La question des liens entre membres d’entités distinctes ayant chacune une référence à l’anthroposophie et à son fondateur, Rudolf Steiner, d’une part, et entre ces entités juridiques proprement dites, d’autre part, peut être abordée au regard des finalités et des orientations stratégiques de la Nouvelle Economie Fraternelle (NEF). Quelques éclaircissements paraissent nécessaires.

La dénomination NEF recouvre deux institutions que les fondateurs de l’une et de l’autre qualifient d’étroitement liées.

La première est l’association Nouvelle Economie Fraternelle créée en 1979 et définie par ses dirigeants comme un "laboratoire d’idées".

La seconde, Société financière de la NEF (SOFINEF), constituée par l’association en 1988, est un organisme bancaire revêtant la forme juridique d’une société anonyme affiliée à la Caisse Centrale de Crédit Coopératif.

Elle est définie par ses fondateurs comme étant un "organisme bancaire d’orientation anthroposophique".

Ceux-ci font régulièrement référence à la pensée et aux écrits de Rudolf Steiner qui inspirent tant l’association que la société financière au titre des engagements économiques et sociaux respectifs de l’une et de l’autre.

De ce fait, l’article 3 des statuts de l’Association déposés le 18 mars 1979 peut être considéré comme essentiel pour la compréhension des finalités et des choix stratégiques de la SOFINEF, notamment dans le domaine de la collecte d’épargne et dans le cadre de l’octroi de prêts :

"L’Association a pour objet :

- l’étude, en vue de sa mise en oeuvre, de la pensée économique, sociale et culturelle issue des impulsions données par Rudolf Steiner ;

- - l’assistance et le conseil pour la réalisation de projets d’ordre philanthropique ou social ayant un caractère manifeste de bienveillance, ainsi que la recherche de modalités adéquates pour leur financement ;

- - le conseil dans l’orientation et l’utilisation des fonds destinés à ces projets.

D’une manière générale, elle cherchera à oeuvrer pour rendre plus consciente la circulation et l’utilisation de l’argent. Elle pourra prendre toute initiative contribuant à cet objet."

Selon leurs propres écrits, "l’Association et la Société financière sont membres de réseaux et de cercles d’institutions en France et au niveau européen, qui oeuvrent pour une économie et des rapports sociaux plus solidaires" (1) .

L’objectif essentiel que paraissent s’assigner les dirigeants de l’association NEF et de la SOFINEF depuis 1995 est l’accession de la Société financière à un niveau de capital susceptible de permettre l’obtention du statut d’organisme bancaire de plein exercice (2) .

Les choix stratégiques opérés conjointement par les deux structures visent à ouvrir le capital à des "prêteurs non usagers", sources de financement non directement impliquées dans le schéma "solidaire" fondé sur le soutien à des initiatives correspondant aux grands thèmes de la pensée anthroposophique et tendent à diversifier l’éventail des "actionnaires et amis notamment en direction d’entités institutionnelles".

Ainsi voit-on apparaître de façon claire et insistante dans les documents statutaires de la NEF la notion de "réseaux ". Ces réseaux rassemblent des entités signalées sous les titres :

- mouvement Steiner

- agriculture .

- écologie et environnement

- organisation financière

- développement

- organisations coopératives

- logement social

- groupes sociaux

L’appartenance aux réseaux se manifeste soit par référence aux fondements de la "pensée anthroposophique" soit par accord de partenariat avec la NEF. Celle-ci peut donc apparaître comme ayant pour stratégie de fédérer l’ensemble. Cette architecture en réseau permet d’apprécier la place occupée par la "pensée" de Steiner dans les choix d’orientation stratégique effectués au sein de la NEF.

Ainsi, au cours des années, une évolution importante s’est manifestée dans la nature et la typologie des prêts accordés. Jusqu’en 1994-1995, étaient privilègiés, semble-t-il les demandeurs de prêts, membres ou fortement engagés aux côtés de structures faisant directement ou indirectement référence à l’anthroposophie. Par la suite, l’arrivée de nouveaux organismes dans le "réseau NEF" paraît avoir modifié notablement la répartition des prêts sans que les finalités initiales aient été abandonnées ou, du moins, réorientées.

Le "mouvement Steiner" reste l’élément clef du développement stratégique. La NEF apparaît ainsi comme le fédérateur des initiatives inspirées par le mouvement tête de réseau. Les projets sont partagés par les apporteurs de capital institutionnels, dont les membres peuvent devenir de nouveaux emprunteurs et les associations porteuses du projet d’origine.

Parallèlement, il est observable que les pôles essentiels de l’expression anthroposophique, essentiellement via l’éducation et l’agriculture biologique, font l’objet d’une attention renforcée, particulièrement depuis la parution du rapport de la Commission parlementaire d’enquête " sur la situation financière patrimoniale et fiscale des sectes ainsi que sur leurs activités économiques et leurs relations avec les milieux économiques et financiers " (3).

Le contexte de développement rapide, tendant à mettre au service l’"économie solidaire" un instrument bancaire autonome de plein exercice inspiré par les principes de Rudolf Steiner laisse penser que les théories du fondateur de l’anthroposophie ne sont plus la référence unique de ceux qui s’engagent dans le cadre d’activités soutenues financièrement par la NEF.

Le président de l’association NEF pouvait ainsi écrire en janvier 1999 dans une "Lettre aux membres" : "la référence aux impulsions de Steiner n’a rien perdu de sa justification historique même si elle n’a plus la même signification pour tous les membres de l’association qui a vu son sociétariat beaucoup s’élargir et se diversifier. La principale initiative prise pour réaliser l’objet de l’association a été la création de la société financière de la NEF. C’est essentiellement par elle qu’à partir de 1989 a pu être expérimentée réellement la circulation transparente de l’argent et qu’ont pu être aidés et financés de nombreux projets entrant dans les champs d’action initialement choisis".

Se pose alors à l’auteur de ces propos la question de la dissolution de l’association, hypothèse dont l’examen s’avère indispensable tant pour les dirigeants de l’association que pour ceux, bien souvent communs, de la société financière, en raison d’une disposition du Ministère de l’Economie et des Finances datant de 1998 qui précise les conditions dans lesquelles les associations pourraient garder un caractère " non lucratif ". Cette disposition induit l’incompatibilité d’une implication du président de l’association et celle du président directeur général de la société financière dans le Conseil de l’association.

Ledit Conseil s’est saisi de cette question au cours de l’année 1999. Dans l’hypothèse d’une dissolution, le président de l’association a considéré que "certaines des fonctions de l’association pourraient être assumées à l’intérieur de la future banque mais [que] demeure en tout cas la fonction de collecte de l’argent de dons (4) qui requiert le concours d’une structure de nature " fiduciaire ", donc d’une association".

Ainsi, la doctrine de l’anthroposophie devrait continuer d’être le fondement des actions menées sous l’égide de la SOFINEF au travers de son réseau, tout particulièrement dans le cadre de l’aide à la création ou à la reprise d’entreprises, d’une part, et, d’autre part, de la réinsertion sociale.

Concrètement, les décisions des dernières assemblées générales concourrent à maintenir les orientation fondatrices grâce à la confirmation ou à l’élection de dirigeants anthroposophes au sein de la SOFINEF, lors du renouvellement des instances de direction.

Il est vraisemblable, comme le signale dans un droit de réponse (5) , un dirigeant de la NEF que le Conseil de surveillance de celle-ci compte cinq membres sur huit sans relation personnelle avec le courant anthroposophique. Selon des documents communiqués à la Mission, des membres du Directoire et du Conseil de surveillance de la SOFINEF pourraient, simultanément, être membres de la "Communauté des Chrétiens en France" ou avoir des liens d’ordre familial avec des membres de la Société anthroposophique ou de la "Communauté des Chrétiens".

Cette évolution politiquement maîtrisée semble s’inscrire dans le cadre d’une européanisation, voire d’une mondialisation de l’action. En effet, la SOFINEF a pour ambition de rejoindre à cette étape de son développement des institutions bancaires d’inspiration ou de doctrine anthroposophique existant dans d’autres pays européens depuis plusieurs années, "Die Gemeinschaftsbank" en Allemagne, "De Triodosbank" aux Pays-Bas, "Mercury" en Grande-Bretagne et la " Banque Communautaire Libre " en Belgique qui interviennent sur le champ des "politiques alternatives".

Cette réalité est-elle le fruit du hasard ? Elle peut aussi être considérée comme la résultante d’une volonté stratégique de cloisonnement formel de différentes structures proches les unes des autres.

L’évolution récente de la SOFINEF vise, semble-t-il, à donner plus d’autonomie aux projets initiés par l’ensemble des organismes et entités juridiques qui sont en lien avec elle. Les courriers reçus à la Mission font apparaître que des personnes physiques ou morales associées à certaines actions des divers organismes membres des "réseaux" ne disposent pas d’une connaissance approfondie des stratégies et actions conduites en matière financière et bancaires par la Société financière.


(1) "Pour que l’argent relie les hommes" (brochure éditée par la Nouvelle Economie Fraternelle) - Partie I : "Qu’est-ce que la NEF ?".

(2) Cette requête semble avoir été rejetée.

(3) Assemblée nationale, juin 1999.

(4) L’argent de dons représente l’une des trois formes d’argent définies par Steiner dans ""Pour que l’argent relie les hommes" (chapitre 5 "Sources d’inspiration" - c-"les trois natures de l’argent").

(5) Le "Vrai Papier Journal" du mois de septembre 2000.