Le tourisme a longtemps constitué un sujet de conflits, une activité mal acceptée tant par une grande partie de la population que par certains opérateurs économiques. Il est pourtant un bien nécessaire.

( NI REMEDE MIRACLE POUR LE DEVELOPPEMENT, NI MENACE POUR L’IDENTITE CORSE

La mission d’information sur la Corse, avait évoqué cette question avec différents représentants de la profession. M. Charles Colonna d’Istria, président du conseil régional des professionnels du tourisme corse et vice-président de la coordination des industries touristiques de la Corse avait décrit en ces termes la situation : " le tourisme a toujours été mal considéré, sans doute parce que les éléments nationalistes l’avaient stigmatisé comme quelque chose qui pouvait demain abîmer l’identité corse, voire détruire ses sites, etc. Nous étions considérés, nous acteurs du tourisme, comme des gens extrêmement dangereux. Cette idéologie s’est développée ailleurs, mais ci (en Corse), elle était extrêmement active ; nos élus, pris dans ce système, ont essayé de ménager la chèvre et le chou, mais l’économie est passée au second plan et on a favorisé ceux qui voyaient l’économie comme quelque chose d’étranger à ce qui a toujours fait notre île, c’est-à-dire le fonctionnariat, ou même l’agriculture qui apparaissait comme sympathique et valorisante à une certaine époque. "

La commission d’enquête a cherché, à son tour, à comprendre comment le tourisme était désormais considéré et vécu en Corse. Lors de son audition, un haut responsable en poste dans l’île a indiqué : " Localement, on a eu une perception longtemps hostile ou ambiguë vis-à-vis du développement touristique. Aujourd’hui, certes, tout le monde s’accorde à considérer que le tourisme est le moteur du développement, mais il a fallu deux crises pour qu’on l’on s’aperçoive que le tourisme faisait fonctionner l’économie. Progressivement, on est passé d’un tourisme considéré comme la maladie honteuse de la Corse, à - première crise - un tourisme perçu comme un mal nécessaire, puis à - deuxième crise — un tourisme moteur du développement. La prise de conscience est à la fois tardive et ambiguë. "

Notons qu’en 1993, le plan de développement s’est attaché à préciser les principes de base ainsi que l’éthique du tourisme en Corse. Le tourisme n’est donc plus un sujet tabou, même s’il n’est pas sûr que chacun en ait la même conception. Il fait, au contraire, l’objet d’une attention nouvelle et positive et semble de plus en plus perçu comme une priorité régionale.

Le tourisme est devenu un secteur prioritaire et occupe une place non négligeable dans le contrat de plan et le plan de développement régional. Au fil du temps, ce thème est devenu de plus en plus présent dans les discours des hommes politiques corses. Lors de la dernière campagne pour les élections régionales en 1998, chacun a développé dans son programme une conception du modèle touristique adapté à l’île. Il existe aujourd’hui, semble-t-il, un accord de principe pour affirmer que ce secteur est un moteur essentiel du développement économique insulaire. La commission d’enquête s’inscrit résolument dans cette optique : le tourisme représente une chance que l’île doit être capable de tourner à son avantage. Il doit constituer un des piliers de la relance économique, compte tenu notamment des retombées positives qu’il peut avoir sur de nombreuses activités insulaires connexes : artisanat, agriculture et commerce. Ceux qui dans le passé récent ont tenté de diaboliser les activités touristiques jugées néfastes pour l’identité corse paraissent aujourd’hui minoritaires.

( DES ATOUTS A EXPLOITER

Au sein d’un espace méditerranéen fortement urbanisé, un des atouts du tourisme en Corse tient au capital " nature " de l’île qualifiée communément d’" île de Beauté " ou d’" île verte au soleil ". La commission d’enquête, qui s’est rendue à plusieurs missions dans l’île, a pu constater qu’elle est restée largement préservée, et offre de vastes ensembles naturels, notamment littoraux, non urbanisés. Il s’agit d’un des derniers espaces en Méditerranée à se trouver dans cette situation.

Un autre atout essentiel consiste dans le contraste et la diversité des sites et des paysages. La Corse est une île plurielle : la mer, la montagne, la ruralité y sont présentes, alors que d’autres destinations sont loin d’offrir une palette aussi riche de possibilités. La Corse se situe donc dans la catégorie des destinations pluridimensionnelles (et non unidimensionnelles qui n’ont à proposer que la mer et le soleil ...).

La Corse constitue donc une destination typée présentant une forte attractivité pour la clientèle nationale. En revanche, l’île reste encore largement méconnue auprès des pays européens, alors qu’elle bénéficie de la proximité d’importants marchés émetteurs tels que l’Italie du nord ou Munich. Bastia et Ajaccio sont plus proches de Munich - environ une heure de vol - et de Rome - une demi-heure de vol - que de Paris.

L’île bénéficie d’un réseau dense d’infrastructures portuaires assez exceptionnel en Méditerranée. Rappelons l’existence de sept ports de commerce et de quatre aéroports (Ajaccio, Bastia, Calvi et Figari).

Enfin, l’offre touristique est significative, avec une capacité d’accueil de 390.000 lits, ce qui est supérieur à des destinations comparables en Méditerranée.

( DEFINIR UNE VERITABLE STRATEGIE POUR UN MODELE TOURISTIQUE ADAPTE A L’ILE

- Intégrer les activités touristiques dans le développement global de l’île

Un tourisme de qualité intégré dans l’environnement corse, maîtrisé et mieux réparti à la fois dans le temps et l’espace, valorisant le potentiel naturel et culturel de l’île pourrait être un atout primordial pour le développement durable et équilibré de la Corse. L’île doit être capable de garder la maîtrise de son développement touristique. Les outils juridiques existent pour cela. Le " tout tourisme " serait aussi néfaste pour elle que le refus des activités touristiques. Les actions touristiques doivent, en outre, s’intégrer dans un effort de programmation d’opérations structurantes qui dépassent le seul secteur du tourisme pour s’insérer dans un projet global de développement insulaire.

- Pour un tourisme respectueux de l’environnement

La commission d’enquête a, lors d’un déplacement dans le sud de l’île, rencontré des responsables d’associations de protection de l’environnement. Elle a pu constater que celles-ci faisaient preuve de la plus grande vigilance en la matière, même si, dans leurs batailles en faveur d’un meilleur respect du droit de l’urbanisme par exemple, les rapports de force leur sont souvent défavorables dans le contexte local eu égard à l’importance des enjeux économiques.

- Pour un tourisme résolument diversifié

La commission d’enquête plaide pour que les aides économiques s’adressent en priorité aux entreprises touristiques et notamment hôtelières ayant fait le pari de la qualité et de la modernité. Il convient d’aider les opérateurs porteurs de véritables projets. Ceux-ci ont jusqu’ici fait cruellement défaut, alors même que la demande touristique s’est modifiée et se tourne aujourd’hui vers des types de tourisme diversifié. Le tourisme vert, le tourisme rural, le tourisme sportif, le tourisme culturel représentent autant de pistes qui pourraient être développées en Corse, sans que les paysages de l’île n’en soient d’ailleurs aucunement altérés. La clientèle recherche de moins en moins des produits " secs " et de plus en plus des activités d’animation aussi bien sportives que culturelles et de loisirs. L’offre actuellement proposée ne peut satisfaire ceux des touristes, de plus en plus nombreux, qui recherchent des produits de pleine nature avec un hébergement adapté.

- Pour une meilleure action de communication

De même, une des pistes de réflexion consiste à élaborer des projets destinés à élargir la saison touristique au-delà des seuls mois de juillet et d’août afin que la fréquentation touristique puisse être " lissée " de mai à septembre. L’action de communication semble encore insuffisante. L’agence du tourisme de Corse (ATC) devrait pouvoir lancer des actions de diffusion de l’information systématiques afin d’attirer une clientèle plus diversifiée au cours d’une période plus étendue.

Comme le soulignait récemment le préfet Bernard Bonnet, " trois grands marchés insulaires sont insuffisamment développés : le tourisme de luxe, intégré à un environnement de qualité, celui qui est dévolu au troisième âge et celui qui draîne une clientèle de congrès. "331

- Développer l’ingénierie et le conseil aux entreprises touristiques

Il faut également s’attacher à développer le conseil, l’assistance et le soutien techniques. Il s’agit d’actions qui ne sont pas nécessairement très onéreuses, mais qui doivent se poursuivre dans le temps. Le plan concerté d’actions touristiques représente à cet égard une voie à explorer.

- Créer et renforcer les structures intercommunales

Il faut, enfin, faire prendre conscience aux responsables corses que le tourisme se soucie peu des divisions administratives et / ou politiques. Les bassins d’accueil touristiques ne coïncident pas, la plupart du temps, avec des découpages communaux. La faiblesse en Corse des structures intercommunales ne facilite nullement des actions touristiques concertées. Un effort de regroupement de certaines petites communes tant sur le littoral qu’à l’intérieur serait certainement bénéfique et aurait des retombées touristiques, et donc économiques et en termes d’emplois, qu’il ne faut pas négliger.

- Mieux adapter l’offre touristique à la demande

Cette capacité d’accueil est cependant déséquilibrée par l’importance prise par l’hébergement non professionnel. Or, ce type d’hébergement, qui répond parfois à la demande, notamment dans le domaine du locatif et dans le cas des résidences secondaires, est encore mal mis en marché. Ainsi l’offre ne rencontre la demande que durant la haute saison, ce qui contribue à la saisonnalité de l’activité touristique et n’apporte pas de très importantes retombées en termes de création d’emplois. Au sein de l’hébergement professionnel, qui représente 127.000 lits, le camping est l’hébergement dominant. La taille moyenne des établissements est assez proche et même supérieure à celle de la moyenne nationale. En France, les hôtels comptent en moyenne vingt-quatre Chambres. En Corse, ils en comptent trente-et-une.

En revanche, il n’existe pas dans l’île de très gros établissements et il n’y a pratiquement pas d’hôtels de chaînes. La seule différence notable avec l’offre touristique nationale moyenne est l’importance prise en Corse par les villages de vacances dans la part de l’hébergement marchand : 19 % en Corse contre 4,7 % au plan national. La part dans l’hébergement total atteint 6,18 % en Corse et seulement 1,4 % en moyenne nationale. Notons la subsistance d’un déséquilibre dans la capacité d’accueil entre le littoral et l’intérieur, doublé d’une concentration sur quelques secteurs du littoral seulement. Ces carences pourraient être comblées grâce à une action de planification associant les différents partenaires du secteur touristique.

- Un effort de planification à poursuivre

* L’absence de document opérationnel est préjudiciable au développement harmonieux du secteur touristique.

Certains professionnels considèrent aujourd’hui que le plan de développement de 1993 s’est borné à déterminer les principes de base et les objectifs généraux les plus consensuels. Il manque à l’évidence un véritable document opérationnel d’ensemble définissant une stratégie de développement et constituant un cadre de référence pour les professionnels. Par exemple, alors que le constat n’est pas nouveau, les retards structurels en matière d’équipements d’animation et de loisirs ne sont toujours pas comblés. L’absence de politique cohérente de développement touristique explique que le tourisme n’ait pu exploiter les opportunités de financement national ou européen en matière d’équipements touristiques structurants. Les réalisations en ce domaine comme le Palais des congrès à Ajaccio se font en dehors des interventions publiques.

Un professionnel en charge du tourisme en Corse a estimé devant la commission d’enquête, " le plan de développement de la Corse mentionne la nécessité d’établir un schéma d’aménagement et de développement du tourisme et des loisirs, mais ce document fait défaut et il manque un chaînon entre le plan de développement de la Corse et les dispositifs d’aide. Or, c’est ce chaînon manquant qui, à mon avis, est important. "

* Il convient de remédier à la sous-consommation des crédits publics destinés au tourisme.

Le contrat de plan État-Collectivité territoriale en cours d’exécution prévoit un total de crédits de 38,3 millions de francs pour le tourisme. Au 31 décembre 1997, ces crédits n’avaient été utilisés qu’à raison de 13,3 millions de francs (soit 34,64 %). Certaines actions n’avaient pas ou peu été mises en oeuvre. Au 31 décembre 1997, les opérations en matière d’hôtellerie de caractère n’avaient pas du tout été entamées, les crédits pour les circuits touristiques avaient été consommés à hauteur de 13,9 % et ceux pour les auberges rurales à hauteur de 13,3 %.

La sous-utilisation des crédits est donc manifeste et s’explique en partie par la lourdeur et la complexité des procédures administratives.

* Il faut faire le pari de la qualité.

Pour tenter de répondre aux besoins du tourisme en Corse, un programme concerté d’actions touristiques a été signé le 23 avril 1997 par le préfet de Corse et le président du Conseil exécutif de Corse332. Son enveloppe s’élève à 47,6 millions de francs sur trois ans financé à raison de 15,7 millions par l’État et 15,7 millions par la Collectivité territoriale, le reste étant apporté par les crédits européens (6,25 millions de francs), les collectivités locales et les Chambres de commerce. L’élaboration de ce programme est issue d’une démarche parteneuriale qui s’est voulue exemplaire entre la délégation régionale au tourisme, l’agence du tourisme, l’ADEC, les Chambres de commerce notamment.

Ce programme vise à compléter et amplifier les dispositions du contrat de plan État-Collectivité territoriale en cours d’exécution, en mettant l’accent sur le soutien des outils modernes de l’économie touristique et en associant le plus étroitement possible les partenaires publics et les professionnels concernés.

Il se présente comme un véritable instrument de développement des entreprises touristiques ainsi que d’organisation de l’offre et de sa mise en marché. Il est moins un catalogue d’aides qu’une tentative de valorisation dans le cadre d’un partenariat suivi des mesures de soutien technique aux industries touristiques. Celles-ci doivent s’insérer dans une démarche d’entreprise. Alors que le contrat de plan est réservé à tous ceux qui entreprennent une action dans le secteur du tourisme sur la base de priorités régionales, le programme concerté d’actions touristiques répond à une démarche individuelle de qualité.

Deux types de contrats ont été proposés dans ce cadre : les contrats de développement des entreprises touristiques, et tout particulièrement celles relevant du secteur hôtelier333 et les contrats de développement territorial qui traitent de la dimension touristique au plan des espaces et notamment des bassins d’accueils et des plans de gestion des sites334.

Quant aux programmes européens, ils sont au nombre de quatre. Le Document unique de programmation (Docup) intervient en soutien des mesures principales du contrat de plan État-Collectivité territoriale de Corse, selon le principe de subsidiarité. Son aide représente 64,76 millions de francs au titre du FEDER. Les trois autres grandes actions de l’Union européenne se traduisent par des opérations financées par le PIC LEADER, par le PIC Interreg associant la Haute-Corse et le province de Livourne, et par le PIC Interreg II, qui concerne la Corse-du-Sud et la province de Sassari.

Un professionnel du tourisme interrogé par la commission d’enquête a expliqué, " le contrat de plan est destiné à aider celui qui a des difficultés ou tout pétitionnaire qui présente un projet et qui remplit les conditions. Le programme concerté d’actions touristiques est une procédure contractuelle de développement et de recherche de l’excellence. Pour caricaturer, avec ce programme, on aide les bons, on tire le tourisme vers le haut. Pour ce faire, on met en place un dispositif de diagnostic-action dans les différents secteurs en matière de formation, on développe un contrat de développement des entreprises, précédé d’un audit. Le chef d’entreprise s’engage à réaliser un certain nombre d’actions en contrepartie desquelles il obtient des soutiens financiers mais aussi et surtout techniques. Il a une stratégie d’entreprise. "

La commission d’enquête considère que la démarche qui avait été initiée avec la signature du programme concerté d’actions touristiques doit être poursuivie et approfondie. C’est en recherchant des actions de partenariat entre les acteurs publics et les opérateurs privés, en privilégiant la qualité et en visant l’excellence, que le secteur du tourisme pourra entraîner l’économie insulaire dans un cercle vertueux.


Source : Assemblée nationale. http://www.assemblee-nationale.fr