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Conférence de presse de Thierry Meyssan
République islamique d’Iran, 4 septembre 2002

Dans un article publié en 1990 par Atlantic Monthly, intitulé « The Roots of Muslim Rage », l’islamologue et ancien responsable des services de renseignement britanniques, Bernard Lewis, envisageait une poussée de l’islamisme radical, provoquant à terme un « clash des civilisations », c’est-à-dire un affrontement entre les USA et le monde arabo-musulman. Il pronostiquait alors la victoire américaine, la « libanisation » des États du Proche-Orient et le renforcement d’Israël. À l’époque, l’analyse de Lewis paraissait se référer à la manipulation des Frères musulmans par les services anglais et états-uniens.

Cette vision stratégique fut ultérieurement développée par Samuel Huntington, un ancien planificateur du Conseil national de sécurité. Dans deux articles désormais célèbres, intitulés « The Clash of Civilizations ? » et « The West Unique, Not Universal », publiés en 1993 et 1996 dans Foreign Affairs, la revue du Council on Foreign Relations, Huntington proposait d’assurer la domination des États-Unis sur le reste du monde en divisant celui-ci en plusieurs civilisations, en agrégeant le monde judéo-chrétien autour des USA et en empêchant toute coalition contre eux, en suscitant une guerre entre les civilisations ainsi définies et en livrant bataille contre la civilisation arabo-musulmane.

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Docteur Laridjani
Membre du Conseil de sécurité iranien
Membre du Conseil de dicernement
Président de la radio-télévision nationale

Les options d’Huntington en matière de relations internationales peuvent difficilement être dissociées de ses choix en politique intérieure. Dans un ouvrage paru en 1957, The Soldier and the State, il a fait l’apologie d’une vision impériale des USA et plaidé pour la soumission de l’ordre démocratique à une garde prétorienne composée de l’élite militaire états-unienne. En 1975, il rédigea pour la Commission trilatérale un rapport consacré à l’évolution des USA intitulé Crisis of Democracy. Il y préconisait une société plus élitiste, où l’accès aux universités serait raréfié et la liberté de la presse contrôlée. Aujourd’hui, Huntington est la coqueluche de l’extrême droite US. Celle-ci finance la chaire de « gouvernement » qu’il détient à Harvard. Bien que n’ayant plus de fonctions gouvernementales officielles, Samuel Huntington occupe des responsabilités au sein de l’appareil d’influence de la CIA : il est notamment administrateur de Freedom House.

À partir de juin 1996, la CIA a mis en scène le clash des civilisations notamment grâce à Oussama Ben Laden. Recruté par William Colby, Ben Laden avait géré pour la CIA le financement par les USA de la première guerre d’Afghanistan contre les Soviétiques. Puis, il avait neutralisé les opposants à l’opération « Tempête du désert » en les réunissant dans d’inutiles « Conférences populaires arabes et islamiques ». Ben Laden appela au djihad contre l’Amérique en publiant une épître pour « Expulser les polythéistes d’Arabie saoudite », puis en créant, en 1998, le « Front islamique international contre les Juifs et les croisés ». Mais ces tentatives artificielles ne parvinrent pas à mobiliser les foules musulmanes plus préoccupées de libérer les territoires palestiniens que de mener une prétendue guerre sainte contre les États-Unis. Tardivement, il obtint un semblant de légitimation cléricale de ses appels au djihad grâce à son alliance avec le chef spirituel de la confrérie des Taliban, le mollah Omar.

Depuis le 11 septembre 2001, les propositions de Samuel Huntington forment la doctrine officielle de l’Empire américain. Pour les mettre en scène, George W. Bush a choisi de déclarer la guerre à l’Afghanistan, non pas en prononçant une allocution politique de la Maison-Blanche, mais en appelant à la « croisade » lors d’une cérémonie funèbre en mémoire des victimes du 11 septembre, dans la Cathédrale nationale de Washington.

Pour populariser cette doctrine, la CIA a suscité un travail de justification intellectuelle au sein d’une association ad hoc, l’Institute for American Values. Celui-ci a diffusé un manifeste répondant à la question que se pose l’opinion publique états-unienne persuadée d’avoir été victime de terroristes étrangers : « Pourquoi les islamistes nous haïssent-ils ? ». La réponse est évidemment contenue dans la question : ils nous haïssent parce que nos valeurs sont celles du Bien et qu’ils incarnent le Mal. Le manifeste, signé par soixante universitaires dont bien sûr Samuel Huntington, a été intégralement publié en avril 2002 dans de grands journaux aux USA et en Europe - et pour notre honte, en France, par Le Monde. Il a suscité des réactions indignées aux États-Unis mêmes, en Arabie saoudite et en Allemagne où des contre-manifestes ont été publiés par d’autres intellectuels. En définitive, le 8 août, l’Institute for American Values a répondu aux critiques par un nouvel argumentaire présentant la guerre non plus comme une juste réplique aux attentats, mais comme un devoir moral face à l’islamisme. L’Institute for American Values, jusqu’ici connu pour ses campagnes contre l’avortement et la liberté sexuelle, est notoirement lié à une puissante confrérie extrémiste catholique, l’Opus Dei, qui a largement coopéré avec la CIA et le FBI, pendant la Guerre froide, dans la lutte contre le communisme en Europe et aux Amériques.

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Mahmood Mohammadi Araqi
Président de l’Organisation des
relations culturelles et islamiques

Un autre instrument de la guerre culturelle qui précède la guerre militaire contre le monde arabo-musulman est le Conseil consultatif de la politique de défense. Cet organisme est composé d’une trentaine de membres, directement nommés par le secrétaire à la Défense. Lors de la réunion du 10 juillet 2002, son président, Richard Perle (par ailleurs directeur du Jerusalem Post) avait sollicité un exposé d’un chercheur de la Rand Corporation sur le thème « Mettre les Al-Saud hors d’Arabie ». Des fuites furent volontairement organisées de sorte que la presse américaine puisse connaître le fond de la pensée du Pentagone sans que celui-ci ait à en assumer la formulation. L’orateur développa l’idée que le monde arabe serait incapable de réaliser les révolutions industrielles et numériques et serait condamné à de perpétuelles crises politiques à cause du handicap que constitue la culture musulmane. Refusant d’admettre la fausseté de l’islam, les Arabes retournent leur rage contre l’Occident, et particulièrement contre les Américains. Depuis leur indépendance, les pays arabes n’ont été capables que de produire des guerres et de faire des enfants, de sorte que la poussée démographique tend à exporter dans le reste du monde leur crise de civilisation. Il n’y a rien d’étonnant, poursuivit l’orateur, à ce que ce monde barbare pour qui la violence tient lieu de politique ait accouché du terrorisme international. Et le Conseil de conclure que l’Arabie saoudite, hôte des lieux saints et donc centre géographique de l’islam, constitue le « noyau du mal ».

Cette description grossièrement diffamatoire de l’islam a été largement reprise par la presse anglo-saxonne pour conditionner les opinions publiques, leur faire croire aux maléfices de l’islam et les mobiliser pour la « croisade ». Le recours aux pseudo-fuites pour populariser une idée n’est pas sans rappeler la manière dont les mêmes dirigeants politiques, Richard Perle, Paul Wolfowitz et d’autres manipulèrent l’opinion publique américaine en mettant jadis en scène le prétendu danger soviétique de guerre atomique par le biais des travaux du « Comité sur le danger présent ».

Enfin, à l’occasion du premier anniversaire des attentats du 11 septembre, le gouvernement états-unien diffusera à la télévision des spots de propagande visant à faire accroire que la liberté de culte des chrétiens est menacée en Amérique même par des musulmans fanatiques.

Fonder les relations internationales sur le Droit

Face à cette stratégie de la haine, la préservation de la paix exige des initiatives d’intellectuels pour approfondir la compréhension mutuelle et le développement des relations culturelles entre ce que l’on désigne comme le monde arabo-musulman et ce que l’on désigne comme le monde judéo-chrétien.

Il va de soi que si je reprends à mon compte la terminologie huntingtonienne, c’est par commodité de langage et non par acceptation de ses concepts. Ainsi, pour moi qui suis Français, il ne peut exister de distinction entre ces deux mondes, alors même que la civilisation méditerranéenne est le fruit généreux de l’apport inextricablement entremêlé des Juifs, des Chrétiens, des Musulmans, et de bien d’autres encore. Aux analyses de Samuel Huntington, j’oppose la fierté de la France, ce pays où non seulement des communautés diverses peuvent coexister, mais ce pays où Juifs, Chrétiens, Musulmans, et Libres-penseurs peuvent habiter ensemble, travailler ensemble et se marier ensemble dans le plus grand respect de la liberté individuelle de conscience. Pour le Réseau Voltaire, qui se situe dans la lignée du projet humaniste et républicain, la stratégie huntingtonienne n’est pas celle d’une guerre entre civilisations, c’est celle d’une guerre civile généralisée.

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Hussein Shariatmadari
Représentant du Guide
suprême de la Révolution
Président du groupe de
presse et d’édition Kayhan

La préservation de la paix exige aussi des efforts de chaque État pour dialoguer avec les autres dans le respect des identités propres et des convictions particulières, notamment religieuses. Ce n’est pas là une tâche facile et nul ne peut se poser ici en donneur de leçons car nous sommes tous porteurs et victimes de nos préjugés. Ce travail a été notamment entrepris par l’UNESCO qui a organisé une Année mondiale du dialogue entre les civilisations, à laquelle vous avez participé, ainsi que de nombreux États islamiques, tandis que les États-Unis refusaient d’y contribuer.

Au cours des deux derniers siècles, la France - et particulièrement par la voix de Radicaux comme les Prix Nobel de la Paix Léon Bourgeois et Aristide Briand - a promu l’idée d’asseoir les relations internationales sur le contrat et le Droit. Elle a diffusé l’idéal d’un monde où les êtres humains seraient conscients des liens d’interdépendance qui les unissent, assumeraient cette solidarité, et accepteraient de régler leurs conflits pacifiquement devant des cours d’arbitrage. Du Tribunal arbitral de La Haye à la Cour pénale internationale, cette idée a fait son chemin. Elle est aujourd’hui partagée par la plupart des États, mais précisément combattue par les USA qui ne reconnaissent d’autre légitimité que la leur, qui entendent user de leur puissance pour imposer leur volonté au reste du monde, et qui manipulent le sentiment religieux pour susciter le chaos.

Comprenons-nous bien : nous ne pourrons éviter le choc des civilisations mis en scène par l’Empire états-unien qu’en renonçant les uns à la croisade, les autres au djihad, et en substituant aux conflits issus d’incompréhensions historiques, le dialogue fondé sur le droit. Nous devons observer que les guerres saintes ne sont plus aujourd’hui que des instruments de la stratégie de domination états-unienne.

Il ne s’agit pas de dénier le fait religieux et les interrogations qu’il suscite, mais de distinguer les convictions qui meuvent les individus et les peuples des relations qu’ils peuvent établir entre eux. Ainsi, la stratégie funeste de clash des civilisations nous renvoie à nos responsabilités personnelles et collectives. Et notre exigence morale nous met en demeure de ne jamais instrumentaliser les religions à des fins politiques sous peine d’en trahir les idéaux pacifiques et de provoquer la ruine du genre humain.