En un peu moins d’une année, entre mars 1998 et janvier 1999, le paysage politique français s’est profondément transformé, assombri et paradoxalement clarifié. Neuf mois se sont en effet écoulés entre l’élection de cinq présidents de Région de droite avec l’appui de l’extrême droite et l’implosion du Front National. Ces deux événements politiques majeurs produisent toujours leurs effets qu’il s’agisse de la régression du vote frontiste ou de l’approfondissement des compromissions au travers de transferts de l’extrême droite vers la droite classique. De l’Auvergne à la région Poitou-Charentes en passant par la Bourgogne, la Picardie, le Languedoc-Roussillon et les 17 autres régions métropolitaines, ce livret noir tente de dresser un bilan quasi-exhaustif des relations troubles entre la droite et l’extrême droite depuis trois ans. À quelques semaines des élections municipales et bientôt des législatives, les hommes composant la droite dite républicaine se révèlent souvent opportunistes et volontiers extrémistes.

" La droite issue de la Résistance a vécu " titrait avec justesse Libération le 21 mars 1998, au lendemain d’un " vendredi noir " qui avait vu l’accession à la présidence de région de cinq hommes politiques de droite avec le soutien du Front National. Laurent Joffrin enfonçait le clou en expliquant que " pour la première fois depuis la guerre, la règle non écrite qui maintenait hors les murs de toute alliance les successeurs de la collaboration est transgressée. Le tout en parfaite connaissance de cause. Briscards de la politique, les Millon, les Mancel, les Blanc ou les Madelin savent parfaitement que leurs nouveaux amis théorisent l’inégalité des races, prônent la discrimination ethnique et fricotent avec le négationnisme quand ils ne le propagent pas ". Les accords locaux semblent avoir pris de court les états-majors nationaux, même si l’exemple de Jean-François Mancel, ex-secrétaire général du RPR et instigateur en Picardie d’accords avec le Front National, sème le doute.

Recroquevillée, meurtrie, la droite de 1998 soigne les plaies de la dissolution manquée de Jacques Chirac. Le traumatisme est fort pour les dizaines de députés brutalement débarqués au petit matin du 1er juin 1997. Un choc à la hauteur de leur rancœur à l’égard des " appareils parisiens ", coupables à leurs yeux d’avoir précipité leur chute. Pour eux, la stratégie de refus du FN - portée officiellement par Alain Juppé, Gilles de Robien et François Léotard - a montré ses limites. On constate par exemple depuis 1998 une tendance de plus en plus marquée des médias proches de l’extrême-droite à s’ouvrir aux élus de la droite dite républicaine, largement illustrée dans le présent ouvrage.

La fausse rengaine des 40 ou 70 triangulaires " gagnées par la gauche grâce au FN " est un air composé et interprété par les brûlés vifs de la dissolution chiraquienne. Pour ces derniers, les élections régionales font figure de revanche et de lot de consolation, quand il ne s’agit pas de simples pensions alimentaires. Au printemps 1998, la droite aux abois préfère une alliance discrète avec l’extrême droite à une seconde capitulation devant la Gauche plurielle. Le Monde explique ainsi, le 10 janvier 1999, ce dilemme : " Une fois encore la question posée par le comportement de l’opposition parlementaire vis-à-vis du Front National est de savoir si elle considère ce dernier comme faisant partie du même camp qu’elle ou si, au contraire, elle voit en lui non pas un concurrent mais un ennemi ". Le FN ne cherche pas alors à s’intégrer à la droite classique, mais vise avant tout à la remplacer. Une partie de la droite ne veut pas ou refuse de croire à cette logique et pense que son salut viendra d’une alliance avec l’extrême droite.

Si la droite s’entête à ne rien voir, le FN a compris très vite les bénéfices qu’il pouvait tirer d’accords ponctuels. En évitant ainsi le reproche de faire le jeu de la gauche, l’extrême droite plaçait un coin au cœur même des troupes RPR-UDF et retrouvait une certaine légitimité, avant de songer à une éventuelle recomposition de la droite où le FN jouerait un rôle moteur. Selon Bruno Mégret, qui a théorisé depuis longtemps cette recomposition, la conquête du pouvoir est un but à poursuivre méthodiquement et suppose un changement des mentalités passant par la dédiabolisation du Front National. Une fois remisée la " préférence nationale ", le programme minimum du FN proposé le 16 mars 1998 en échange de son soutien à une droite exsangue, se veut populiste, consensuel et surtout fréquentable : refus de toute hausse d’impôts, " priorité à la sécurité, " défense de l’identité culturelle et régionale, défense de l’emploi par le développement de l’apprentissage et amélioration des politiques de formation professionnelle, fonctionnement de l’assemblée régionale selon le principe de la représentation proportionnelle ".

Le slogan tant matraqué "Ni droite, ni gauche : français !", inspiré du fasciste Jacques Doriot, a bel et bien vécu. Dès lors, la stratégie de la main tendue s’impose sans contestation ou presque dans l’appareil lepéniste. Bruno Mégret lui a donné une forme doctrinale, Jean-Marie Le Pen l’a entérinée et Bruno Gollnisch orchestre son application dans les régions. Ce dernier précise alors dans l’édition du Figaro du 12 novembre 1998 : " Notre stratégie régionale n’a jamais été entre nous l’objet d’une quelconque divergence. Au contraire, elle a été adoptée très facilement. Nous avons choisi cette politique de la main tendue. Non pas par un quelconque machiavélisme pour couler le RPR et l’UDF qui se coulent très bien tout seuls. Mais pour prendre au mot Messieurs Séguin et Bayrou qui prétendaient que le FN n’existait que pour sauver le pouvoir de la gauche dans les régions. Nous avons dit : tope-la !, nous vous proposons de vous sauver vous-mêmes à des conditions très raisonnables ".

À droite, les esprits sont prêts. Ainsi, dans Libération, le 20 mars 1998, Michel Poniatowski (UDF) prévient que " la droite sera l’otage de la gauche si elle remet le pouvoir des régions à la gauche. Et c’est pire d’être l’otage des communistes que celui du Front National ". L’analyse de Poniatowski n’est pas neuve. Dès 1991, alors étiqueté UDF-PR, il s’était déclaré pour des accords de gestion avec le FN et dénonçait même dans National Hebdo, le 8 février 1992, " les lobbies ethniques ". L’exemple de Jean-Marc Nesme (UDF) est aussi symptomatique d’une droite traumatisée par la défaite de 1997. Député du Charolais, le secrétaire général du groupusculaire Parti Populaire pour la Démocratie Française (PPDF) d’Hervé de Charette, courant giscardien de l’UDF, s’imaginait volontiers au ministère de l’Agriculture. Las, battu d’une courte majorité en juin 1997, il ne lui restait guère que les élections régionales de l’année suivante pour survivre politiquement.

De Charles Baur (ex-UDF), Elisabeth Lévy écrit dans Marianne en août 1998, qu’" il est presque trop facile de brocarder le personnage, incarnation jusqu’à la caricature de ces petits roitelets produits par la décentralisation, et qui oublient un peu vite qu’on ne les a pas élus pour frapper monnaie ou lever des armées, mais pour entretenir des lycées et subventionner des théâtres ".

Charles Millon (ex-UDF), décrit par Philippe Alexandre dans L’événement du 7 janvier 1999, ne vaut guère mieux : " Peut-être a-t-il alors été repris en main par son épouse, Chantal, qui appartient à la très bourgeoise et archi-catholique dynastie lyonnaise des Delsol. Elle pouvait faire de lui un maire de Lyon, lui forger un destin national. Tout s’est effondré le jour où il lui a fallu quitter le ministère, les aides de camp et l’apparat militaire lié à sa fonction. Tout à coup il n’était plus rien qu’un député lambda, maire d’une commune, Belley, d’à peine 4.000 éleveurs. La région lui a servi de lot de consolation, lui a donné un titre, des honneurs, des collaborateurs ".

Le 20 mars 1998, cinq présidents de région acceptent ainsi les voix de l’extrême droite. Trois d’entre eux, Jean-Pierre Soisson en Bourgogne, Charles Baur en Picardie et Jacques Blanc en Languedoc-Roussillon sont toujours en place au début de l’année 2001. Dès lors, selon Bruno Gollnisch, l’objectif commun de la droite et du FN " d’éviter que la gauche socialo-communiste minoritaire ne dirige les régions " (La Croix, 14 novembre 1998), est en partie atteint. Ces alliances, si elles sont souhaitées par une frange radicale de la droite, restent mal perçues par l’ensemble des Français. 74% d’entre eux estiment en effet que les élus RPR-UDF " n’auraient pas dû accepter une entente avec le FN pour garder la présidence de la région " (sondage SOFRES du 8 avril 1998) tandis que 18% sont d’avis contraire. Pour l’avenir, 76% des Français souhaitent que la droite prennent ses distances avec le FN, contre 16%.

La droite est loin d’avoir tiré les enseignements de ce sondage. Ainsi, après avoir accueilli Jacques Blanc au sein de son parti, Alain Madelin avoue que " le but de l’accueil de Blanc était de donner un signal aux électeurs du FN, de leur montrer qu’on ne les stigmatise pas " (Libération, 9 septembre 1998). Par ailleurs, les suspensions ou les exclusions furent plutôt rares. Au RPR, mieux vaut pactiser avec le FN qu’être candidat dissident.

À gauche, la résistance s’organise. Lucie Aubrac, le réalisateur Costa-Gavras, ou encore Claude Lanzmann, Philippe Meirieu, Serge Moati et beaucoup d’autres lancent un appel à la démission des cinq présidents : " Nous savons tous qu’accepter que cette alliance dure un jour de plus, c’est préparer d’autres unions, à d’autres élections, c’est légitimer la résistible ascension du Front National ". Le Comité National de Vigilance contre l’extrême droite se mobilise également tandis que dans l’éducation nationale, la FSU (Fédération syndicale unitaire) et la FEN (Fédération de l’éducation nationale) s’adressent aux présidents de région pour leur demander de ne pas envoyer de représentants du FN dans les lycées.

Après les premiers mois de résistance qui voient la stratégie de l’opposition systématique faire long feu, la gauche plurielle se dit prête à chercher une solution républicaine et laisser la présidence à un élu de droite non compromis. " L’arc républicain " se met en place avec difficulté au cours de l’été 1998. Devant le bureau politique du RPR, son président Philippe Séguin recommande aux responsables gaullistes de ne pas " tomber dans le piège de ceux qui nous invitent à nous rallier à la stratégie d’arc républicain, c’est-à-dire à nous allier aux socialistes. Il ne s’agit pas de substituer une confusion par une autre. Il ne s’agit pas de brouiller les cartes, pour le plus grand bonheur du FN, qui rêve de nous voir accréditer l’idée que majorité et opposition, c’est blanc bonnet et bonnet blanc " (Libération, 27 novembre 1998). Le message de François Bayrou à ses troupes est plus alambiqué : " Ne pas voter les budgets mais ne pas remplacer une ambiguïté par une autre. Cela donnerait trop de grain à moudre au FN et à Charles Millon que de s’allier à la gauche " (Libération, 27 novembre 1998). À l’Université d’été du Parti Socialiste à la Rochelle, en août 1998, François Hollande défend la stratégie du " cordon sanitaire ", et précise que les socialistes " refusent toute banalisation. Nous refuserons toujours de donner une légitimité à ces quatre présidents de région ".

Derrière une image lisse, le programme minimum du FN ne masque que faiblement la véritable nature d’un parti extrémiste. En voici pour mémoire quelques extraits que détaille Bernard Antony, pilier du FN, et responsable du groupe catholique intégriste Chrétienté-Solidarité (interview accordée dans Présent le 3 septembre 1996) :

- " Protéger l’école des méfaits de l’immigration ", en établissant la discrimination raciale lors des inscriptions.

- Révision des manuels scolaires, notamment en histoire et en philosophie.

- Créer des universités indépendantes avec autonomie dans le recrutement des enseignants et sélection des étudiants.

- " Il faut abolir le ministère de la Culture car il ne sert à rien. Nous nous battrons pour une culture libre (...), pour une reprise des valeurs éternelles de l’esprit : Dieu, la famille, la patrie, le travail ". Un quarté qui reprend à son compte, dans le désordre et avec une touche religieuse, la trinité pétainiste.

Le FN Bruno Gollnisch, à l’adresse de la droite modérée, disait déjà dans l’organe FN Français d’abord du 16 juin 1997 : "Nous sauverons notre pays avec eux s’ils le souhaitent, sans eux ou contre eux s’il le faut". Et le Front National ne manque pas de réclamer très rapidement son dû. Lors de la réunion des conseillers régionaux FN de Languedoc-Roussillon, Picardie, Bourgogne et Rhône-Alpes le samedi 14 novembre 1998 à Lyon, la décision est prise de suspendre la poursuite d’un soutien à l’application de l’ensemble des six conditions préalablement définies. Bruno Gollnisch menace que " ceux qui crachent à la figure des élus et électeurs du FN n’auront pas un centime " (Présent, le 17 novembre 1998). Le FN exige des présidents auxquels il apporte son soutien qu’ils cessent de subventionner les institutions culturelles qui se sont transformées en " machines politiques " contre le FN et l’alliance de la droite avec lui. " Les cultureux nous ont déclaré la guerre. Nous sommes en état de légitime défense et nous nous défendrons. On ne peut pas impunément mordre la main qui vous nourrit " a menacé Alain Jamet, président du groupe en Languedoc-Roussillon.

Au-delà des trois régions encore dirigées aujourd’hui grâce à une alliance entre la droite et l’extrême droite, le problème des transfuges d’anciens élus FN vers la droite classique concerne toute la France. Le mardi 25 avril 2000, un communiqué désapprouvait " le fait que Jean-Marie Le Pen puisse être déchu de son mandat de député au terme d’une procédure où à aucun moment n’est intervenu la levée " de son immunité parlementaire. Les trois signataires, tous députés RPF au Parlement européen, Paul-Marie Coûteaux, ancienne plume de MM. Pasqua et Séguin, Thierry de la Perrière, un intime de Philippe de Villiers, et Jean-Charles Marchiani, proche de Charles Pasqua " exigent " de la présidente un débat en séance plénière (Politis, 5mai 2000).

Les municipales de mars prochain risquent d’illustrer cette nouvelle donne à droite. Déjà

au printemps dernier, Elisabeth Guigou (PS), alors Garde des Sceaux, avait prévenu que " les partis de droite qui se battent pour recycler les transfuges

du Front National, comme le RPF sont le vrai

danger "

Franck Heurtrey,

membre du Bureau national du Mouvement des Jeunes Socialistes (MJS).


Source : Mouvement des Jeunes Socialistes (MJS) http://www.mjsfrance.org