Lettre ouverte à Monsieur Stephen Smith, journaliste à « Libération »

Monsieur Smith, vous n’êtes pas un journaliste honnête.

Je viens de lire dans Libération votre numéro spécial sur le Rwanda, et vous ne serez pas étonné si je vous dis mon profond désaccord sur les formes et sur le fond de votre reportage.Nous nous sommes rencontrés lors de votre arrivée à Kigali, et j’avais immédiatement compris que vous étiez venu, non pas pour faire une évaluation de la situation actuelle, mais seulement pour régler des comptes avec les autorités tutsies, en réchauffant toutes les rumeurs, vraies ou fausses, qui circulent dans le pays.

Alors que tous les observateurs sérieux qui vivent sur place (et parmi eux de hauts fonctionnaires internationaux) reconnaissent que des progrès appréciables sont réalisés dans les domaines de la justice, des droits de l’homme, de la sécurité, des prisons, et que nous avons le devoir de soutenir et d’encourager ces progrès - malgré des dérapages qui n’impliquent pas la responsabilité des plus hautes autorités du pays -, vous venez, par vos écrits « orientés » et embrouillés, raviver toutes les peurs, toutes les haines, tous les antagonismes, toutes les violences potentielles.

Pour qui travaillez-vous, Monsieur Smith, et où voulez-vous en venir ? Grave question [...]

Tout d’abord, le titre choc : « Enquête sur la terreur tutsie », suivi d’un conditionnel : « Plus de 100.000 Hutus auraient été tués depuis avril 1994 », puis d’un présent : « Libération est en mesure d’avancer ». Avec la photo et sa légende : « Le 22 avril 1995, 2 000 "déplacés" hutus ont été tués par l’armée du FPR à Kibeho ».

Vous reprenez le thème de Kibeho à plusieurs reprises dans votre reportage sans éclairer le lecteur, et vous êtes malhonnête car vous [en] connaissez bien le contexte. [...] Vous connaissez aussi le rapport sobre et objectif de Médecins du monde, ainsi que les conclusions de la Commission internationale d’enquête demandée par le gouvernement rwandais.

Les responsabilités sont partagées entre l’APR, les miliciens... et certaines ONG qui, volontairement ou involontairement, ont créé une grave confusion parmi la population au moment des premiers départs en lui demandant de ne pas quitter les camps. Pourquoi prenez-vous un fragment d’une situation pour en faire une vérité « globale » ? [...]

Pourquoi ne parlez-vous pas des témoins du génocide (hutus et tutsis confondus) qui disparaissent régulièrement dans les collines, et de ceux qui ont intérêt à ce que ces voix se taisent définitivement ? [...]

Pourquoi ne dites-vous pas aussi que le pouvoir est largement partagé entre les deux ethnies ; le président de la République, le premier ministre, le ministre de l’Intérieur, le ministre des Affaires étrangères, et d’autres encore [sont hutus]... Les pouvoirs régionaux et locaux sont également bien ouverts à ces Hutus « terrorisés » dont vous parlez... Oui, pourquoi ? [...]

Il y aurait encore beaucoup à dire sur votre reportage à propos du « camp de Gabiro » : Vrai ? Faux ? Je pense que vous n’êtes pas sérieux et que vous ne respectez pas vos lecteurs en vous contentant d’un seul témoignage pour étayer votre démonstration. Je vis à Kigali depuis bientôt deux années et je peux vous dire qu’en parcourant le Rwanda aujourd’hui, vous rencontrerez "des deux côtés" nombre de témoins qui vous raconteront les événements les plus bouleversants avec une grande sincérité. Mais il faut être prudent quant aux chiffres et au contenu même des récits.

Un ami rwandais me disait récemment : « Tu peux parcourir notre pays aujourd’hui, tu ne pourrais pas trouver "un Rwandais normal". Chacun porte ses peurs, ses haines, ses souffrances profondes, et les victimes, comme les bourreaux, mettront des années, peut-être des générations, à guérir ». [...]

Aujourd’hui, des Rwandais lucides et courageux pensent qu’ils n’ont qu’un seul chemin à suivre pour s’en sortir : c’est oublier et combattre tout ce qui sépare [...] et retrouver un projet commun ouvert à tous les enfants de ce pays : « Ni Hutus, ni Tutsis, tous Rwandais. » Votre papier est malfaisant parce qu’il exacerbe les différences, ramenant sans cesse Hutus et Tutsis les uns en face des autres. [...]

Je vous ai proposé d’aller visiter des chantiers et des lieux où des représentants des deux groupes réapprennent à travailler et à vivre ensemble. Des dizaines de milliers d’hommes, de femmes, d’enfants, d’assassins, de rescapés... reconstruisent, se rencontrent, recommencent à s’écouter, à se respecter. [...] Kibongo, Gitarama, Runda, la faculté de théologie de Butare, etc. sont des lieux où très lentement, très difficilement, la vie, l’espoir commencent à renaître.

Je vous ai aussi suggéré d’aller un dimanche après-midi au grand stade de Nyamirambo à Kigali, assister à un match de football. Vous auriez pu y voir des équipes « mixtes », soutenues par un public « mixte », et des supporters enthousiastes fêtant fraternellement la victoire de leur équipe.

Certains dimanches, on peut y rencontrer le général Kagame, qui vient très simplement avec le premier ministre (un Hutu « terrorisée), et qui devise fraternellement avec lui durant la partie. Ces deux responsables du pays sont respectueusement salués par le public à leur arrivée et au moment de leur départ du stade.Pourquoi, Monsieur Smith, n’avez-vous pas voulu rencontrer ces signes, ô combien fragiles mais tellement porteurs d’espoir ? Ils n’entraient probablement pas dans votre schéma ! [...]

Reste un dernier point personnel, puisque vous mettez personnellement en cause dans votre reportage, et qui touche mes activités actuelles au Rwanda ainsi que ma position de président d’honneur du mouvement Survie. Au cours de notre entretien, je vous avais précisé :
- que je n’étais pas conseiller du président de la République mais simplement chargé de mission dans les domaines de la reconstruction et de la relance de l’agriculture avec la jeunesse et autres activités de développement. Les Rwandais [sont] assez grands et n’[ont] pas besoin de conseils.
- qu’en temps que président d’honneur du mouvement Survie, je ne voyais pas d’incompatibilité entre cette responsabilité et mes activités au Rwanda. Les membres de Survie jugeront.

[...] Vous écrivez que j’ai "appelé à faire confiance au FPR", en déformant mes paroles et en escamotant l’essentiel de ma déclaration, écrite dans Le Nouvel Observateur : « Faire confiance au nouveau pouvoir à Kigali, jusqu’à preuve du contraire » [...] Aujourd’hui, je maintiens ces déclarations mais vous n’êtes pas obligés de partager mes vues. [...]

Je regrette qu’aujourd’hui vous participiez à une campagne visant à disqualifier les autorités de Kigali qui, je le pense de toutes mes forces, font ce qu’elles peuvent avec les moyens mis à leur disposition.Malgré cette campagne qui voudrait « enfermer le malheur » dans le Rwanda, des signes très fragiles mais visibles commencent à apparaître sur le terrain : ils confortent mon optimisme et ma confiance quant à l’avenir de ce pays. [...]

Kigali, 1er mars 1996.