La dictature militaro-islamique mise en place à Khartoum par le coup d’Etat de 1989 n’est pas seulement ce régime de " purs " qui revendique à la fois la pureté de la foi et de la race - terrorisant ou massacrant la majorité des Soudanais qui ne sont pas Arabes, ou pas musulmans, ou ni l’un ni l’autre (ou musulmans arabes non fanatiques). C’est aussi un régime affairiste, où certaines organisations de " purs " se comportent en mafias internationales. Tout cela ne pouvait que vivement attirer les ténors de la Françafrique.

PILLAGE

Le régime soudanais a apparemment une double tête, militaro-politique (le général Omar el-Bechir) et politico-religieuse (Hassan el-Tourabi, mentor du Front national islamique, le FNI). Comme en Iran, la seconde n’est pas la moins influente. Le Soudan est en pleine crise économique, mais pas seulement à cause du conflit avec le sud-Soudan (coût : plus de 3,5 milliards de FF par an). Il y a aussi :

" L’extravagant pillage des ressources et les détournements de fonds publics sans précédent que connaît le pays. Ce pillage est orchestré par un réseau d’éléments du FNI qui ont noyauté, dès le début, les institutions concernées : ministères des Finances, du Commerce, banques. La fonction de ce réseau est de camoufler le pillage et le détournement des fonds par l’application de mesures et l’adoption de politiques, soutenus au moment opportun par de faux débats et de faux objectifs.

Par exemple, la junte du FNI a prétendu au début qu’elle s’emparait du pouvoir pour sauver l’économie du pays et soulager la population d’un régime corrompu par le régime des partis politiques. Elle a placé si bas les prix des denrées que les marchands ont fermé leurs magasins pour cause de faillite. Puis elle a instauré un décret interdisant l’acquisition ou la détention des devises étrangères. Les contrevenants ont été pendus - un acte délibéré visant à intimider la bourgeoisie d’affaires soudanaise, peu incline à collaborer avec le régime. Neuf mois plus tard, cette politique était abolie et on a toléré le transfert et la détention de devises étrangères parce que, entre-temps, les partisans du FNI avaient accumulé de l’argent et saisi des leviers économiques.

Après avoir contraint producteurs et grossistes à se retirer, ces partisans ont pu consolider l’emprise sur le marché de leurs organisations islamiques, grâce à des privilèges invraisemblables : droit à l’importation et l’exportation, exonérations fiscales et douanières, protection des locaux, immunité juridique, autorisation de faire entrer et séjourner des étrangers, etc. L’Union Islamique Internationale des Organisations Estudiantines peut ainsi opérer sur le marché noir, encaisser des commissions à l’étranger pour des transactions commerciales, monnayer sa franchise de douane,... D’autre part, 28 entreprises et services publics ont fait l’objet d’une privatisation au profit de capitaux du FNI. Les partisans du Front pratiquent encore en franchise, ou clandestinement, l’exportation de matières premières agricoles, telle la gomme arabique (85)".

Tout ceci n’exclut pas les bakchichs sur les contrats avec l’étranger, type ventes d’Airbus... En s’emparant du pouvoir, la junte scandait le slogan " Sauvetage ", évoquant une issue à la crise économique. Après cinq ans de ce " régime " parasitaire, les résultats sont significatifs. La valeur de la livre soudanaise par rapport au dollar a été divisée par 40 ; la dette extérieure est passée de 12 à 20 milliards de $ ; le déficit de la balance des paiements a plus que triplé de 1989 à 1991. Les seules franchises douanières dont bénéficient les organisations islamiques ont fait perdre, en 1993, 14 milliards de livres (quelque 150 millions de FF) au budget de l’Etat (86).

MAFIA VOILEE

" Le régime actuel n’est qu’une variante de ce que l’Europe a connu au Moyen Age sous le nom d’Inquisition, une copie conforme de ce qu’elle a connu dans l’histoire récente des groupes et mouvements fascistes, qui utilisent le christianisme pour promouvoir les intérêts d’une petite bourgeoisie carnassière. C’est la même idée de révolution conservatrice. On protège sa race, sa religion et sa culture, tout en profitant des bouleversements du monde actuel (87)".

Selon Human Rights Watch, le régime a " démantelé tout élément de la société civile qui mette en question sa vision étroite d’un Etat islamique (88)". Les partis politiques sont interdits et les journaux suspendus. Les médias sont entièrement entre les mains du régime et de ses partisans. Magistrature, système pénitentiaire, fonction publique, enseignement, police et armée ont été purgés de tous ceux de leurs éléments soupçonnés de s’opposer à l’idéologie officielle. Le système de répression est assuré par de multiples organismes indépendants les uns des autres, et dotés d’une large autonomie : services de Sûreté de l’Etat, de la Sûreté générale, etc. (89). Le rapporteur spécial de l’ONU Gaspar Biro " conclut sans hésitation que " :

" De graves violations des droits de l’homme ont eu lieu au Soudan, notamment un grand nombre d’exécutions extra-judiciaires et sommaires, de disparitions forcées ou involontaires, de tortures systématiques et d’arrestations arbitraires généralisées de personnes soupçonnées d’être des opposants (90)".

La situation algérienne laisse deviner ce que pourrait donner l’alliance d’une caste militaire aux tendances mafieuses avec un islamisme fanatisé. S’y ajoute au Soudan un racisme de fait à l’égard de la mosaïque ethnique qui constitue la périphérie soudanaise. Pour l’US Comittee for Refugees, au moins 1,3 millions de Soudanais sont morts depuis 1983 des suites immédiates de la guerre et des politiques de génocide du gouvernement de Khartoum (91). Le cinéaste ethnographe Hugo d’Aybaury a filmé et décrit le calvaire des populations des monts Nouba (92) :

" Dans la seule journée du 24 décembre [1992], 6 000 habitants ont été massacrés dans le village d’Heiban. [...] La liste que j’avais reçue faisait, quant à elle, état de 90 villages rasés [...]. Les villages cités pouvaient abriter entre 700 habitants, comme à Timbera, et 10 000 comme à Omdureen. [...] Le modus operandi est toujours le même : les soldats viennent de nuit avec des colonnes mécanisées, encerclent le village, tirent au canon sur les maisons, abattent les survivants, puis rasent les ruines avec leurs blindés. Ils laissent à chaque fois entre 400 et 700 personnes sur le carreau ".

Quant aux réfugiés non-arabophones des bidonvilles de Khartoum, victimes d’un nouvel apartheid, 850 000 d’entre eux ont été déportés - " relocalisés " - depuis deux ans, dans des camps éloignés, dépourvus de tout (93).

LIAISONS

Le général el-Bechir déclarait le 17 juin 1991 :

" Nous tenons à poursuivre le dialogue avec la France et nous utilisons tous les moyens pour améliorer nos relations avec elle. A cet égard, nous avons une nouvelle approche par l’intermédiaire de Jean-Christophe Mitterrand, fils du Président Mitterrand, qui nous visite de temps à autre, et j’ai une relation personnelle avec lui, qui dépasse les relations officielles (94)".

L’" ami " Paul Dijoud, alors directeur du département Afrique au Quai d’Orsay, a été chargé de cultiver cette relation extra-protocolaire. Ayant entrepris " des manoeuvres réitérées [...] à l’égard du régime islamiste du Soudan (95)", il allait, en janvier 1992, s’entretenir non seulement avec le général Bechir et le ministre soudanais des Finances, mais aussi avec Hassan el-Tourabi, le chef du FNI :

" Ce voyage un peu particulier, en dehors des circuits officiels, a été organisé par un homme d’affaires franco-tunisien qui accompagne le diplomate français : "Monsieur Meherzi", très proche des islamistes tunisiens et de leur leader Rachid Ghannouchi (96)".

Mais Charles Pasqua allait, deux ans plus tard, faire beaucoup plus fort. Le vote sécuritaire des Français valant d’être chèrement flatté, il choisissait d’échanger le terroriste amorti Carlos contre un appui aux opérations de " nettoyage ethnique " du régime soudanais. De Bangui, le colonel Jean-Claude Mantion (nouvelle recrue du réseau, cf. chapitre 2), avait déjà resserré les liens avec les " services " soudanais, via son ami de longue date El Fatih Irwa, haut conseiller pour la sécurité du régime de Khartoum. Celui-ci deviendra la cheville ouvrière des contacts franco-soudanais, et les deux amis serviront sur un plateau l’affaire Carlos à leurs mandants. Un deal en or : un feu d’artifice pour la popularité de Charles Pasqua, contre la résolution d’une série de " difficultés " du régime soudanais. L’affaire est scellée lors d’une rencontre secrète à Paris, fin juillet, avec le " Guide " Hassan el-Tourabi (97).

Placé sur la liste noire des pays soutenant le terrorisme, le régime soudanais est boycotté par la plupart des investisseurs privés ou institutionnels. Qu’à cela ne tienne. La France, promet-on, se placera à l’avant-garde d’une campagne de réhabilitation, en direction de l’Union européenne et des États-Unis. Elle influencera dans le même sens la Banque Mondiale et le FMI (98). Elle conseillera également à la banque Lazard d’accorder un prêt de plusieurs dizaines de millions de dollars pour permettre au Soudan, menacé d’être exclu du FMI, de payer les intérêts de sa dette internationale (99).

Quant aux échéances de la dette soudanaise envers la France, elles seraient, pour l’essentiel, passées sur le compte Pertes et Profits de l’aide publique au développement (APD). Une autre portion d’APD abonderait des prêts à moyen et court termes. Enfin, la Coface - cette autre vache à lait, dont les pertes en service commandé sont généreusement couvertes par le contribuable - garantira à nouveau des investissements français au Soudan (100).

Deuxième problème, la rébellion sud-soudanaise. Pour la prendre à revers, Charles Pasqua aurait " offert " aux troupes islamistes un droit de passage en Centrafrique, l’ancien fief du colonel Mantion. On a vu plus haut (chapitre 3) qu’un autre passage a été négocié au Zaïre. En gage de bonne volonté, les services secrets français fournissent par ailleurs des photos du satellite Spot identifiant les positions des " rebelles " (101). A Paris, on avoue ingénument : " C’est vrai que nous avons remis ces photos aux Soudanais. Cependant, nous croyions qu’ils n’étaient pas capables de les exploiter, ce qui suppose des connaissances techniques assez poussées. Mais, en fait, ils se sont dépannés avec l’aide de leurs amis irakiens (102)"... Mais l’on agrémentait sans doute ces images lointaines de photographies aériennes (cf. l’épisode du Mirage abattu au Tchad).

Question armes, Jean-Charles Marchiani est l’homme de la situation. Ancien de la division armement de Thomson, le marché et ses filières n’ont guère de secrets pour lui. Il a carte blanche pour répondre aux besoins des Soudanais, à condition de ne pas mouiller la place Beauvau (103). Cela ne ferait d’ailleurs que renforcer un probable appui " de routine " aux campagnes de l’armée islamiste, par la fourniture, à des conditions très avantageuses, de munitions et pièces de rechange pour les armes françaises de l’armée soudanaise (automitrailleuses AML 90, canons de 155, hélicoptères Puma) (104).

Question " ressources humaines ", les autorités françaises accepteraient d’accueillir un important groupe d’officiers, de militaires et de policiers soudanais, pour les entraîner à la lutte anti-guérilla (105). Un accueil sans doute déjà largement amorcé, puisque, de passage à Paris fin janvier, le " Monsieur Afrique " américain George Moose s’en serait inquiété auprès de ses interlocuteurs français (106). La France pourrait même envoyer ses propres " techniciens " à Khartoum (107) : certains, en standby depuis l’interruption (provisoire ?) de l’aventure rwandaise, pourraient continuer au Soudan le combat contre ce Tutsiland, centré sur l’Ouganda, dont la carte orne le bureau du chef d’état-major de l’armée française (108)...

Contre la livraison du Sud-Soudan, la France obtient celle de Carlos, plus " trente deniers " : la confirmation de la vente de 3 Airbus - qui a donné lieu à de copieuses commissions parisiennes -, des promesses de pétrole pour Total et de grands travaux pour GTM (le redémarrage de l’énorme chantier du canal de Jonglei) (109). On a cher payé Carlos, mais la Françafrique peut sabler le champagne : le courant d’affaires et d’échange de " services " fouetté par le retour au pouvoir de l’équipe Pasqua devenait une alliance stratégique (110).

Mentionnons au passage le rôle joué par Paul Fontbonne, le " cornac " DGSE qui a " conduit " Idriss Déby au pouvoir, en excellents termes avec le Front National Islamique (111), et celui de l’ambassadeur de France au Soudan, Claude Losguardi, qui considère le régime de Khartoum comme le " représentant des masses musulmanes déshéritées " (mais sûrement pas des Dinkas ou des Noubas) (112).


85. Témoignage de Huda Abdal Raouf, in L’Afrique à Biarritz, op. cit.. Le premier producteur de gomme arabique au Soudan est une société française, Iranex (selon Géraldine Faes, Le prix de Carlos, in Jeune Afrique du 25/08/94).

86. D’après Huda Abdal Raouf, ibidem.

87. Témoignage de Yahia Ahmed, ibidem. Le bulletin mensuel Vigilance Soudan, édité par le Comité de vigilance pour les droits de l’Homme et les libertés au Soudan, fournit une information régulière sur les pratiques de ce régime.

88. Au nom de Dieu : la répression se poursuit dans le nord du Soudan, rapport de Human Rights Watch/Africa du 03/11/94.

89. D’après Huda Abdal Raouf, in L’Afrique à Biarritz, op. cit..

90. Rapport présenté à la Commission des Droits de l’Homme de Genève, 02/94.

91. Quantifying Genocide in the Southern Sudan : 1983-1993, USCR, Washington DC 20036, USA.

92. Interviewé par Alain Frilet (Le calvaire oublié du peuple nouba, Libération, 19/06/93).

93. D’après S. Smith, Quand Pasqua prend la voie soudanaise, Libération, 16/08/94.

94. Cf. Simon Malley, Les entretiens secrets Tourabi-Pasqua à Paris, in Le Nouvel Afrique Asie, Septembre 1994.

95. Stephen Smith, Paris accusé de contacts avec le FIS, in Libération du 17/01/92.

96. Idem.

97. Cf. Simon Malley, Les entretiens secrets Tourabi-Pasqua à Paris, in Le Nouvel Afrique Asie, septembre 1994.

98. D’après Simon Malley, article cité.

99. D’après Jacques Julliard, Soudan : le marché de la honte, in Le Nouvel Observateur du 01/09/94. Le FMI a accepté début décembre un rééchelonnement de 1,6 milliard de $ de dettes soudanaises.

100. D’après Simon Malley, article cité.

101. D’après les deux articles précédents.

102. Propos recueillis par Stephen Smith, Quand Pasqua prend la voie soudanaise, in Libération du 16/08/94.

103. D’après Patrice Piquard, Les hommes de Monsieur Charles, in L’Evénement du Jeudi du 25/08/94.

104. D’après Jacques Julliard, article cité.

105. D’après Simon Malley, article cité. Yahia Ahmed précise, in L’Afrique à Biarritz, op. cit. : " La France participe activement à l’entraînement des services de la sécurité du régime. Une visite des dignitaires de la Gestapo soudanaise - c’est l’expression qui convient - a eu lieu récemment. Ils ont été reçus officiellement et entraînés dans le sud de la France. Je citerai les noms de Nafeh Ibrahim Nafeh, le chef de la Sécurité intérieure, d’El Fatih Mohamed Ahmed Irwa, conseiller du Président soudanais pour les questions de sécurité, d’Hashim Abou Saïd, responsable des services d’espionnage, du conseiller à la présidence Hanafi Baha el Dine, et du sinistre Ibrahim Shams Eldin. Plusieurs d’entre eux ont torturé de leurs mains les prisonniers d’opinion dans les maisons-fantômes ".

106. D’après La Lettre du Continent du 03/02/94 et Nord-Sud Export du 18/02/94.

107. D’après Simon Malley, art. cité.

108. D’après Antoine Glaser et Stephen Smith, L’Afrique sans Africains, Stock, 1994, p.184-185.

109. D’après La Lettre du Continent des 03/02/94 et 19/05/94, citée par Stephen Smith, Le ministre de l’Intérieur nie tout marchandage avec Khartoum, in Libération du 17/08/94. Ces avantages économiques apparents restent assez maigres (cf. Géraldine Faes, Le prix de Carlos, article cité) : la Françafrique privilégie des deals plus subtils.

110. Ces paragraphes sur les engagements soudanais du réseau Pasqua s’appuient sur le chapitre Rwanda, Zaïre, Soudan... , du livre de François-Xavier Verschave : Complicités de génocide ? La politique de la France au Rwanda, La Découverte, 1994. Cf. aussi l’article de René Backmann, De quel prix la France a xwpayé" Carlos aux Soudanais ?, in Le Nouvel Observateur du 18/08/94. Xavier Raufer, qui prend la défense de Charles Pasqua dans L’Express du 14/10/94, objecte que " le dossier Airbus était bouclé dès la mi-1993 " : mais les contrats n’ont été confirmés qu’en 1994. Dans la négociation tous azimuts avec le régime soudanais, entamée au moins depuis le 22 juin 1993 (cf. Jean Guisnel, Gilles Millet et Patricia Tourancheau, Carlos, la chute d’un terroriste sans abri, in Libération du 05/09/94), la livraison de Carlos a été le cadeau de mariage.

111. D’après France-Soudan : les liaisons dangereuses !, Nord-Sud Export, 18/02/94.


"Les liaisons mafieuses de la Françafrique" / Dossier Noir numéro 2 / Agir ici et Survie / L’Harmattan, 1995