennent chacune de publier un dossier accablant [2]. Selon MSF, " le gouvernement soudanais utilise l’arme alimentaire pour affaiblir et même décimer les populations sympathisantes de l’APLS [3]". Selon Amnesty, " le Soudan viole plus que jamais les droits de l’homme [4]". Quand on connaît ce qui s’y passe depuis dix ans...

Nous ne détaillerons pas à nouveau tous les éléments établissant le caractère criminel de ce régime infréquentable. Mais ce mois de janvier a été aussi celui de la réconciliation avec la communauté financière internationale (FMI et Banque mondiale), et l’on verra plus loin (chapitre 2) que le Guide Hassan el Tourabi exerce sur certains des cercles qui nous "dirigent" une capacité de séduction stupéfiante. Il est donc nécessaire de résumer les chefs d’accusation. La " communauté internationale ", avec la France en avant-garde, est tentée de ne rien voir ou de passer outre : il conviendra d’expliciter en quoi ce franchissement est ruineux - politiquement et moralement.

Une dictature militaro-religieuse

Le 30 juin 1989, un coup d’Etat militaire a porté au pouvoir, conjointement, la junte militaire de l’actuel chef de l’Etat, le général Omar el-Bechir, et le Front national islamique (FNI) d’Hassan el-Tourabi. La première a succombé à la tentation de certaines armées démesurées du Tiers-monde (Algérie, Birmanie, Nigéria,... ), qui prennent le pouvoir pour mieux satisfaire leurs propensions affairistes et défendre leurs intérêts de caste ; cause ou conséquence, la guerre civile peut leur permettre d’exercer une répression féroce. Quant au FNI, il promeut une théocratie qu’il faut bien qualifier de fasciste : l’idéologie intégriste mobilise le désarroi suscité par la crise économique et par des mutations sociales trop rapides [5]. La junte et le FNI associés constituent un amalgame terrifiant - pour la majorité des Soudanais non islamisés et/ou non arabes, mais aussi pour tous les démocrates. Voici comment deux des principales associations de défense des droits de l’homme, et le rapporteur spécial de l’ONU, résument l’impact de ce pouvoir :

Amnesty International : " [Depuis le 30 juin 1989], l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement militaire a entraîné une recrudescence des violations des droits de l’homme, caractérisée par des agissements d’une gravité et d’une ampleur sans précédent dans l’histoire du Soudan. [...] Le gouvernement s’est attelé à un programme ambitieux visant à remodeler la société soudanaise, particulièrement dans le Nord, selon des objectifs politiques tirés de son interprétation de l’islam. Il maintient son contrôle grâce à la répression. [...] Le recours à la torture et aux traitements dégradants dans des centres de détention secrets connus sous le nom de "maisons fantômes", est systématique [6] ".

Human Rights Watch : le régime a " démantelé tout élément de la société civile qui mette en question sa vision étroite d’un Etat islamique [7] ".

Gaspar Biro, rapporteur spécial de la Commission des droits de l’homme de l’ONU, " conclut sans hésitation que de graves violations des droits de l’homme ont eu lieu au Soudan, notamment un grand nombre d’exécutions extra-judiciaires et sommaires, de disparitions forcées ou involontaires, de tortures systématiques et d’arrestations arbitraires généralisées de personnes soupçonnées d’être des opposants [8]".

Une guerre d’extermination

Les membres de la junte et les partisans du FNI exacerbent la "supériorité" des musulmans arabophones de la vallée du Nil, au Nord du pays. L’incroyable mosaïque qui peuple le reste du Soudan est quantité négligeable. Junte et FNI ont, en particulier, toutes les raisons de réduire en servitude le Sud du pays - habité de Noirs mécréants (chrétiens ou animistes), et recélant du pétrole. Il est donc licite d’y poursuivre la djihad jusqu’à la " solution finale ", par la terreur et la famine [9]. Au moins 1,3 million de Soudanais [10] sont morts depuis 1983 des suites d’une guerre civile qui, en certaines régions comme les monts Nouba [11], confine au génocide. On compte environ 4 millions de déplacés sur 5 millions de Sud-Soudanais [12]. Ce que l’on sait moins, et que révèle le dernier rapport d’Amnesty, c’est le recours systématique à des bandes de soudards, qui dévastent également le Sud-Ouest (Bahr-el-Ghazal).

Les milices tribales déjà utilisées par le régime précédent (les Murahaleen, recrutés parmi les Rizeiqat et les Misseriya) ont été enrôlées dans les Forces de Défense Populaire (FDP). " Il semble que dans le nord du Bahr-el-Ghazal et dans les monts Nouba, les FDP soient autorisées à tuer en toute impunité ", à l’occasion notamment des convois ferroviaires vers la ville de Wau - depuis 1992.

" Chaque train est accompagné par des soldats à pied qui le précèdent et d’autres qui marchent à sa hauteur, ainsi que par des membres des FDP à cheval. Ils se déploient de façon à ratisser une large bande de territoire de part et d’autre de la voie ferrée, pourchassant civils et soldats de l’APLS. De nombreux civils ont ainsi été tués aveuglément, des femmes et des enfants enlevés, des biens et des troupeaux pillés, des récoltes sur pied et des habitations détruites. Toute cette zone est ravagée par la famine [...].

En février et en mars 1993 [...], tout au long de la voie ferrée, ces hommes se sont rendus coupables d’exécutions extrajudiciaires, de viols et d’enlèvements ; lorsque le train est retourné vers le Nord en avril, [...] les FDP auraient [..] violé un grand nombre de femmes déplacées à Meiram, [...] capturé et sommairement exécuté des villageois lwo originaires d’Akongdair et de Pankuel. Plus de 300 femmes et enfants ont été enlevés [...]. En janvier 1994 [...], à Magai, [...] le village [aurait été] incendié par les troupes des FDP. Quelque 30 000 personnes ont été déplacées. [...] En février 1994, le rapporteur spécial des Nations unies sur le Soudan a déclaré qu’en arrivant à Wau le train avait à son bord 217 enfants enlevés. [...]

Comme les enfants enlevés dans les monts Nouba par les FDP, ces personnes [femmes et enfants enlevés dans le nord du Bahr-el-Ghazal] seraient emmenées dans le Darfour et le Kordofan pour y être réduites en esclavage. [...] Les témoignages indiquent que le gouvernement, dans le meilleur des cas, ferme les yeux [13] ".

Outre les morts et les esclaves, cette guerre a produit de très nombreux réfugiés. Beaucoup ont espéré échapper à l’insécurité dans la capitale, s’installant en de très précaires bidonvilles. Mais, " depuis trente mois, selon des sources humanitaires, quelque 750 000 sudistes réfugiés dans la "ceinture de misère" autour de Khartoum ont été déportés dans des "camps de réinstallation" éloignés de la capitale, souvent privés d’infrastructures élémentaires et où le taux de malnutrition serait "ahurissant" [14]".

La « communauté internationale » faiblit

" Le FMI reprend sa coopération avec Khartoum " titre Le Monde du 22 janvier, avant de commencer : " Le Soudan redevient fréquentable aux yeux des institutions financières internationales ", autant dire de cette " communauté internationale " qui, en 1994, a prouvé au Rwanda sa réactivité au génocide. Rassurons les cyniques : si le FMI et la Banque mondiale avaient rompu, c’est d’abord pour des problèmes d’arriérés. De même que ce n’est pas uniquement par philanthropie que les Etats-Unis soutiennent l’APLS de John Garang. Les atroces images du Sud-Soudan avaient aussi impressionné l’opinion des pays anglo-saxons (beaucoup plus qu’en France) : elles avaient incité leurs gouvernements (et le Parlement européen) à mettre le régime de Khartoum en quarantaine, et les institutions de Bretton Woods à ne pas faire de zèle. La France, on le verra, a lutté à contre-courant.

Mais son action diplomatique insistante ne suffit pas à expliquer le revirement général - que ne justifie pas, loin de là, un quelconque amendement du régime intégriste. Cette réhabilitation correspond aussi au glissement des positions américaines vis-à-vis de la Chine ou des Serbes de Bosnie : les sanctions paraissent intenables, le " commerce " est préférable, et personne n’est infréquentable.

Il semblait pourtant acquis depuis un demi-siècle qu’au moins un régime n’avait pas été fréquentable - le fascisme hitlérien -, et que Chamberlain ou Daladier avaient eu tort de succomber à ses sirènes. A l’heure où l’on commémore la libération du camp d’Auschwitz, on a l’impression qu’est désormais prônée l’universelle collaboration. Et si le fascisme soudanais était inacceptable, si cet intégrisme connoté de mépris raciste devait être boycotté sans complexe ? Si le retour à l’esclavage et à l’Inquisition était un chemin que l’humanité devait refuser ?

[1] Dossier noir n° 2, Les liaisons mafieuses de la Françafrique, Chapitre 5, « Le pot-pourri franco-soudanais ».

[2] Soudan. Quel avenir pour les droits de l’homme ?, EFAI (Les Editions francophones d’Amnesty International), 1995, 140 pp., et chapitre Soudan, in Populations en danger 1995, MSF, La Découverte. Cf. aussi la partie Soudan de L’Afrique à Biarritz, Agir ici et Survie, Karthala, 1995 (p. 55-65). Le bulletin mensuel Vigilance Soudan, édité par le Comité de vigilance pour les droits de l’homme et les libertés au Soudan, fournit une information régulière sur les pratiques du régime de Khartoum.

[3] Populations en danger 1995, op. cit., p. 172. L’APLS est l’Armée populaire de libération du Soudan (le sigle anglais, SPLA, est plus connu). Divisée en deux factions, celle de John Garang (le "Courant principal", plutôt dinka) et l’APLS-Nasir (plutôt nuer), elle s’est aussi rendue coupable de multiples exactions - qui ne sont ni la cause, ni l’excuse de la brutalité du régime de Khartoum, pas plus que du soutien que la France lui apporte.

[4] Marie-François Blain, de la section française d’Amnesty, interviewée par par Stephen Smith, in Libération du 26/01/95.

[5] Rappelons (cf. Dossier noir n° 2) la définition sans concession de Yahia Ahmed : " Le régime actuel n’est qu’une variante de ce que l’Europe a connu au Moyen Age sous le nom d’Inquisition, une copie conforme de ce qu’elle a connu dans l’histoire récente des groupes et mouvements fascistes, qui utilisent le christianisme pour promouvoir les intérêts d’une petite bourgeoisie carnassière. C’est la même idée de révolution conservatrice : on protège sa race, sa religion et sa culture, tout en profitant des bouleversements du monde actuel ". In L’Afrique à Biarritz, op. cit., p. 64.

[6] Soudan. Quel avenir pour les droits de l’homme ?, EFAI, op. cit. p. 13-14.

[7] Au nom de Dieu : la répression se poursuit dans le nord du Soudan, rapport du 03/11/94. Les partis politiques sont interdits et les journaux suspendus. Les médias sont entièrement entre les mains du régime et de ses partisans. Magistrature, système pénitentiaire, fonction publique, enseignement, police et armée ont été purgés de tous ceux de leurs éléments soupçonnés de s’opposer à l’idéologie officielle.

[8] Rapport présenté à Genève, mi-février 1994.

[9] " La politique du gouvernement du Soudan est pire que l’apartheid " dénonce Mgr. Paride Taban, évêque de Torit, dans le Sud du pays. Dans une lettre pastorale adressée aux hommes de bonne volonté, l’évêque souligne que les fondamentalistes musulmans utilisent la guerre, la terreur, la torture et la faim comme armes afin d’islamiser par la force le pays. Les noirs africains du Soudan sont menacés d’extermination par les arabophones du nord du pays qui n’hésitent pas à pratiquer l’esclavage. Agence Kipa, Londres, 06/12/94.

[10] Selon l’US Comittee for Refugees. Quantifying Genocide in the Southern Sudan : 1983-93, USCR, Washington DC 20036.

[11] Où le cinéaste ethnographe Hugo d’Aybaury a filmé et décrit le calvaire des populations : " Dans la seule journée du 24 décembre [1992], 6 000 habitants ont été massacrés dans le village d’Heiban. [...] La liste que j’avais reçue faisait, quant à elle, état de 90 villages rasés [...]. Les villages cités pouvaient abriter entre 700 habitants, comme à Timbera, et 10 000 comme à Omdureen. [...] Le modus operandi est toujours le même : les soldats viennent de nuit avec des colonnes mécanisées, encerclent le village, tirent au canon sur les maisons, abattent les survivants, puis rasent les ruines avec leurs blindés. Ils laissent à chaque fois entre 400 et 700 personnes sur le carreau ". Interview par Alain Frilet, in Libération du 19/06/93.

[12] D’après Sud-Soudan, Rapport de mission du Secours catholique, 18-27/01/94.

[13] Soudan. Quel avenir pour les droits de l’homme ?, EFAI, op. cit. p. 83-89.

[14] Stephen Smith, « La France aux petits soins pour la junte islamiste du Soudan », in Libération du 12/01/95.