En cinquante ans, le quotidien Le Monde s’est imposé comme la principale référence journalistique en langue française. Fondé à la libération par Hubert Beuve-Méry et huit associés, il était géré depuis 1951 selon un principe original garantissant son indépendance : il appartenait à ses rédacteurs.

Malheureusement, pas plus que ses concurrents, Le Monde n’a su ou n’a pu préserver son équilibre financier. Comme eux, il est devenu progressivement tributaire de ses annonceurs et de l’aide de l’État. En 1985, à la veille de la première cohabitation, ses besoins de trésorerie le contraignent à s’ouvrir à des investisseurs extérieurs. Une augmentation de capital cède 8% de la société à des entreprises et 11% à une société de lecteurs. Ce plan s’avérant insuffisant, Le Monde, à l’issue de la seconde cohabitation, est contraint de poursuivre sa recapitalisation et de vendre de nouvelles parts de la société. C’est le moment qu’ont choisi les présidents du Monde entreprises (Etienne Pflimlin) et de la Société des lecteurs (Alain Minc) pour exiger et obtenir une modification des statuts. Le Monde devient alors une société anonyme avec conseil de surveillance et directoire. Les personnels et fondateurs du journal croient conserver le pouvoir avec 52% de la société. Mais, le capital n’atteignant « que » 297 millions de francs, une future troisième recapitalisation s’annonce à brève échéance. Les personnels ne pourront plus alors s’opposer à la mise sous tutelle définitive du fleuron de la presse française.

Cette prise de contrôle externe est facilitée de l’intérieur par un curieux tandem : le directeur de la publication, Jean-Marie Colombani, et le rédacteur en chef, Edwy Plenel. Colombani s’est forgé une image de journaliste indépendant ayant le coeur à gauche. Il a réussi à faire oublier sa carrière à l’extrême droite, lorsqu’il écrivait sous le pseudonyme de Jean-Marie Rocca dans le mensuel Spectacle du Monde. Plenel, quant à lui, est de sensibilité trotskiste. En quête de respectabilité, il semble être progressivement venu à considérer le journalisme comme un « quatrième pouvoir » et non plus comme un moyen d’expression indispensable au débat démocratique.

Pour servir leurs ambitions respectives, les deux hommes ont ouvert les portes de Troie au cheval du grand capital démocrate-chrétien conduit par Pflimlin et Minc. Philippe Labarde, rédacteur en chef, qui, tel Cassandre annonçait en vain le danger, a dû quitter le journal en janvier. Manuel Lucbert, responsable du Monde des débats, qui a tenté de résister à l’entrée des grands intérêts économiques, a été mis à pied au lendemain de la recapitalisation. Le 12 avril 1995, Le Monde a vendu son âme.


Le « Who’s who » du nouveau Monde :

Un rapide coup d’œil sur le pedigree des dirigeants montre que Le Monde a été vendu par ses rédacteurs à un club de grands financiers de sensibilité social-démocrate-chrétienne.

ALDUY (Dominique) : ancienne directeur général de FR3 et du centre Georges-Pompidou, actuelle directeur général du Monde et de Film 3 production, épouse du maire (divers droite) de Perpignan, Jean-Paul Alduy.

BEFFA (Jean-Louis) : membre du conseil de surveillance du Monde, président de Saint-Gobain, vice-président de la Compagnie générale des eaux, membre de la Fondation Saint-Simon [1] et de la Table ronde des industriels européens (cf. dossier Opus Dei, Maintenant numéros 2, 3 et 6).

BERGE (Pierre) : président d’Yves Saint Laurent et de la Fondation Cartier. Il est par ailleurs président d’Arcat-sida et vice-président d’Ensemble contre le sida.

BLANC (Christian) : ancien conseiller d’Edgar Pisani, il fut préfet de Nouvelle-Calédonie puis directeur de la RATP. Actuellement président d’Air France, il est membre de la Fondation Saint-Simon et siège au conseil de surveillance du Monde.

BOURSALOU (Yves) : président du Crédit agricole, administrateur de la Banque du Saint-Esprit.

CHAUSSEBOURG (Anne) : directeur délégué, c’est la fille de l’ancien secrétaire général du groupe centriste du Sénat.

CHERKI (Claude) : président des Editions du Seuil, ancien conseiller de Michel d’Ornano.

COLOMBANI (Jean-Marie) : président du directoire et directeur de la publication. ancien collaborateur du groupe de presse Valmonde (Fimalac) de Marc Ladreit de Lacharrière (voir ci-dessous), qu’il vient de faire entrer dans le capital du Monde.

FAURE (Pierre) : président de la SAGEM (industrie d’armement), administrateur de Saint-Gobain, Radio classique, Schlumberger, Société générale, Suez...

FRIEDMAN (Jacques) : ancien conseiller de Valéry Giscard d’Estaing, Pierre Messmer, Jacques Chirac et Edouard Balladur, président de l’UAP. Il fut l’un des principaux rédacteurs du programme UDF/RPR des législatives de 1986.

FUNCK-BRENTANO (Jean-Louis) : professeur de néphrologie à Necker, ancien conseiller de Simone Veil et de Norbert Segard. Sa famille est également porteur de part de l’association Hubert Beuve-Méry. Son fils Thierry, ancien directeur de RMC est l’actuel chargé de communication du groupe Matra-Hachette.

GOMEZ (Alain) : président du groupe Thomson, auteur de Socialisme ou social-médiocratie.

GUNZBURG (baron Alain de) : président de GM Mumm & Co, Perrier-Jouët et des alcools Seagram Corp. Il est le gendre d’Edgar Bronfman, ancien président du Congrès juif mondial.

HEILBRONNER (François) : président du GAN, fut directeur de cabinet de Jacques Chirac de 1973 à 1986. Il fut avec Jacques Friedman et Edouard Balladur, l’un des trois maîtres d’oeuvre des privatisations de 1986-1987. Il est administrateur de nombreuses sociétés, dont GSI qui employa Edouard Balladur.

HOUSSIN (Michel) : membre du conseil de surveillance du Monde et de l’association Hubert Beuve-Méry. Il est ancien président des éditions catholiques Desclé de Brower et Le Cerf, et actuel président du Conseil de surveillance de La vie catholique.

LADREIT DE LACHARRIERE (Marc) : président de Fimalac, est notamment vice-président de L’Oréal (dont la politique antisémite a défrayé la chronique) et administrateur de la Fondation Bettencourt-Schueller. Il contrôle la SOFRES et diverses publications de droite (Le Spectacle du Monde, Valeurs actuelles, etc.). Il est vice-président de la Fondation agir contre l’exclusion de Martine Aubry. Il est par ailleurs membre de la Fondation Saint-Simon, du « groupe de Bilderberg » [2] et très proche de l’Opus Dei.

LAGARDERE (Jean-Luc) : président-directeur général du groupe Matra-Hachette, il contrôle entre autres Europe 1.

LESCURE (Pierre) : président de Canal Plus, a résisté au pacte d’actionnaire ayant permis à Edouard Balladur d’évincer André Rousselet.

MINC (Alain) : président du conseil de surveillance du Monde et président de la société des lecteurs, il est l’ancien fondé de pouvoir de l’industriel italien Carlo de Benedetti. Conseiller économique d’Edouard Balladur (qui l’a notamment désigné au conseil d’administration d’Air France), il s’est rallié à Lionel Jospin au soir du premier tour. Il est administrateur d’Yves Saint Laurent, membre du Siècle [3] et trésorier de la Fondation Saint-Simon.

OWEN-JONES (Lindsay) : président du groupe L’Oréal, administrateur d’Air liquide, BNP, Lafarge-Coppée.

PFLIMLIN (Etienne) : président de la société Le Monde entreprises, et membre du conseil de surveillance du Monde. Il est le président de l’Association française des établissements de crédit. Il fut directeur du cabinet du très conservateur ministre Maurice Charretier à la fin du septennat de Valéry Giscard d’Estaing. C’est le fils de Pierre Pflimlin, ancien président du Conseil et maire de Strasbourg.

PINAULT (François) : président d’Artémis, gère le groupe Pinault-Printemps.

RIBOUD (Antoine) : président de BSN, administrateur de Paribas, Rhône-Poulenc, Philips, Crédit lyonnais, Havas, Fiat, etc., membre de la Fondation Saint-Simon et de la Table ronde des industriels européens (cf. notre dossier sur l’Opus Dei).

RICHARD (Pierre) : président du Crédit local de France, ancien conseiller du président Valéry Giscard d’Estaing à l’Elysée.

RIGAUD (Jacques) : ancien conseiller de Jacques Duhamel, Maurice Druon et Jean-François Poncet. Délégué général de la CLT-RTL, il milite en faveur de l’abrogation de « l’exception culturelle ». Il est membre du conseil de surveillance de Bayard-Presse (La Croix) et de la Fondation Saint-Simon.

TCHURUKDICHIAN (Serge) : ingénieur de l’armement, président du groupe Total (pour les profits de Total, cf. pp. 8 à 11).

THOMAS (René) : président de la BNP, administrateur d’Havas, Saint-Gobain, Elf, CGE, Banexi, Chargeurs, Matra-Hachette... Il est membre de la Fondation Saint-Simon.

WORMS (Gérard) : ancien conseiller technique du baron Olivier Guichard et de Jacques Chaban-Delmas, président du groupe Suez et du groupe Victoire, administrateur de la Société générale de Belgique (dirigée par le vicomte opusien Etienne Davignon).

En outre, Le Monde imprimerie devrait également passer sous le contrôle du groupe d’armement Matra-Hachette de Jean-Luc Lagardère, qui en détient déjà 30%.


Dès le lendemain de cette recapitalisation, la perte d’indépendance du Monde était lisible dans ses colonnes. Nous en avons relevé quelques exemples :

Dans l’édition datée du 14 avril 1995 (p. 18) on découvre avec stupéfaction un article intitulé « Après l’Amérique, L’Oréal se renforce au Japon ». Un mois auparavant le même journal consacrait une page entière à l’interdiction faite à André Bettencourt, principal propriétaire de la firme, d’accéder au territoire américain après la découverte de son passé collaborationniste. Ce « point de détail » est expédié en quelques lignes et décrit comme sans influence sur le marché américain. Voilà qui doit soulager le président Lindsay Owen-Jones.

Dans l’édition du 15 avril, une page d’enquête met en cause la Générale des eaux dans une énième affaire de corruption politique (p. 12). Cette nouvelle ayant dû peiner Jean-Louis Beffa, qui siège au Conseil de surveillance, le journal se croit obligé d’accompagner ces pénibles révélations d’un article panégyrique intitulé « Le poids économique de la CGE ».

L’édition du week-end, datée 16 et 17 avril, accorde une pleine page à un dialogue entre le politologue Alain Duhamel et l’ancien garde des sceaux du général de Gaulle, Jean Foyer (p. 11). On se demande bien ce qui justifie le retour de ce sinistre personnage, à la retraite depuis 1981, sinon son infatigable activité au sein de l’Opus Dei.

Dans l’édition du 18 avril, la page enquête est consacrée à "La grogne des patrons". Plusieurs d’entre eux sont interrogés, mais le maquettiste a choisi de mettre en exergue une citation de Jacques Friedman déplorant le trop grand nombre de dispositions du Code du travail. Quand les actionnaires tiennent ce type de propos, ce sont les salariés du Monde qui devraient s’inquiéter.

L’édition du 19 avril se transforme en journal de propagande électorale. Titre à la une : « Edouard Balladur accuse Jacques Chirac de mettre en danger la croissance », suivi d’une page d’interview du candidat bien-pensant.

Le 20 avril, le journal est forcé de constater (p. 21) : « Air France a perdu 2,35 milliards de francs en 1994 ». Mais c’est aussitôt pour tempérer cette fâcheuse nouvelle par un « chapô » : « En 1993, le groupe avait enregistré un déficit de 8,5 milliards. L’amélioration provient de l’augmentation des ventes et des économies de fonctionnement ». Si Christian Blanc, qui siège au conseil de surveillance, a sûrement apprécié, qu’en pensent les salariés qu’il vient de licencier ?

Le 21 avril (p. 34) Le Monde titre : »Bons résultats pour Hachette-Filipacchi ». On apprend au cours de l’article que la chute de Filipacchi médias est évidemment due à Filipacchi et non à Hachette.

Le 22 avril (p. 22) le journal enfonce le clou : « Jean-Luc Lagardère veut faire du cinéma ». L’article est surmonté d’un « chapô » : « Nouvelle année de convalescence pour Lagardère groupe. Le résultat est néanmoins en hausse à 615 millions de francs ». Mais dans le corps du texte on ne peut cacher qu’en réalité le chiffre d’affaire est en recul.

Inutile de continuer l’exercice de style. Vous êtes invités à conserver la liste des actionnaires pour décrypter les prochains articles. A l’évidence, Le Monde a désormais vocation à devenir le Journal officiel du prochain parti social-démocrate-chrétien qui réconciliera enfin Edouard Balladur et Jacques Delors pour la plus grande satisfaction d’Alain Minc et de ses amis.

Désormais, l’assemblée générale des propriétaires du Monde est composée comme suit :

- 36,21% Société civile des rédacteurs (Olivier Biffaud)
- 14,41% Association Hubert Beuve-Méry (Maïté Mathieu)
- 11,64% Société des lecteurs (Alain Minc)
- 11,64% Le Monde entreprises (Etienne Pflimlin)
- Sorefo (Saint-Gobain) (Jean-Louis Beffa)
- Suez Venture (Gérard Worms)
- Thomson (Alain Gomez)
- Sparlys (L’Oréal) (Lindsay Owen-Jones)
- Iéna Communication (Sagem) (Pierre Faure)
- Delfinances (Crédit agricole) (Yves Boursalou)
- Danone (BSN) (Antoine Riboud)
- BF Crédit mutuel (Etienne Pflimlin)
- Air Inter (Christian Blanc)
- Ed. Fayard (Matra-Hachette) (Jean-Luc Lagardère)
- Ed. du Seuil (Claude Cherki)
- Fimalac (Marc Ladreit de Lacharrière)
- UAP-Vie (Jacques Friedman)
- BNP (René Thomas)
- Total CFP (Serge Tchurukdichian)
- Soc. hôtels Méridiens
- Air charter (Jean-Jacques Ravey)
- Sodetif (Air Inter) (Christian Blanc)
- Jet tours (Jean-Robert Reznik)
- Mme Pierre Guichard
- MC Hemain
- Serge Kampf
- Alain de Gunzburg
- Archimédia
- Pierre Bergé
- Lancereaux Développement (Cérus)
- Etienne Pflimlin
- Scepar
- Financière Vivienne
- Finances et communications (Archimédia)
- 08,81% Le Monde investisseurs
- 3,14% Crédit local de France (Pierre Richard)
- 2,53% Artémis (François Pinault)
- 1,69% CLT (Jacques Rigaud)
- 0,90% Finances et communication (François Heilbronner)
- 0,51% Agroplus (Crédit agricole) (Yves Boursalou)
- 0,04% SA Le Monde
- 05,48% Iéna Presse
- 5,06% Sagem (Pierre Faure)
- 0,42 % SA Le Monde
- 05,31% Le Monde presse
- 1,91 % "La Stampa" (La Stampa)
- 1,68 % Canal Plus (Pierre Lescure)
- 1,12 % Fimalac (Marc Ladreit de Lacharrière)
- 0,56 % Edipresse (La Tribune de Genève)
- 0,04 % SA Le Monde
- 03,56% Société civile des cadres (Bruno Lombart)
- 02,88% Société civile des employés (Isabelle Naudin)
- 00,06% Jean-Marie Colombani

L’assemblée générale a désigné un conseil de surveillance chargé de la gestion et composé de douze membres :

- Alain Minc, président (société des lecteurs)
- Jean-Louis Beffa (Le Monde entreprises)
- Olivier Biffaud (société des rédacteurs)
- Christian Blanc (Le Monde entreprises)
- Jean-Louis Funck-Brentano (société des lecteurs)
- Michel Houssin (association Hubert Beuve-Méry)
- Bruno Lambart (société des cadres)
- Serge Marty (société des rédacteurs)
- Maïté Mathieu (association Hubert Beuve-Méry)
- Isabelle Naudin (société des employés)
- Etienne Pflimlin (Le Monde entreprises)
- Evelyne Picard (société des lecteurs)

A son tour, le conseil de surveillance, a confié tous les pouvoirs exécutifs à un directoire de trois membres :

- Jean-Marie Colombani, président
- Dominique Alduy, directeur général
- Noël-Jean Bergeroux, directeur de la rédaction

[1] Réunissant la centaine de grands patrons, de journalistes et d’intellectuels qui comptent - de Franz-Olivier Giesbert à Anne Sinclair, vous les connaissez tous -, créée par l’ancien ministre socialiste Roger Fauroux (lui-même actuel conseiller économique du cardinal Lustiger), la Fondation Saint-Simon fait et défait l’opinion publique de notre pays. Est un peu à l’opinion ce que le club Vauban est à l’économie.

[2] Puissant groupe rassemblant une centaine de représentants de la haute finance mondiale.

[3] Club qui organise les dîners au cours desquels les groupes précédemment cités se rencontrent et font leurs mondanités.