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Introduction

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I. POURQUOI UN RAPPORT ANNUEL SUR LA GEOPOLITIQUE MONDIALE DES DROGUES ?

Depuis 1992, l’Observatoire géopolitique des drogues a publié sous forme de livres trois rapports annuels (cf. page de garde). La décision a été prise non seulement de poursuivre cet effort d’information dans un domaine sensible, mais encore de lui donner une plus large résonance. C’est la raison pour laquelle le nouveau rapport, portant sur les années 1995 et 1996 est, pour la première fois, simultanément disponible en trois langues et sur les différents supports utilisés dans la communication moderne, en particulier sur le Web.

Ce choix de l’OGD découle du constat qu’il existe d’importantes lacunes dans la connaissance du phénomène des drogues. Essayer de prendre la mesure de toutes les implications, en particulier économiques, politiques et militaires, dont les interrelations constituent précisément la géopolitique, c’est tenter, comme l’indiquait déjà le premier rapport de l’OGD, "de saisir les éléments du phénomène drogue dans leurs interactions à tous les niveaux. Du producteur individuel aux grandes puissances, en passant par les groupes ethniques, les forces politiques ou militaires, les nations, les Etats et leurs différentes composantes, les institutions internationales et les organisations criminelles, tous agissent en fonction de stratégies propres qui se renforcent ou se combattent, mais s’interpénètrent toujours davantage. Tous se déploient sur des territoires de taille ou de nature différentes, mais qui ne cessent de se superposer et de se déplacer mutuellement, pour aboutir à une dynamique dont la montée en puissance est aujourd’hui incontestable". Or il n’existe dans ces domaines aucune évaluation globale émanant d’une organisation indépendante comme l’OGD.

Absence d’analyses véritablement indépendantes

En effet, de quels instruments les décideurs, la presse ou la société civile, disposaient-ils jusqu’ici pour s’informer de l’actualité des enjeux internationaux dans le domaine des drogues ? Il existe actuellement trois rapports annuels qui visent essentiellement à dresser un tableau de la situation mondiale dans les domaines de la production, du trafic et de la consommation des drogues. Le seul à envisager "la corruption du politique", mais de façon extrêmement partielle et sélective, est celui publié par le Département d’Etat américain. Il a comme corollaire le processus de "certification" et de "décertification" auquel sont soumis un certain nombre de pays. Dans cette procédure qui s’applique essentiellement "en fonction des intérêts nationaux vitaux des Etats-Unis" on peut relever le caractère souvent arbitraire de la qualification appliquée.

Le deuxième de ces rapports est celui de l’Organe international de contrôle des stupéfiants (OICS). Il s’agit d’un instrument beaucoup plus technique qui s’efforce d’évaluer la situation dans les différentes régions du monde et surtout la mise en œuvre des résolutions des Nations unies par les différents Etats concernés. Il est élaboré, pour l’essentiel, à partir de rapports nationaux fournis par les pays membres de l’Organe qui ne peuvent donc être mis en cause par ce dernier. Lorsque certains pays manquent de façon par trop flagrante à certaines de leurs obligations, il font tout au plus l’objet de timides remontrances. Les spécialistes de la lutte antidrogues des Nations unies sont eux-mêmes conscients de ces limitations, au point que le Programme des Nations unies pour le contrôle international des drogues (PNUCID) a financé en 1997 la publication d’un rapport, le troisième du genre donc, réalisé par un groupe d’experts qui indique en exergue que les "opinions exprimées dans cette publication ne reflètent pas nécessairement la politique officielle du PNUCID", stratégie qui a permis à l’organisation internationale une plus grande liberté de parole. On note dans cet ouvrage, où l’accent est mis sur la demande mais qui s’intéresse à une gamme beaucoup plus large de problèmes (production, blanchiment, structures criminelles, etc.), une liberté de ton novatrice. En revanche, toute approche géopolitique des problèmes de production et de trafic est bannie, et les huit études de cas national (Australie, Colombie, Italie, Pakistan, Suède, Thaïlande, Royaume-Uni et Etats-Unis), font preuve de la même prudence que le rapport de l’OICS.

Nous ne pouvons par conséquent que reprendre ici les analyses qui introduisaient le premiers rapport annuel de l’OGD : " Il est de moins en moins contestable que l’information dans ce domaine [la géopolitique des drogues] est soigneusement filtrée. Les implications financières et politiques du trafic sur une vaste échelle, décrites à longueur de colloques par les spécialistes et incontestablement connues des services officiels, n’apparaissent le plus souvent que sous une forme édulcorée ou réduites à leur dimension spectaculaire. Une information indépendante en la matière, dégagée des stratégies politiques et des discours de circonstance, est devenue manifestement indispensable".

Méthodologie du rapport

Le caractère indépendant de l’OGD, (Association loi de 1901) dont les financements proviennent exclusivement de contrats de recherche pour le compte d’institutions internationales et de gouvernements, ne suffirait pas à garantir une information objective et de qualité. Les sources de son information et la méthodologie pour la traiter sont à cet égard tout aussi importantes. L’information originale de ce rapport a deux sources principales. D’abord les enquêtes de l’équipe de l’OGD qui se compose d’une demi-douzaine de permanents et d’une quinzaine de spécialistes bénévoles. Ces personnes sont en charge soit d’un pays ou d’une région du monde, soit d’une thématique (développement alternatif, drogues de synthèse, blanchiment, etc.). Elles travaillent sur ces sujet parfois depuis plus d’une dizaine d’années et se rendent fréquemment sur le terrain. La deuxième source d’information de l’OGD sont ses correspondants locaux, actuellement près de 300 dans une centaine de pays. Il s’agit de chercheurs, de juristes, de journalistes, de membre d’organisations non-gouvernementales, de fonctionnaires d’organisations nationales ou internationales, etc. Ces correspondants se livrent à des enquêtes de terrain sur la situation des drogues. L’OGD et ses correspondants ne s’interdisent aucun contact, en particulier avec les protagonistes du trafic, dans le seul but d’avoir une vue plus précise des structures et des modes de fonctionnement de ce dernier. Les informations et les analyses recueillies par l’équipe de l’OGD ou envoyées par ses correspondants sont ensuite confrontées à celles qui sont obtenues par les organisations internationales et nationales spécialisées dans la lutte contre les stupéfiants. En particulier, avant la rédaction de chaque rapport annuel, l’OGD envoie une circulaire aux responsables de la lutte antidrogues de plus d’une centaine de pays en les avertissant de sa préparation et en leur demandant de communiquer toutes les informations qu’ils souhaiteraient voir prises en compte. Avant publication, une équipe restreinte se livre à une synthèse définitive et veille à la cohérence des analyses concernant les différents pays.

Mais ce rapport annuel bénéficie d’un autre filtre et donc d’une autre garantie : La Dépêche Internationale des Drogues. En effet de nombreux éléments sont repris de cette lettre confidentielle de l’OGD publiée chaque mois en français, en anglais et en espagnol. Les réactions éventuellement provoquées par certaines informations ou certains articles sont bien évidemment prises en compte. Et cela d’autant plus que de nombreuses organisations internationales et de services nationaux concernés par la lutte contre le trafic ou la consommation des drogues ont souscrit un abonnement à cette publication. Il est juste de dire que la plupart des commentaires et des remarques reçus concernant La Dépêche Internationale des Drogues sont largement favorables. Un certain nombre d’articles contenus dans ce rapport, qui n’ont fait l’objet d’aucune publication préalable sous quelque forme que ce soit, sont soumis à une attention toute particulière. Bien sûr, malgré la diversification des sources, leur indépendance et les soins pris à les confronter, "l’objectivité" de ce rapport dépend aussi de la lecture préalable que l’OGD fait du phénomène des drogues. La philosophie de l’Observatoire à ce sujet se trouve en particulier exprimée dans une publication comme l’Atlas mondial des drogues, et l’on en trouvera plus bas une présentation nécessairement schématique en introduction du point III. L’OGD a l’ambition d’amener ses lecteurs, qu’ils partagent ou non cette vision, à porter un regard neuf sur le phénomène drogue tout en apportant des informations, souvent inédites, permettant de l’analyser.

II. LE RAPPORT ANNUEL, MODE D’EMPLOI

Il existe une différence entre ce rapport annuel et ceux qui l’ont précédé. Dans les trois premiers rapports annuels de l’OGD, l’approche géographique était complétée par deux ou trois études transversales : "Drogues et conflits régionaux", "La révolution des drogues de synthèse", "Les limites de la lutte anti-blanchiment", etc. L’OGD a décidé de faire désormais alterner, une année sur deux, un rapport géographique (en commençant par cette année) et un rapport thématique qui sera dans un premier temps publié sous forme de livre. Une périodicité annuelle est en effet un rythme trop rapide car les données dans le domaine géopolitique sont de caractère qualitatif plus que quantitatif et à ce titre connaissent des évolutions généralement plus lentes. Il n’est pas non plus envisageable de traiter tous les pays dans chacun des rapports géographiques. D’une part parce que dans un certain nombre de ces pays le phénomène des drogues n’est pas suffisamment important pour lui attribuer un rôle géopolitique ; d’autre part parce que le dispositif de recueil et de traitement des informations de l’OGD n’y est pas toujours suffisamment performant. Il est apparu réaliste d’aborder dans chaque rapport une cinquantaine de pays. Par conséquent, si la place prise dans certains pays par la production, le transit et la distribution ou par la lutte contre ces phénomènes, impliqueraient qu’ils soient traités dans chacun des rapports, beaucoup d’autres pays peuvent n’être abordés que tous les quatre ou les six ans. Parmi les pays "importants" non traités dans ce rapport et qui le seront dans le prochain, on relève en particulier : le Pakistan, l’Iran, la Thaïlande, la Grande-Bretagne, l’Argentine et le Canada. Ces pays ont été traités dans les précédents rapports de l’OGD.

Le contenu de chacun des chapitres d’un tel rapport ne saurait s’appuyer uniquement sur des divisions géographiques ou administratives classiques car il doit traduire avant tout les enjeux fondamentaux du point de vue de la géopolitique des drogues. C’est, par exemple, la raison pour laquelle le Maroc se trouve rattaché, non à l’Afrique et à la Péninsule arabique, mais à l’Europe de l’Ouest. En effet, l’essentiel de ses productions de haschisch et des drogues dures en transit sur son territoire sont destinées à cette région. La lutte contre la drogue est devenue depuis quelques années un des enjeux importants des relations entre ce pays et l’Union européenne. La carte qui illustre chacun des chapitres a non seulement pour but d’éclairer la lecture d’un certain nombre de cas nationaux mais également de contribuer à justifier un certain nombre de ces parti-pris. La place de la cartographie est d’ailleurs destinée à s’étendre dans les rapports suivants. Mais les divisions adoptées dans ce rapport sont à leur tour susceptibles d’être modifiées dans un prochain rapport en fonction de l’évolution des situations (ouverture de nouvelles routes, apparition de nouveaux produits, relations entre organisations criminelles, etc.) et de l’angle d’approche choisi pour envisager la situation. Ainsi dans un rapport précédent figuraient le "Bassin méditerranéen", l’"Europe centrale et atlantique", etc.

L’élément qui distingue plus encore le présent rapport des rapports des Nations unies et du Département d’Etat, ce sont les grandes différences de traitement pour chaque pays. Dans le rapport du Département d’Etat par exemple, le plan est uniforme : Summary, Status of Country, Country Action Against Drugs, etc. La disparité des approches dans le rapport de l’OGD répond, chaque fois, à la diversité de la (ou des) problématique dominante dans chaque pays du point de vue de la géopolitique des drogues : situation des producteurs et développement alternatif (Afghanistan, Yémen, Côte d’Ivoire, Bolivie) ; situation des consommateurs et micro-économie de la drogue (Ukraine, France, Pays-Bas, Afrique du Sud, Chili) ; conflit interne pour le contrôle de territoires de production, de transformation des drogues (Birmanie, Pérou, Congo, Soudan) ; insertion dans un trafic au niveau de toute une région (Ouzbékistan, Pologne, Hongrie, Brésil, Afrique du Sud ) ; lutte contre la criminalité organisée, locale ou importée (Italie, Allemagne, Espagne, République tchèque) ; criminalisation de l’Etat (Colombie, Mexique, Maroc, Turquie, Bosnie-Herzégovine, Yougoslavie, Costa Rica, Nigeria, Kenya) ; relations conflictuelles entre un pays producteur et des pays consommateurs (Etats-Unis/Colombie et Mexique) ou entre pays consommateurs (France/Pays-Bas). Dans certains pays comme la Suisse ou Hong Kong, l’élément essentiel de la géopolitique a trait au rôle joué par ces pays comme place de blanchiment. En Belgique le débat sur la légalisation des drogues a constitué un des enjeux politiques majeur en 1996. Il est évident que la diversité de ces problématiques implique des approches et des traitements chaque fois différents. Les seuls éléments structurants sont dans ce cas un chapeau général concernant l’analyse de la région (y compris les pays non traités dans le rapport) et une courte présentation de la problématique de chaque pays.

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