L’avenir de l’Europe est une « passion » qui anime de nombreux dirigeants politiques. Il est vrai que les pays européens présentent des points communs, des références culturelles, permettant dde se reconnaître de nombreuses affinités avec un Polonais, un Suédois ou un Roumain. Malgré ce « caractère familial », l’Europe s’est déchirée en guerres fratricides. Ces dernières ont causé des ravages énormes au point que, depuis longtemps, de nombreux penseurs ont estimé qu’il fallait se hausser au-delà des différences afin d’unir la famille européenne et mettre ainsi un terme définitif aux dissensions. Les projets d’unité sont nombreux et certains même remontent à Philippe le Bel. Au XIXè siècle, Victor Hugo faisait sourire ses contemporains lorsqu’il évoquait les « États-Unis d’Europe ». Malgré le scepticisme de l’époque, l’idée de rassembler le continent en un bloc n’a jamais disparu. D’une certaine manière, ce sont deux guerres mondiales qui vont donner du lustre à la pensée européenne. En effet, cette « guerre de Trente ans » (1914-1918) a souligné la folie suicidaire des Européens au point que l’on a même parlé de « guerre civile » européenne. La Shoah a été en quelque sorte la quintessence de cette folie. Fort de ce passé douloureux, les différents hommes politiques européens comme Robert Schumann, Alcide de Gasperi ou encore Konrad Adenauer, ont décidé d’unir véritablement leurs forces afin de créer une entité politique européenne. La fondation du Conseil de l’Europe en 1949, le lancement du Traité de Rome en 1957 et la création de nombreux instituts européens comme le CPLRE (le Congrès des Pouvoirs Locaux et Régionaux d’Europe), l’ARE (l’Assemblée des Régions d’Europe) ou l’ARFE (l’Assemblée des Régions Frontalières Européennes) ont doté notre continent d’une solide armature politique. En ce début de XXIè siècle, il est désormais possible de dresser un bilan véritable de cette Europe politique qui doit normalement être dotée d’une constitution en 2004.

Cependant, l’enthousiasme que soulève l’idée d’une Europe unie doit être largement tempéré. En effet, on constate de multiples déficiences en particulier dans le domaine démocratique. De nombreuses mesures sont mises en place sans consultation populaire. L’expérience de l’histoire montre aussi que peu de choses sont rarement gratuites. Le révolutionnaire Saint-Just disait avec raison que « l’on ne règne pas innocemment ». C’est pourquoi, il est bon de connaître l’arrière-cour de la construction européenne et donc de pouvoir reconstituer, à partir de documents officiels, l’ensemble du puzzle.

L’Europe qui se prépare est un État fédéral des régions à base ethnique et l’on ne peut que souligner le rôle très influent joué par l’Allemagne dans cette évolution. Il existe en effet cinq documents-clefs qui orientent la construction européenne au profit du bloc germanique : la Charte des langues régionales ou minoritaires, la Convention-cadre pour la protection des minorités, les Chartes de l’autonomie locale et régionale et la Convention-cadre sur la coopération transfrontalière (ou Charte de Madrid). Ces cinq textes marqués du sceau européen sont en réalité d’inspiration allemande et risquent d’aboutir à une parcellisation ethnique de l’Europe conduisant à l’éclatement des États-nations.

La Charte des langues régionales ou minoritaires et la Convention-cadre pour la protection des minorités ont été préparées par l’intermédiaire d’un institut, l’UFCE (l’Union Fédéraliste des Communautés Ethniques Européennes ou FUEV, Föderalistische Union Europäischer Volksgruppen) dont le siège est à Flensburg. Directement soutenu par le Ministère de l’Intérieur allemand [1] par l’intermédiaire d’un haut fonctionnaire, Rolf Gossmann, l’UFCE a été en mesure de propulser la Convention-cadre pour la protection des minorités au sein du Conseil de l’Europe [2] en liaison en particulier avec des parlementaires espagnols de la région de Catalogne comme M. de Puig grâce à sa recommandation 1201. Favorisant la promotion de toutes les caractéristiques propres aux minorités (article 5), ce document prend encore plus d’ampleur grâce à la Charte des langues régionales ou minoritaires lancée par la résolution 192 (1988) [3] du Conseil de l’Europe avec le rapporteur allemand Herbert Kohn, membre du comité juridique de l’UFCE. Cette Charte favorise l’emploi des langues régionales dans tous les domaines (éducation, médias, justice, administration, ...), mais aussi fait fi de l’existence des frontières (articles 7 et 14).

Cette reconnaissance ethnique ne pourra véritablement prendre effet qu’à partir du moment où l’on appliquera l’autonomie politique à l’échelle régionale. C’est justement l’enjeu de la Charte de l’autonomie locale lancée par la résolution 126 (1981) [4]. Ce texte s’appuie à l’origine sur un rapport de 89 pages intitulé « Les institutions régionales en Europe » de l’allemand A. Galette [5] qui reconnait l’autonomie politique à tous les degrés (financier, administratif…). Ce début de parcellisation prendra une ampleur encore plus vive avec la Charte de l’autonomie régionale lancée par la recommandation 34 (1997) du Conseil de l’Europe [6] et dont le rapporteur est Peter Rabe, député socialiste au Land de Basse-Saxe. Il faut savoir aussi que c’est à l’initiative du gouvernement de ce Land - à l’époque, son ministre-président est le futur chancelier Gerhard Schröder - qu’un premier projet de Charte a été présenté à Hanovre le 22 mars 1996. L’éclatement définitif des Etats de l’Union européenne s’épanouira avec la Convention-cadre sur la coopération transfrontalière lancée par un institut européen de façade mais allemand dans sa création, l’ARFE (l’Association des Régions Frontalières Européennes qui siège à Gronau) [7]. L’objectif suprême de cet institut, comme le stipule sa Charte, est de transformer les frontières des Etats en frontières administratives [8]. Par conséquent, la modification du tracé frontalier en fonction du caractère ethnique se fera encore plus aisément. Ceci est d’autant plus vrai que l’Allemagne - via l’UFCE - soutient une centaine de mouvements autonomistes en Europe dont les mouvements bretons, alsaciens, mosellans, flamands et la Ligue savoisienne [9].

Si ces agissements ont peu d’effets concrets en Allemagne qui bénéficie d’une unité culturelle et constitue un bloc germanophone de 90 millions de personnes (en comptant les Autrichiens et les Suisses alémaniques), la France (mais aussi l’Espagne, le Royaume-Uni, sans parler des pays balkaniques), creuset de plusieurs communautés linguistiques et ethniques, risque l’implosion. A terme, c’est une Europe éclatée en régions ethno-linguistiques politiquement autonomes qui se dessine et dont l’Allemagne sera le chef d’orchestre. Il faut conserver à l’esprit le principe de l’équilibre des forces. En effet, le moteur politique et économique de cette Europe des régions se situera dans sa zone la plus dynamique. Cette dernière ne se manifestera pas du côté de l’Ecosse ou de l’Auvergne ou encore en Andalousie, mais au centre de l’Europe, c’est-à-dire en Bavière, au Bade Wurtemberg, en Hesse ou en Westphalie. Le monde germanophone sera alors le grand gagnant au sein de cette Europe éclatée.

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Carte de la Waffen SS, 1945.
(Voir l’agrandissment)

Cet objectif poursuivi par tous les régimes politiques précédents, soit par la voie militaire (voir en particulier la carte de l’Europe des régions de la Waffen SS [10]), soit par la voie politico-juridique, permettra aux dirigeants politiques allemands de reprendre à leur compte les propos de Julius Fröbel, chef du Reformverein fondé en 1862 : « Tout Reich est une sorte de fédération et toute fédération mérite le nom de Reich ». Ce principe se renforce d’autant plus que l’ONU a reconnu le droit à la Heimat en 1997 permettant ainsi aux associations de réfugiés allemands (Sudètes, Silésiens, Poméraniens...) la possibilité de retourner dans leurs territoires d’origine après les expulsions de 1945 [11].

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Carte établie par l’Alliance libre européenne (ALE) en 1997.
(Voir l’agrandissment)

Ce remaniement complet de l’Europe est déjà bien amorcé. En effet, un parti politique européen travaillant en liaison avec les Verts : le Parti Démocratique des Peuples d’Europe - Alliance Libre Européenne (PDPE - ALE) a élaboré en 1997 une carte de l’Union européenne sur des critères ethniques. Réunissant divers mouvements autonomistes et travaillant en liaison directe avec des instituts soutenus par l’Allemagne comme l’UFCE ou encore l’ECMI (European Center for Minorities Issues, siège à Flensburg), ce groupe siégeant au Parlement européen diffuse des concepts qui favorisent l’éclatement des Etats-nations et l’émergence d’une Europe tribale source de conflits infinis. La carte ci-jointe en est une parfaite illustration. D’une certaine manière, nous avons maintenant les éléments généraux qui permettent de nous faire une idée de ce qui nous attend.

Force est de constater que notre voisin d’outre-Rhin a apporté à la civilisation, grâce à ses musiciens ou à ses scientifiques, des bienfaits que personne ne peut récuser. Mais, s’informer des agissements de l’Allemagne et exiger qu’elle ne soutienne plus une vision ethnique et communautariste, en un mot impériale, de l’Europe, serait une attitude non pas germanophobe mais légitime, et qui plus est responsable, pour tout ceux concernés par notre avenir.

Voir aussi

- ENQUETE : L’Union fédéraliste des communautés ethniques en Europe (ex-union fédéraliste des communautés et régions européennes)
- La Charte européenne des langues régionales
- Les lobbies officiels favorables à la Charte
- L’Association internationale des langues et cultures minoritaires (aidlcm)

[1] Information, Union Fédéraliste des Communautés Ethniques Européennes, 31 juillet 1997 ; Information, Timisoara 1996, Union Fédéraliste des Communautés Ethniques Européennes, Flensburg, Editions UFCE, 1996, p. 126 et Union Fédéraliste des Communautés Ethniques Européennes, Actuel, n° 60, juillet 1997.

[2] Comité ad. hoc pour la protection des minorités nationales (CAHMIN), Strasbourg, Editions Conseil de l’Europe, 1er février 1994, p. 11 / 4 mars 1994, p. 7 / 23 mars 1994, p. 10 / 15 avril 1994, p. 14 / 13 juin 1994, p. 12 / 8 juillet 1994, p. 12 / 19 septembre 1994, p. 12 / 14 octobre 1994, p. 7.

[3] Conférence permanente des pouvoirs locaux et régionaux de l’Europe, Résolution 192 (1988), Discussion par la conférence permanente et adoption le 16 mars 1988, 2è séance (voir Doc. CPL (23) 8, partie I, projet de résolution présenté par la Commission des affaires culturelles et sociales, rapporteur : Herbert Kohn.

[4] Résolution 126 (1981) sur les principes de l’autonomie locale. Discussion par la conférence le 29 octobre 1981 et adoption de la 3è séance (voir Doc. CPL (16) 6, partie I, projet de résolution présenté par la commission des structures et des finances locales, rapporteur : Lucien Harmegnies).

[5] Rapporteur : A. Galette, Rapport sur « Les Institutions régionales en Europe », Strasbourg, Ed. Congrès des Pouvoirs Locaux et Régionaux de l’Europe, Quinzième Session, Strasbourg, 10-12 juin 1980 (CPL (15) 5 final), projet de résolution présenté par la Commission des Structures et des Finances Locales.

[6] Recommandation 34 (1997) sur le projet de Charte européenne de l’autonomie régionale. Discussion par le Congrès et adoption le 5 juin 1997, 3è séance (voir Doc. CPR (4) 4 révisé, recommandation présentée par M. Peter Rabe, rapporteur). Voir aussi : Rapporteur Peter Rabe (Allemagne), projet de rapport explicatif du « Projet de charte européenne de l’autonomie régionale », Quatrième session (Strasbourg, 3-5 juin 1997), Strasbourg, Editions CPLRE.

[7] ARFE, Association des Régions Frontalières Européennes, 25 ans de travail en commun, Gronau, Editions ARFE, novembre 1996.

[8] Charte européenne des régions frontalières et transfrontalières, Gronau, Editions ARFE, 20 novembre 1981, modifiée le 1er décembre 1995, pp. 3 à 6.

[9] Information Haderslev, 1999, Union Fédéraliste des Communautés Ethniques Européennes, Flensburg, Editions UFCE, 1999. Ce document présente la liste complète de ces mouvements autonomistes en Europe avec leurs noms et leurs adresses ainsi que les coordonnées des représentants du ministère de l’Intérieur allemand qui chapeautent l’ensemble.

[10] Saint-Loup, Les SS de la Toison d’or, Paris, Presses de la Cité, 1975, prologue. Remarques : Saint-Loup, de son vrai nom Marc Augier (1908-1990), a connu de nombreuses activités : grand reporter, animateur du centre laïque des auberges de jeunesse, journaliste, écrivain, engagé dans la légion des volontaires français contre le bolchevisme (LVF), officier dans la Waffen SS (Untersturmführer), directeur du mensuel collaborationniste Devenir, « Journal de combat de la communauté européenne ». C’est au centre d’Hildesheim, ville du Hanovre, que la direction germanique de la Waffen SS oeuvrait en vue d’une Europe racialement fondée et dénationalisée. Saint-Loup a séjourné dans ce lieu et a noué des contacts avec ses représentants.

[11] Documents de l’ONU : E/CN. 4/Sub. 2/1997/23 pp. 27 à 28. Voir aussi : Alfred-Maurice de Zayas, The right to one’s homeland, ethnic cleansing and the international Criminal Tribune for the Former Yougoslavia, Criminal Law Forum, vol. 6, n° 2, 1995, p. 291.