9.1. L’aspect qui soulève le plus de controverse à propos du génocide, c’est la question de savoir si le monde était au courant de l’imminence du génocide et s’il a néanmoins omis de prendre les mesures nécessaires pour l’empêcher. Beaucoup de choses ont été écrites sur ce seul sujet. Nous l’avons déjà indiqué, notre position est la suivante : il ne peut y avoir le moindre doute sur le fait que la communauté internationale savait que quelque chose de terrible se produisait au Rwanda ; que des actes encore plus effroyables étaient en train de se tramer ; que ces actes allaient beaucoup plus loin que la brutalité habituelle ; et que tout le monde a pourtant laissé faire. Cela ne signifie pas que le monde savait dès 1992 ou 1993 qu’un génocide avait été systématiquement planifié et organisé. En fait, il nous semble probable qu’on pouvait difficilement se résoudre à croire que c’était le cas.

9.2. Après tout, même au début des années 90, le Rwanda restait l’un des favoris de la communauté internationale. Habyarimana lui-même, au pouvoir depuis 20 ans, entretenait des relations personnelles cordiales avec des politiciens et diplomates de nombreux pays. Il était tout simplement impossible pour ces gens d’imaginer qu’il pouvait se comporter comme un dément à la tête d’un régime diabolique ; il n’en avait pas du tout l’air. À vrai dire, il comptait des amis puissants et de nombreux défenseurs dans tout le monde occidental.

9.3. Ses amis les plus fidèles étaient en France et comprenaient le Président Mitterrand, son fils et de nombreux autres diplomates, politiciens, officiers et hauts fonctionnaires. À Kigali, Habyarimana avait en la personne de l’ambassadeur de France, Georges Martres, un allié loyal et influent qui avait tellement à cœur les intérêts du régime qu’il était surnommé dans les cercles diplomatiques locaux "ambassadeur du Rwanda en France[1]". Mais le rôle joué par Martres n’a rien de drôle. Comme l’a précisé une chercheuse : "D’après les représentants officiels du ministère des Affaires étrangères et du ministère de la Coopération, l’ambassadeur Martres n’a jamais fait rapport sur la montée de l’extrémisme, le pouvoir Hutu et la violence constante pendant sa présence au Rwanda de 1990 jusqu’en 1993[2]".

9.4. Même après le génocide, Martres rappelle qu’Habyarimana, "donnait l’impression d’un homme de grande moralité. Le Président Habyarimana priait régulièrement et assistait à la messe régulièrement [...] en général, l’image que le Président Habyarimana présentait au Président Mitterand était très favorable." Pourtant Martres connaissait bien la réalité rwandaise. Christophe Mfizi, un ancien associé du Président Habyarimana, lequel en 1992 dévoila l’existence du Réseau Zéro, en confia personnellement les détails à Martres.[3] Rien ne parvint à changer l’opinion de Martres. Ce soutien incontestable du régime par les autorités françaises émettait le signal que les conspirateurs pouvaient presque tout se permettre.

9.5. Nous avons vu auparavant que les difficultés économiques de la fin des années 80 avaient considérablement réduit les privilèges du pouvoir au moment même où les premières revendications se faisaient entendre pour la démocratisation et le partage du pouvoir. À mesure que grandissait le ressentiment envers la faction des Hutu du Nord qui dominait le gouvernement et la société rwandaise en général, l’élite au pouvoir commença à craindre de perdre sa suprématie. L’événement qui transforma cette situation difficile en une crise généralisée fut l’invasion du 1er octobre 1990 par le FPR. Les événements se déroulèrent ensuite à une vitesse ahurissante avant de dégénérer dans l’horreur, pour la plupart au vu et au su du public. Une liste complète de ces incidents prendrait des douzaines de pages. Mais il est utile de noter certains des événements clés qui étaient connus du public avant la fin de 1993[4]. Cette liste comprend deux types d’événements : les étapes menant au génocide et la médiatisation éventuelle de ces étapes.

* Octobre 1990 S Invasion du FPR. S Mise en détention de 8 000 Tutsi et Hutu modérés. S Massacre de 300 Tutsi à Kabirira. S Le journal belge De Standaard annonce des arrestations massives de Tutsi.

* Décembre 1990 S Le journal radical Hutu Kangura publie les "Dix commandements des Bahutu".

* Janvier 1991 S Massacre de 500 à 1 000 Tutsi à Kinigi. S Le journal Le Monde (France) annonce la circulation de propagande raciste anti-Tutsi.

* Février 1991 S Le Département d’État des États-Unis signale la détention arbitraire de 5 000 civils rwandais. S Le Monde fait état d’une propagande constante anti-Tutsi.

* Avril 1991 S Le Monde signale la publication d’une propagande anti-Tutsi dans le journal Kangura.

* Mai 1991 S Amnistie Internationale rapporte la détention de 3 500 personnes et des cas de tortures et de viols de civils en octobre 1990.

* Octobre 1991 S Au cours de trois incidents différents, 31 Tutsi sont arrêtés et sont battus ou portés disparus.

* Décembre 1991 S Poursuite des attaques contre les Tutsi.

* Janvier 1992 S Le budget militaire du gouvernement augmente de manière importante.

* Mars 1992 S Formation de la CDR, parti radical Hutu. S Massacre de 300 Tutsi au Bugesera. S Human Rights Watch signale des massacres à Kabirira (1990) et dans le nord-ouest (1991). S Le Département d’État des États-Unis rapporte le massacre de janvier 1991 à Kinigi.

* Avril 1992 S Habyarimana entreprend l’entraînement militaire de l’aile jeune de son parti qui était transformée en milice connue sous le nom d’Interahamwe ; la CDR fait de même sans tarder avec sa propre milice, l’Impuzamugambi.

* Juin 1992 S Le New York Times rapporte la détention en octobre 1990 de 8 000 personnes.

* Septembre 1992 S Le gouvernement rwandais distribue des armes aux civils dans deux communes.

* Octobre 1992 S Le journal De Standaard publie un reportage sur la terreur contre les Tutsi. S L’existence des escadrons de la mort formés par les radicaux Hutu, surnommés "Réseau Zéro", est rendue publique.

* Novembre 1992 S Habyarimana déclare que l’accord de cessez-le-feu d’Arusha avec le FPR n’est qu’un "bout de papier sans valeur".

* Décembre 1992 S Les organisations de défense des droits de l’homme au Rwanda rapportent des massacres de Tutsi et les violations dont ils sont victimes. S Africa Watch rapporte que les troupes du gouvernement se livrent à des "orgies meurtrières".

* Janvier 1993 S Massacre de 300 Tutsi et autres opposants politiques dans le Nord-Ouest. S Le Monde signale que l’armée rwandaise est accusée de violation flagrante des droits de la personne contre les Tutsi. S Une commission internationale de quatre organisations de défense des droits de la personne effectue une mission au Rwanda, interroge des centaines de témoins et met au jour des fosses communes.

* Février 1993 S Le FPR viole le cessez-le-feu ; un million de personnes sont déplacées dans le Nord-Ouest. S Le gouvernement distribue davantage d’armes aux civils. S Intensification de la violence, des viols, de la détention et de la torture contre les Tutsi. S La Commission internationale d’enquête sur les atteintes aux droits de l’homme au Rwanda, comprenant des membres de quatre organisations, publie son rapport : plus de 2 000 Tutsi ont été assassinés pour des motifs ethniques depuis l’invasion du FPR ; les Tutsi ont été victimes de trois massacres importants perpétrés par des civils avec l’appui du gouvernement ; propagation du discours raciste extrémiste ; formation des groupes de la milice. Le communiqué de presse évoque la possibilité d’un génocide, mais le mot est absent du rapport final. S Le Monde publie un article traitant du rapport sur les droits de l’homme. S Le Département d’État américain rend publics les massacres de Bugesera et de Bagogwe, les disparitions de jeunes Tutsi et l’expansion de l’armée.


Source : Organisation de l’Unité Africaine (OUA) : http://www.oau-oua.org