"Nous n’avons aucun doute quant à la fin prochaine des taliban, mais se posera alors pour nous la question de ce que le Pakistan nous enverra comme nouvel envahisseur. De ce point de vue là, je suis pessimiste. Je serai optimiste quand le Pakistan changera sa stratégie."

Yunous Qanouni, août 2001, vallée du Panshir.

’’Nous encouragerons nos amis à progresser vers le sud... mais non jusqu’à la ville de Kaboul elle-même’’, déclarait George W. Bush en parlant de l’Alliance du Nord, lors de la conférence de presse accordée le 10 novembre à New York, aux côtés de son homologue pakistanais, le général Pervez Musharraf qui acquiesçait à ses propos.

Ainsi, deux des nations (la troisième étant l’Arabie saoudite) à l’origine de la mise en place du régime des taliban en Afghanistan avaient tenté de dicter leur ligne de conduite à l’Alliance du Nord, laquelle n’avait pas attendu le 11 septembre pour se battre contre la milice qui s’était imposée sur près de 80% du territoire afghan grâce au soutien de ses riches et intéressés alliés.

La résistance est donc passée outre. Non parce qu’elle était galvanisée par ses succès précédents, mais parce qu’elle n’avait d’autres choix que de s’imposer. Les chars, ornés du portrait d’Ahmad Shah Massoud sont entrés dans Kaboul... Kaboul, l’ultime bataille, symbole de la nouvelle ère post-taliban.

Les enseignements du passé

En 1992, le Commandant Massoud était entré en vainqueur dans Kaboul. Un fait insupportable pour son ennemi juré, le fondamentaliste et baron de la drogue Gulbuddin Hekmatyar. Le protégé des services secrets pakistanais (l’ISI) et des Etats-Unis n’aura de cesse de pilonner la capitale afghane, lui donnant l’allure du cimetière de pierres qu’elle a encore aujourd’hui, afin d’en déloger Massoud... sans succès. En 1993, l’ISI se fait l’intermédiaire des Accords d’Islamabad, un traité de paix conçu sur mesure pour son candidat, le pashtoun Hekmatyar qui devient Premier ministre. Massoud démissionne de son poste de ministre de la Défense mais reste dans la ville. Hekmatyar ne siège pas à Kaboul et se remet à pilonner la ville... De fait, Massoud aura été dans l’incapacité de ramener la paix dans la capitale. En 1994, le Pakistan, les Etats-Unis et l’Arabie saoudite sortent une nouvelle pièce sur l’échiquier afghan : les fameux "étudiants en théologie" (taliban), en remplacement d’Hekmatyar qui avait failli à sa mission. D’interminables et sanglants affrontements entre les diverses factions de moudjahidin, attisés par l’ISI, terminent de faire de Kaboul une ville en proie au chaos. Massoud jette l’éponge en 1996, et regagne sa vallée du Panshir d’où il réorganisera la résistance. L’ISI a gagné : la capitale est désormais aux mains de la milice talibane qui partagera dès lors les revenus des champs d’opium avec leur protégé Oussama ben Laden, lequel trouvera en Hekmatyar et les services secrets pakistanais des partenaires intéressants.

Cet échec cuisant, Massoud le portera en lui comme une profonde blessure. Il sera le premier à reconnaître ses erreurs devant les journalistes qui l’interrogeront à ce sujet, assurant qu’il a tiré les leçons du passé. Conscient, très certainement, de ce que ses détracteurs étaient nombreux à l’attendre au prochain virage.

Aujourd’hui, Massoud ne menace plus les Pakistanais, ni leurs amis, ni plus personne : il a été éliminé du grand jeu, assassiné par deux pseudos journalistes marocains dont aucun service secret, qu’il soit américain, britannique ou français [1] ne nous a encore livré la véritable identité. Etonnant quand on considère la promptitude avec laquelle l’enquête fut menée concernant les auteurs des attentats de New York. Si les responsables de celui perpétré contre Massoud font partie, comme il est légitime de le penser, des mêmes réseaux ben Laden, on est en mesure de se demander pourquoi l’identification de ceux-ci n’intéresse pas davantage les services de renseignement occidentaux, ne serait-ce que parce qu’ils parlaient français couramment, comme en ont témoigné devant la presse les divers témoins qui les ont fréquenté sur le lieu même de l’attentat. Par ailleurs, est-il nécessaire de le rappeler, les deux terroristes étaient en possession de vrais-faux passeports belges volés vierges sur le sol européen.

Le combat pour un Afghanistan souverain aurait donc pu mourir avec Massoud. Son élimination ne visait rien d’autre. Les commanditaires de son assassinat avaient oublié une chose : le Lion du Panshir, en vingt ans de résistance, avait eu le temps de s’entourer de fidèles, formés militairement ou politiquement, de jeter les bases d’une future constitution. La consultation de la diaspora, en juillet dernier à Londres, et d’autres initiatives encore, sont les preuves de la volonté de construction d’un Etat indépendant et démocratique rassemblant l’ensemble des composantes afghanes, toutes ethnies confondues, qui animait l’ancien ingénieur en génie civil. Ce travail et les hommes qui y avaient participé survivaient à Massoud. Ils allaient le prouver.

A tout dire, prendre Kaboul n’était pas l’objectif primordial de l’Alliance du Nord. Consciente des difficultés de la situation, ses dirigeants s’étaient exprimés à plusieurs reprises sur la nécessité d’un règlement politique préalable aux mouvements de troupes. D’où l’incroyable léthargie des lignes de front durant le mois et demi écoulé depuis le début de l’opération américaine "Liberté Immuable". Les Américains n’avaient guère envie de trop promettre sur le plan diplomatico-politique à ceux dont il avait été conclu avec le Pakistan, comme nous le verrons plus loin, de ne rien accorder par la suite... Sur le plan militaire, ils tardaient à leur livrer des armes, et les munitions arrivaient au compte-gouttes. Ainsi, la situation s’enlisa doucement, mais sûrement... Paradoxalement, les Américains semblaient tout faire pour augmenter leur cote d’impopularité, bombardant civils et entrepôts humanitaires... Ils avaient même recours aux engins utilisés lors de la guerre du Viet Nam : bombes à fragmentation, "faucheuses de marguerites"...

Peu désireux d’envoyer leurs propres troupes au sol, de peur d’y laisser des morts, il leur fallut transiger et s’appuyer sur celles de l’Alliance du Nord. Les bombardements préalables à la prise de Mazar commencèrent.

Tandis que le général Musharraf effectuait une tournée qui l’emmenait en Iran, en France, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, l’opposition antitaliban faisait tomber une à une les villes du Nord, regagnant près de la moitié du pays.

Reste à comprendre ce qui a pu motiver l’Alliance à entrer dans Kaboul, malgré ses réticences ?

Une nouvelle créature : l’Alliance du Sud

Visiblement déstabilisés par la présence de l’Alliance du Nord aux portes de Kaboul, en dépit de leur interdiction, les Américains et leurs amis Pakistanais répliquèrent en tentant de donner naissance à une nouvelle entité : "l’Alliance du Sud", la version soi-disant pashtoune - mais en réalité afghano-pakistanaise ! - de l’Alliance du Nord. "Des discussions sont en cours pour créer une "Alliance du Sud", une nouvelle force antitaliban qui rassemblerait des tribus pachtounes des deux côtés de la frontière entre le Pakistan et l’Afghanistan" nous rapporte un communiqué de l’AFP du 12 novembre, en provenance de Peshawar, dont "l’objectif serait de prendre les villes de Kandahar et de Jalalabad, proche de la frontière, puis d’avancer sur Kaboul, alors que les forces de l’Alliance du Nord poursuivent leur avance vers la capitale". Un peu plus loin, la dépêche rappelle une chose intéressante : "Peshawar est la base de nombreux anciens commandants de la guerre contre les forces d’occupation soviétiques (1979-1989) qui ont pris le chemin de l’exil après la conquête de l’Afghanistan par les taliban en 1996." La boucle est bouclée. "Liberté immuable" n’a d’autre objectif que d’accorder la victoire à ceux qui ne se sont jamais opposés aux forces talibano-pakistanaises...

Dès lors, la course de vitesse est engagée. L’Alliance n’a plus d’autre choix que d’abandonner le pays à l’hégémonie américano-pakistanaise ou... d’entrer dans Kaboul.

Un plan prévu de longue date

La lecture d’un article du Frontier Post du 18 décembre 2000 apporte quelques éléments éclairant sur les événements actuels. S’appuyant sur des sources diplomatiques, le quotidien faisait état du voyage de ressortissants américains, accompagnés de deux agents de la CIA, qui se seraient rendus à Dubai afin d’y rencontrer Abdul Haq, à la mi novembre 2000. Aurait suivi une série de consultations dans la propre villa de celui-ci à Peshawar, avec divers leaders afghans résidant dans la cité pakistanaise. Les deux hauts cadres de la CIA, Kathryn Cameron Porter et James Edward Richie, y auraient notamment rencontré Syed Ishaq Gailani et Haji Hayatullah, président du Conseil pour l’entente et l’unité nationale en Afghanistan, dans le but d’apporter la touche finale au projet américain de faire revenir le roi Zaher Shah en Afghanistan. Un plan axé sur une stratégie à deux versants : la mise à l’écart des leaders de l’Alliance du Nord, soutenus par les Russes, et la fin du régime taliban. Pour cela, "le gouvernement américain voulait mettre dans la confidence divers leaders afghans afin qu’ils soutiennent la tenue d’une Loya Jirga, et mettre en place le gouvernement de son propre choix en Afghanistan", était-il expliqué. Le secrétaire des Affaires étrangères pakistanais et l’ambassadeur américain au Pakistan auraient eu également les honneurs de leur visite à Islamabad. Le 13 novembre, une partie de la délégation se serait rendue en Afghanistan où elle aurait rencontré le chef du Hezb-e-Islami à Jalalabad et des responsables taliban, tels le ministre des Affaires étrangères et le ministre de l’Agriculture, à Kaboul, avant de regagner Peshawar le 17 novembre.

Ces informations précises ne seront, à ma connaissance, ni reprises ni démenties. Cependant, Abdul Haq sera assassiné par les taliban, le 26 octobre 2001, alors qu’il se rendait en Afghanistan pour tenter de rallier les Pashtouns au projet américaino-pakistanais, arguant que la seule Alliance du Nord ne pouvait constituer une représentation suffisante des ethnies, et appeler à la tenue d’une Loya Jirga pluri-ethnique. Au même moment, l’Amérique et le Pakistan affirmaient qu’il faudrait prendre en compte la présence de "taliban modérés" au sein du futur gouvernement d’Afghanistan... La partie des taliban sacrifiés par ce projet n’a guère apprécié la démarche.

Le dérapage tant espéré

"Si je recommande que Kaboul ne soit pas occupée par l’Alliance du Nord, c’est, fondamentalement, eut égard à l’expérience du passé, lorsque différents groupes ethniques ont tenu Kaboul après le départ des Soviétiques. Il y a eu alors des atrocités et le chaos dans la ville. Si l’Alliance du Nord pénètre dans Kaboul, nous assisterons au même type d’atrocités", déclarait Pervez Musharraf à New York.

Le général pakistanais a une certitude : la victoire des alliés de Massoud ne peut se faire que dans un bain de sang. Il l’espère, il le veut. La prise de Mazar lui donna tort une première fois. Les femmes jettent leur tchadri par dessus les moulins et se baladent librement dans la ville, quant aux hommes, ils se précipitent chez les barbiers-coiffeurs pour se faire couper cheveux et barbes auxquels ils n’avaient plus le droit de toucher sous le régime taliban. La réaction des Kaboulis était plus imprévisible. Une chose était certaine, ils n’auraient pas accueilli les Américains par des cris de joie. Concernant les moudjahidin, beaucoup s’accordaient à penser que les souvenirs qu’ils avaient laissé n’étaient pas effacé des mémoires... N’en déplaise au général Musharraf, Kaboul est en liesse. La musique a remplacé le compte-rendu des édits de Mollah Omar sur les ondes radio.

Les diplomaties occidentales s’affolent, leurs déclarations s’alignent désormais ouvertement sur celles des Pakistanais qui demandent un mandat de l’ONU pour gérer la situation.

Mais l’Alliance du Nord continue sa course de vitesse. Militairement et politiquement, les responsables démontrent qu’ils font face à leurs nouvelles responsabilités. Le commandant Mohammad Quassim Fahim, successeur de Massoud pour les questions militaires, et le ministre des Affaires étrangères de l’Etat islamique d’Afghanistan, le Docteur Abdullah, sont arrivés à Kaboul en matinée. Des unités de sécurité sont déployées. Un mémorandum en sept points vient d’être diffusé par l’Etat islamique d’Afghanistan dans lequel il déclare : respecter ses engagements auprès des instances internationales, favoriser la constitution d’un gouvernement établi sur une base élargie, pluri-ethnique et pleinement représentatif du peuple afghan, respectueux des droits de l’homme, y compris des femmes.

Il déclare également n’avoir aucune intention de constituer une administration dans laquelle une ou deux ethnies seulement seraient représentées. Insiste sur le caractère pluri-ethnique qui devra prédominer dans le gouvernement de transition.

Enfin, souligne les dangers qui pourraient découler d’une vacance du pouvoir à Kaboul, et prône la protection de la population civile.

Le sort du peuple afghan serait désormais entre leurs mains. Une chose sans doute intolérable pour les anciens amis des taliban. A n’en pas douter, les vainqueurs de Kaboul auront à faire face à de nombreuses tentatives de déstabilisation. Le secrétaire américain à la Défense Donald Rumsfeld a d’ores et déjà prévenu il y a quelques jours : cette guerre est une « affaire dure, longue et sale »...

[1] Quant à l’ISI, n’en parlons pas. Pourtant l’un des assassins avait un visa pakistanais à entrées multiples, valable un an. Une faveur à laquelle fort peu de "journalistes" peuvent prétendre...