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Népal

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Comme le Népal n’est plus depuis longtemps le havre par excellence des narco-touristes occidentaux, son isolement géographique et ses possibilités économiques limitées avaient conduit les agences antidrogues internationales à sous-estimer son potentiel de plaque-tournante de tous les trafics. Précisément, son rôle d’Etat tampon entre la Chine et l’Inde, sa position sur une des routes de l’islam radical (Afghanistan - nord du Pakistan - Jammu et Cachemire - Bangladesh), ses liaisons aériennes avec l’Orient en particulier, sont mises à profit de façon croissante, aussi bien par les gagne-petit du trafic des drogues que par les narco-barons. Ces derniers peuvent puiser pour cela dans le vivier des 100 000 réfugiés de 12 pays qui sont installés au Népal : Bangladesh, Bhutan, Afghanistan, Iraq, Iran, Pakistan, Chine, Tibet, musulmans indiens du Cachemire, Sri lankais, etc. Le trafic du haschisch, des opiacés et de leurs précurseurs, est également favorisé par la corruption qui n’épargne ni les plus hauts échelons des forces de l’ordre, ni les milieux économiques et politiques.

Les exportations de haschisch

Le Népal est un exportateur de haschisch produit à partir des cultures locales. Une partie de la production est introduite par des "mules" dans certains pays du sud-est asiatique et à Hong Kong. Mais de grandes quantités sont également exportées jusqu’en Occident. "En 1996, on a cultivé moins de cannabis, mais plus ouvertement" a déclaré un officier de police au correspondant de l’OGD. "Nous avons détruit dans un village environ 20 acres cultivés par des métayers indiens d’une nouvelle variété très productive que l’on appelle mirchi dans l’Etat du Manipur (Inde). Ils avaient également préparé des pépinières". Cela confirme que les Indiens délocalisent leur production des plaines vers les hauteurs népalaises pour ensuite la réimporter chez eux. La police népalaise affirme que les Indiens cultivent également le pavot dans le district de Siraha, à l’est du pays et qu’il existerait des laboratoires d’héroïne dans le district de Nawalparasi, à l’ouest.

Une importante filière d’exportation de haschisch népalais vers les Etats-Unis a été découverte, sans que la lumière ait été entièrement faite sur des commanditaires très haut placés, à la suite de la saisie, par la police néo-zélandaise, d’une cargaison de jus de fruit et de confiture en boîte, dans laquelle la drogue était dissimulée. 1 160 boîtes de conserve, de la marque Druk, produites par la firme Rijal Tashi Industries (RTI), contenaient 700 kilogrammes de haschisch. Expédié du Népal, le 19 octobre 1994, vers un destinataire installé au Samoa Occidental, le lot a été intercepté en transit dans un port néo-zélandais. A la suite de cette saisie, une mission de la police néo-zélandaise s’est rendue au Népal, où elle a pu prendre connaissance du haut rang des personnalités dirigeant RTI.

Aucune arrestation n’a en effet été effectuée, ni chez le producteur, ni chez l’exportateur, ni chez le transitaire, pas plus d’ailleurs que chez le destinataire au Samoa Occidental, qui était censé assurer l’acheminement final vers les Etats-Unis. La firme RTI, installée dans le sud du Népal, à proximité de la frontière indienne est une joint-venture népalo-bhoutanaise. La marque Druk a été introduite au Népal il y a une dizaine d’années lorsqu’a commencé la collaboration entre Rijal Canning Industries et Bhutan Fruits Products Ltd, une filiale de Tashi Commercial, propriété de Dasho Yugen Dorji, oncle maternel de l’actuel roi du Bhoutan, Jigme Singye Wangchuk. Dorji est le plus important homme d’affaires du Bhoutan et figure parmi les vingt plus grandes fortunes en Inde. Du côté népalais, l’un des six directeurs est Rajendra Rijal, fils d’un ancien Premier ministre, Nagendra Prasad Rijal, décédé en 1994. La partie népalaise de la direction de RTI (trois Népalais et trois Bhoutanais) dément avec énergie toute implication potentielle dans le trafic de drogues. Selon Rajendra Rijal, les Népalais ne sont que des "partenaires dormants", toute la gestion quotidienne de cette entreprise, affirme-t-il, est entre les mains d’hommes d’affaires indiens et bhoutanais. De son côté, le directeur des ventes de RTI, K.S Jain, dément également toute implication dans le trafic du fait que RTI, ne disposant pas de licence, ne peut exporter directement. L’affaire découverte en Nouvelle-Zélande répond en effet à ce schéma : le lot saisi avait été acquis cash, par Orient Traders, une firme de Katmandou, qui l’avait exporté par les soins de Swift Air Cargo, transitaire établi également dans la capitale du Népal. RTI fait beaucoup d’opérations en liquide, dont elle ne conserve pas la trace, a ajouté M. Jain.

Cette saisie n’est sans doute que la partie émergée d’un iceberg. Les douanes népalaises ne sont absolument pas en mesure de contrôler le contenu des boîtes exportées par une foule d’opérateurs, et aussi longtemps que les postes de douane seront considérés comme des mines d’or par des fonctionnaires sous-payés, les risques pris par les trafiquants resteront limités. Au moment de la saisie, la police népalaise a reçu des informations selon lesquelles quelques 500 kg de drogues destinés à prendre le même chemin, étaient toujours entreposés à Bhairahawa, dans l’ouest du Népal. L’enquête a permis de mettre à jour l’implication déjà ancienne dans le trafic de drogues de hautes personnalités liées aux propriétaires de Rijal Tashi, la conserverie de fruits concernée par la saisie. Ainsi des membres de la famille de l’ancien Premier ministre Nagendra Prasad Rijal, co-propriétaire de cette usine, avaient, il y a quelques années, affrêté un avion bourré de haschisch, en provenance de Jumla (ouest du Népal), avec l’assistance du préfet de police Hari Nath Banstola, un proche de M. Rijal, et de deux officiers de police, qui ont tous été révoqués. Les difficultés rencontrées récemment par les exportateurs népalais de haschisch les amènent à se tourner vers plusieurs routes terrestres transhimalayennes. Des caravanes de porteurs relient à travers les cols du massif du Langtang les zones de production de la région de Gorkha à Lhassa (Tibet) en une semaine. De là, par camions, bus et autres véhicules, le haschisch est expédié sur Hong Kong, Macao, et les ports chinois.

La plaque tournante népalaise

Le Népal est également la plaque tournante des drogues qui ne sont pas produites sur son territoire ainsi que de leurs précurseurs. La police estime que l’insuffisance des législations, le sous-équipement des forces de répression, malgré une aide étrangère accrue, la corruption endémique, font que des trafiquants de toutes nationalités ont établi leur quartier général à Katmandou qui, par ailleurs, a des liaisons avec le monde entier.

L’héroïne exportée à partir du Népal, ou qui transite par ce pays, a des sources aussi variées que les diasporas qui se sont installées sur son territoire : indiennne, afghane, pakistanaise, chinoise, etc. Faute de laboratoires d’analyse, la nationalité des passeurs arrêtés est la seule indication quant à l’origine du produit. La drogue arrive par des vols en provenance de Karachi, Bangkok, Bombay, New Delhi. L’héroïne continue sa route sur les mêmes vols directement vers l’Europe ou bien elle peut être embarquée sur les vols de la Royal Nepal Airlines. La ville indienne de Kanpur est une plaque tournante des drogues en provenance du Népal qui sont ensuite acheminées vers Calcutta ou Bombay. Là, elles sont chargées sur des bateaux se dirigeant vers l’Europe, la Nouvelle Zélande, le Canada ou le Japon. Les saisies réalisées au Népal ou en provenance du Népal montrent que le trafic est en hausse en 1996. Deux jeunes femmes américaines ayant transité par Katmandou ont été arrêtées à l’aéroport de Bangkok en août et septembre en possession, respectivement, de 2 kg et de 3,5 kg d’héroïne birmane. 5 kg de cette drogue ont été également saisis à Motihari, en Inde, sur un Afghan et un Népalais qui voyagaient de concert. Un Allemand et un Canadien, soupçonnés d’organiser ces trafics, ont été expulsés du pays. Un Sri Lankais, qui avait le statut de réfugié au Népal, a été arrêté au mois de mai en Allemagne en possession de 500 grammes d’héroïne. Il était en relation avec l’organisation rebelle des Tigres de libération de l’Eelam Tamoul (LTTE). De la morphine produite en Inde est également introduite au Népal pour être réexportée. En 1996, la police japonaise a saisi 25 kg de cette drogue à Osaka, sur un vol de la Royal Nepal Airlines. D’importantes cargaisons de drogues de synthèse transitent aussi par le Népal. Le 14 juillet 1995, la police de Nairobi, au Kenya, a saisi 417 000 pilules de Mandrax produites en Inde, mais expédiées depuis le Népal. Le 20 septembre de la même année, la police de l’aéroport international Tribhuvan de Katmandou a saisi 615 kg de tablettes d’une substance grise, dissimulées dans des caisses de cotonnades à destination de l’Afrique du Sud. Bien qu’aucune information officielle n’ait jamais été fournie sur cette affaire, un rapport officieux de la DEA affirme que les tablettes contenaient 52,6 % de substance amphétaminique.

L’Inde exerçant un contrôle très strict sur l’entrée de certains précurseurs chimiques nécessaires à la fabrication de produits psychotropes et sur l’exportation d’anhydride acétique, principal précurseur de l’héroïne, les trafiquants utilisent le territoire du Népal, qui ne dispose d’aucune législation en la matière, pour le trafic de ces substances dans l’un ou l’autre sens. Janakpur et Birgunj, dans le sud, Kakarbhitta et Biratnagar Rani dans l’est, sont les principaux points d’entrée ou de sortie de ces produits. Par exemple, le méthyl ergotamine, qui sert à fabriquer le LSD, importé au Népal de Hong Kong, est revendu en Inde 2,5 millions de roupies - 43 000 dollars - le kilo. L’anhydride acétique, quant à lui, acheté 62 cents de dollar le litre en Inde, est revendu 50 dollars au Pakistan. Il devient ainsi un produit extrêmement alléchant pour les trafiquants. Ainsi, un Pakistanais a été arrêté à Katmandu en possession de 300 litres d’anhydride acétique, importés d’Inde grâce à la complicité de la police de l’aéroport, et qu’il s’apprêtait à réexporter au Pakistan. Mais ces trafics ne sont pas seulement organisés à partir du Népal. Le trafiquant musulman indien, Ibrahim Dawod, qui opère à partir de Doubaï et du Pakistan, a organisé au Népal un réseau commercial très dense qui sert de couverture à ses activités illicites. En 1990, la plupart des trafiquants de drogues népalais ont été libérés lors de l’avènement du gouvernement "démocratique" du Parti du Congrès. Cette décision n’a pas été remise en question par le gouvernement du Parti unifié marxiste-léniniste lorsqu’il est revenu au pouvoir. Etaient concernés, entre autres, par cette décision Dili Bahadur Lama - inspecteur général de la Police au moment de son arrestation en 1987 -, Bharat Gurung, ancien aide de camp de Dhirendra Shah, le plus jeune frère du roi du Népal, Birendra. Une partie de ces personnages amnistiés s’est installée à Hong Kong ou à Bangkok, devenues les nouveaux centres de leurs activités qui consistent à recruter des jeunes courriers népalais qui acheminent héroïne et haschisch dans le monde entier. Le nombre de pays dans lesquels des Népalais sont incarcérés pour trafic de drogues est révélateur à cet égard : Australie, Hong Kong, Singapour, Thaïlande, Malaisie, Chine, Tibet, Grande-Bretagne, Allemagne, Indonésie et Inde.

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