Il y a quelques années encore, bien des personnes critiques à l’égard de la Scientologie y voyaient un danger pour certains de ses adeptes plus que pour la société dans son ensemble. Telle a d’ailleurs été la réaction de quelques-unes des personnes rencontrées en vue de la rédaction de cette expertise : elles estiment qu’il n’y a pas lieu de traiter le sujet sous un autre angle que celui de l’escroquerie lorsque plainte est déposée. D’autres, en revanche, ne sont pas loin de partager les craintes exprimées par des personnes critiques de longue date à l’égard du mouvement : " La Scientologie recherche le pouvoir, et cela au niveau mondial. "[93] En fonction de réactions instinctives, d’expériences personnelles et — ce n’est pas le moins important — du contexte politique local, tous ne réagissent pas de la même manière : les uns souhaitent que l’on prête plus d’attention à l’activité de certaines " sectes ", et notamment de la Scientologie, tandis que les autres estiment que cela ne devrait se faire qu’en cas de développements extrêmes et qu’il y aurait là une inutile dispersion des moyens.

La nature de la Scientologie n’a pas nécessairement changé au cours des dernières années, mais notre perception du sujet s’est certainement modifiée : d’une part, en raison d’événements que nous avons déjà évoqués et, d’autre part, à la suite de développements récents dans des pays voisins, où un groupe comme la Scientologie est sérieusement mis en cause, avec de bruyants relais médiatiques (irritations de plus en plus vives à l’égard de la Scientologie en Allemagne[94], procès de Lyon en France, etc.).

Pourtant, la question d’une recherche d’influence de la Scientologie dans le domaine politique n’est pas entièrement nouvelle, même si elle se trouvait moins au premier plan dans les années 1970 et 1980 : le Report of the Board of Enquiry into Scientology établi par Kevin Anderson à l’intention de l’Etat de Victoria (Australie), publié en 1965, consacrait déjà tout un chapitre au thème " Scientology and Politics ", estimant qu’il existait au moins certains indices d’aspirations à exercer un contrôle politique.

Bien entendu, les organes de protection de l’Etat ne peuvent entrer en action que si cela est prévu par leur mandat tel qu’il est défini dans le cadre légal. C’est pourquoi nous nous référerons dans ce chapitre aux conditions préalables qui devraient être remplies, en fonction de la situation juridique actuelle, pour légitimer une activité des organes de protection de l’Etat conformément au droit. A ce stade ne se justifie cependant qu’une évaluation juridique très sommaire, qui pourrait être approfondie avant de confier un éventuel mandat aux organes compétents.

1 DES " SIGNES EXTERIEURS DE RELIGION "

La nature religieuse à laquelle prétend la Scientologie entraîne une complication, car le groupe laisse entendre que des mesures prises contre lui équivaudraient à une persécution contre une minorité religieuse et il se trouve soutenu dans cette approche par certains observateurs. Cela nous oblige donc à commencer par nous demander brièvement si la Scientologie est ou non une religion et quelles incidences cela peut avoir pour notre approche ?

Si l’on ouvre les présentations officielles de l’Eglise de Scientologie, on y verra apparaître au détour d’une page un ministre du culte de la Scientologie, en tenue de clergyman en col romain[95], en train par exemple de célébrer un mariage. Le commentaire s’empresse de préciser que " les services de l’église sont ouverts à toutes les religions "[96]. A côté de l’audition et des autres pratiques du mouvement, officiellement décrites comme " religieuses ", il existe donc des cérémonies de " culte " scientologiques pour les différentes circonstances de l’existence[97]. Des scientologues recourent à ces cérémonies, mais on ne peut pas dire qu’elles jouent un rôle important dans leur vie quotidienne[98]. Elles apparaissent comme des éléments plaqués sur l’édifice scientologique et qui pourraient en être soustraites sans causer grand dommage à l’ensemble.

Si Hubbard expliquait que " la Dianétique est une science " et donc " n’a pas, en tant que telle, une opinion au sujet de la religion "[99], il en allait en revanche à ses yeux tout autrement de la Scientologie, " une religion au sens le plus ancien du mot ", et une Policy Letter des années 1960 souligne qu’" il est très important que toute la littérature en vue de la promotion et toute la littérature de l’Eglise reflètent le fait que la Scientologie est une religion "[100]. Hubbard ne faisait pas mystère d’y voir également un moyen de défense face aux critiques dont son mouvement était l’objet : parmi les moyens efficaces de contrer les attaques, il mentionnait le fait d’avoir une nature et un statut religieux[101]. Cela conduit nombre d’anciens membres, s’appuyant sur différents documents internes, à soutenir que le statut de religion représentait essentiellement un moyen tactique et non le résultat d’une évolution sincère[102].

Hubbard présenta plus d’une fois la Scientologie comme un prolongement du bouddhisme, tout en la considérant bien entendu comme très supérieure... Et l’on ne se prive pas de laisser entendre, dans des publications scientologiques, que Hubbard pourrait bien avoir été le Bouddha futur annoncé par les prophéties (Maitreya)...[103] Ces liens revendiqués par le mouvement ont conduit certains auteurs à l’envisager comme " un bouddhisme technologique "[104], mais, pour séduisante que soit la formule, l’univers dans lequel se meut la Scientologie est très différent et les similitudes avec le bouddhisme apparaissent comme plutôt superficielles. On pourrait longuement disserter sur les liens ou l’absence de liens avec des phénomènes religieux antérieurs, et notamment sur l’influence de certaines théories occultistes sur la Scientologie[105], mais ce n’est pas ici notre sujet.

Ce qu’il faut en revanche noter est l’extraordinaire insistance de la Scientologie pour se faire reconnaître comme religion. Sans doute est-ce la seule " religion " au monde qui sollicite avec une telle persévérance les experts universitaires de nombreux pays pour qu’ils attestent qu’elle est bien une religion. La Scientologie publie ensuite certaines de ces attestations[106] et en fait large usage dans le cadre de ses relations publiques.

2 UN PHENOMENE HYBRIDE

Certes, dans la large palette des phénomènes religieux, on ne peut pas exclure l’apparition de formes sensiblement différentes de celles qui existaient jusqu’alors. Sous l’angle d’une évaluation sociologique, certains chercheurs abordent la Scientologie comme " une religion sécularisée " ; ayant établi une liste de vingt caractéristiques définissant une religion, le sociologue Bryan Wilson aboutit à la conclusion que le groupe répond à une majorité de ces critères et remplit ainsi les conditions de la théorie sociologique pour être définie comme religion, " mais une religion qui reflète beaucoup de préoccupations de la société contemporaine "[107].

En revanche, en Allemagne, le 5e Sénat du Bundesarbeitsgericht est parvenu, dans une décision du 22 mars 1995 faisant suite à des recours de la Scientologie contre des jugements d’instances inférieures, à la conclusion qu’elle ne peut pas être considérée comme une religion[108]. En effet, argumente le tribunal fédéral, l’autodéfinition d’un groupe ne saurait suffire pour justifier sa classification comme religion[109] ; or, dans le cas de la Scientologie, les activités commerciales représentent une part considérable de l’ensemble et sont inextricablement liées aux autres dimensions, au point que les juges considèrent les enseignements religieux comme servant en fait de paravent à la poursuite d’objectifs économiques[110].

En fonction de l’angle d’approche et des présupposés théoriques qu’on adopte, on peut sans doute soutenir les différentes positions — tout en ayant par ailleurs le sentiment d’une création " religieuse " au caractère passablement artificiel, si l’on peut introduire ici un tel jugement de valeur. Le problème trouve en partie sa racine dans l’attitude même de la Scientologie, qui joue sur différentes étiquettes selon les circonstances : jamais un " client " potentiel abordé dans la rue pour un " test de personnalité " ne verra celui-ci présenté comme l’introduction à une pratique religieuse ! En revanche, lors d’un procès ou d’autres difficultés, la Scientologie insistera sur sa nature religieuse. Cela a suscité la suspicion du tribunal grec qui a rendu en décembre 1996 un verdict (rendu public en janvier 1997) prononçant la dissolution de la branche grecque du mouvement : dans certains pays, font observer les juges, l’organisation se présente comme une religion, tandis qu’en Grèce elle s’intitule " Centre de philosophie appliquée " ; puis, subitement, à partir de l’enquête déclenchée en 1995, le mouvement s’est posé en minorité religieuse persécutée ; le tribunal conclut de cette inconstance que le groupe n’adopte pas un profil uniforme, mais choisit arbitrairement une étiquette ou une autre en fonction des lieux et des circonstances[111].

De plus, on se trouve face à une " religion " dans laquelle non seulement la plupart des services sont payants, à l’exception du " test de personnalité " initial[112], mais, surtout, où nombre de membres font l’objet d’une pression plus ou moins forte pour leur vendre de nouveaux services, appareils, livres, etc.

Il est possible que l’erreur soit de vouloir à tout prix classer la Scientologie dans une catégorie ou l’autre, alors qu’elle est vraisemblablement un phénomène hybride : une adhésion quasi-religieuse pour une partie de ses adeptes, une pratique psychothérapeutique pour d’autres et une entreprise commerciale. Même si elle est peu commode pour les définitions juridiques, il nous paraît que cette reconnaissance de l’hybridité de la construction scientologique (inscrite dans son histoire même) est la seule voie pour sortir d’une discussion qui débouche sur une impasse.

Quoi qu’il en soit, du point de vue de l’Etat, l’autodéfinition d’un groupe comme religieux ne saurait suffire à le mettre ipso facto à l’abri de l’attention éventuelle des organes compétents.


[93] Hugo Stamm, " Une aubaine pour les sectes ", in Le Nouveau Quotidien, 28 mai 1996.

[94] On peut citer ici des propos révélateurs extraits d’un article publié en 1995 par le Ministre du Travail de la République fédérale d’Allemagne : " Es geht um Macht. Es geht um Geld. Wenn wir uns auf der Welt umsehen, dann wird uns schnell klar, dass eine neue Form von Sekten auf uns zukommt, die über Leichen geht. Ich denke an die Massenmorde der Sonnentempler in der Schweiz, der Aum-Sekte in Japan oder der Davidianer und Milizen in den Vereinigten Staaten. Sie schlagen ihre eigenen Schlachten, führen ihre ganz persönlichen Kriege. Wir müssen uns auf diese Art von Kriegsführung einstellen. Doch Krieg ist nicht nur, wenn Menschen verletzt oder umgebracht werden. [...] Auch wer Menschen in ihrer innersten Persönlichkeit erobert, führt Krieg. Was ich meine, sind die welweiten Feldzüge von Scientology. Dafür kann es kein Pardon geben. " (Norbert Blüm, " Ein Riesenkrake, der vor nichts zurückschreckt ", in Die Weltwoche, 25 mai 1995, p. 76)

[95] Observant ces emprunts de signes extérieurs au christianisme, une observatrice française fait remarquer que le mouvement n’a pourtant, par ses croyances, rien à voir avec le christianisme : " Il y a [...] un hiatus entre ce que la Scientologie professe et le symbolisme qu’elle emprunte pour se vendre [...]. Le christianisme ne fournit donc à la Scientologie que le décorum : la symbolique, la structure cléricale, la terminologie, et ce sans influence doctrinale. " (Bernadette Rigal, " `The Church of Scientology’ ou la fabrication d’une religion américaine ", in Revue française d’études américaines, N° 12, octobre 1981, pp. 235-244 [p. 239])

[96] Qu’est-ce que la Scientologie ?, p. 238.

[97] Cf. The Background and Ceremonies of the Church of Scientology of California, World Wide, East Grinstead (Sussex), The Church of Scientology World Wide, 1970.

[98] " Ces offices ne constituent pas, de loin, les temps forts de la vie religieuse scientologique. Celle-ci privilégie plutôt le travail mental et spirituel par l’audition. " (R. Dericquebourg, op. cit., p. 102)

[99] L. Ron Hubbard, " Dianetics and Religion ", in The Dianetics Auditor’s Bulletin, 1/4, octobre 1950 (reproduit in The Technical Bulletins of Dianetics and Scientology, vol. I (1950-1953), Copenhagen / Los Angeles, Scientology Publications, 1976, p. 38).

[100] " Scientology is a Religion ", HCO PL du 6 mars 1969.

[101] " Being religious in nature and corporate status " (" Attacks on Scientology ", HCO PL du 18 février 1966).

[102] Il existe une lettre de Hubbard datée du 10 avril 1953 et adressée à sa disciple américaine Helen O’Brien (lettre qui a été citée dans plusieurs procès impliquant la Scientologie et dont nous n’avons aucune raison de douter de l’authenticité, mais dont nous n’avons pas eu la possibilité de voir une copie de l’original), dans laquelle il demande très ouvertement à sa correspondante de lui donner son avis sur " l’angle de la religion " pour propager ses techniques (il imaginait à ce moment l’intitulé " Spiritual Guidance Center "), en mentionnant explicitement y voir un moyen de résoudre les problèmes financiers. Il ajoute : " A mon avis, nous ne pourrions pas avoir dans l’opinion publique une image pire que celle que nous avons eue ou moins de clients avec ce que nous avons à vendre. " (" In my opinion we couldn’t get worse public opinion than we have had or less customers with what we have got to sell. ")

[103] Cf. Advance !, supplément français N° 82, 1984, p. 12.

[104] Frank K. Flinn, " Scientology as Technological Buddhism ", in Joseph H. Fichter (dir.), Alternatives to American Mainline Churches, New York, Rose of Sharon Press, 1983, pp. 89-110.

[105] Cf. Helle Meldgaard, " Scientology’s Religious Roots ", in Studia Missionalia, vol. 41, 1992, pp. 169-185.

[106] Cf. Les experts étudient la Scientologie, tome I, Paris, Association Spirituelle de l’Eglise de Scientologie d’Ile-de-France, s.d. En Suisse, la Scientologie a obtenu un long " avis de droit " sur son caractère religieux, livré en août 1996 par un avocat au barreau de Genève ; ce texte d’une quarantaine de pages (qui répond positivement à la question) circule, mais n’a pas été publié à notre connaissance.

[107] Bryan Wilson, The Social Dimensions of Sectarianism : Sects and New Religious Movements in Contemporary Society, Oxford, Clarendon Press, 1990 (chap. 13 : " Scientology : A Secularized Religion ").

[108] " `Scientology Kirche Hamburg e.V.’ ist keine Religions- oder Weltanschauungsgemeinschaft im Sinne der Art. 4, 140 GG, Art. 137 WRV. " (BAG, Beschluss vom 22. März 1995)

[109] Le Tribunal estime que les attestations d’experts entendant prouver que la Scientologie est bien une religion tendent trop à se fonder sur l’autodéfinition du mouvement.

[110] " Die geschäftlichen Aktivitäten machen nicht nur einen erheblichen Anteil an den gesamten Aktivitäten des Beklagten aus. Geschäfltiche und andere Aktivitäten des Beklagten sind vielmehr untrennbar miteinander verknüpft. Der Beklagte ist eine Institution zur Vermarktung bestimmter Erzeugnisse. Die religiösen oder weltanschaulichen Lehren dienen als Vorwand für die Verfolgung wirtschaftlicher Ziele. "

[111] Nous citons ces considérations du tribunal sur la base d’extraits (traduction non officielle) diffusés sur le réseau Internet. A noter que, selon Stephen A. Kent (University of Alberta, Edmonton), dans son article " International Social Control by the Church of Scientology " (communication présentée en novembre 1991 à la conférence de la Society for the Scientific Study of Religion ; ce texte circule sur le réseau Internet), au moment de son implantation au Japon, le mouvement aurait examiné s’il était préférable de se présenter comme une religion ou une technique de santé mentale : " Do we go religious or Dianetics ? ", s’interrogeait un document cité par Kent.

[112] Les représentants de la Scientologie font remarquer qu’ils ne bénéficient pas du produit d’impôts ecclésiastiques, qu’il y a des groupes chrétiens dans lesquels on paie la dîme, que tout groupe religieux a également besoin d’argent pour vivre : tout cela est exact, mais ne suffit pas à balayer l’objection : il y a aussi une question de proportions entre les différentes dimensions et celle de l’approche résolument commerciale.


Source : Office fédéral suisse de la police : http://www.admin.ch/bap