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Total recall - Retour à l’envoyeur

| Bangkok (Thailande)
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La société Total, par la plume de son porte-parole, Joseph Daniel, émet un droit de réponse à mon article intitulé « La Birmanie est mal partie » (Maintenant numéro 5).Dans cet article, je retraçais brièvement les inquiétudes de nombreuses associations de droits de l’homme concernant la collaboration entre la société Total et le SLORC, la dictature birmane. D’après ces organismes, ce régime (illégitime) utilise depuis 1988 une main-d’œuvre forcée sur tous les chantiers du pays.

On aimerait croire que le projet de Total fasse exception. Mais tant que les autorités birmanes commettront de graves atteintes aux droits de l’homme et qu’elles feront obstacle à la libre circulation des personnes, des institutions mondialement reconnues et, ainsi, à la vérité, il sera permis de craindre le pire - et ce, en dépit de la "bonne foi" de Total. Si tout se passe conformément aux règles internationales, pourquoi alors est-il impossible de se rendre sur ces chantiers ?

Il est agréable d’entendre de la part de Total "que des travailleurs forcés ne seront pas réquisitionnés sur son projet en Birmanie" ; dont acte. Cependant, pour lever tout soupçon d’opprobre, cette compagnie serait bien inspirée d’inviter une organisation internationale neutre afin de témoigner de la régularité de son entreprise et de la véracité de ses propos.

Par conséquent, ses dénégations sont insuffisantes et incriminent, au-delà de ma personne, la probité de plusieurs confrères étrangers et d’organisations locales et internationales, dont la commission des droits de l’homme de l’ONU.

L’article qui suit établit les conséquences de ce projet. Il est fondé sur de nombreux témoignages et rapports d’organisations de renommée mondiale. J’espère que les interrogations qu’il soulève trouveront rapidement des réponses...

Nous avons accordé, dans notre dernier numéro, un droit de réponse à M. J. Daniel, représentant de la société Total, concernant l’article de Paolo V. sur la Birmanie que nous avions publié, avec joie, précédemment. Nous y sommes accusés d’une "volonté délibérée de désinformation". J’avoue qu’étant donné notre parti pris farouche de lutter contre toutes les "désinformations", ceci est pour le moins vexant.

Rappelons quelques faits qui sont rarement l’objet d’information. La Birmanie est une des dictatures les plus ignobles qui subsistent sur Terre, dont les méthodes n’ont rien à envier à celles de MM. Pol Pot, Hitler ou Videla - pour citer quelques cas récents. Sûr de ce que la terreur qu’il faisait régner était suffisante, le régime de M. Ne Win s’est risqué il y a quelques années à des élections libres dont les résultats ont été éloquents : malgré la terreur, l’opposition y remportait près de 90% des suffrages.

Pour se maintenir, cet État assassin et tortionnaire bénéficie d’une manne extraordinaire : l’argent de l’héroïne du Triangle d’or, dont il a progressivement assuré le monopole, avec la bénédiction de la DEA (la police internationale de lutte contre les drogues - américaine). Cet argent sert au régime à la fois de motivation et de moyen de se maintenir malgré son extrême impopularité. Il permet de financer une armée pléthorique et suréquipée avec l’aide de la Chine communiste.

Il est de notoriété publique (cf. "Dossier noir Birmanie", paru aux éditions Dagorno, encore elles !) que pour ses "grands travaux", le régime recourt au travail forcé. Quand on dit "travail forcé", ce n’est pas seulement que les travailleurs sont obligés de travailler. C’est que, comme à Auschwitz, ils y meurent.On ne peut que se réjouir du fait que Total, entreprise française, ait pris la précaution de prévoir que les travailleurs du gazoduc, commandité par elle à l’État birman, ne seront pas traités ainsi.

On aimerait, mieux que des déclarations offensées, des preuves. L’information à ce sujet fournie par Paolo V. a la particularité d’être fort répandue dans les rangs de l’opposition birmane, qui connaît d’ailleurs assez de malheurs pour ne pas s’en inventer. C’est pourquoi nous l’avons acceptée comme telle et que, jusqu’à preuve du contraire, nous aurons toutes les raisons de persister à y croire.

D’autre part, la région par laquelle passe le gazoduc est loin d’être désertique. Aussi, pour que ce grand chantier puisse se faire en toute sérénité, l’État birman a procédé à une pratique dont il est coutumier : les déplacements de populations. Or en Birmanie, déplacement et extermination sont quasi synonymes.

Enfin, grâce à ce joli contrat, la société Total, avec la garantie de la Coface (Compagnie française d’assurance du commerce extérieur) - c’est-à-dire de l’État français - est devenue le premier "investisseur" étranger en Birmanie. Faut-il redire ici que la Birmanie est un État narcotrafiquant ? Ce contrat sert, selon toute vraisemblance, à pourvoir l’État birman de ressources "légitimes".

Ainsi, que Total le veuille ou non, en s’engageant en Birmanie, en plus d’apporter son soutien à une dictature rejetée d’une façon spectaculaire par le suffrage universel, elle contribue à une activité pénalement condamnable qui s’appelle le blanchiment d’argent.

Si de surcroît, pour permettre ce manège, il faut passer par l’assassinat de "quelques" centaines - milliers ? - de Birmans, ce serait, comme disait M. Le Pen, un détail.

Michel Sitbon

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