Depuis la mi-avril, la France, qui n’est plus présente au Rwanda, mais défend inlassablement une solution politique négociée, n’envisage d’intervention que menée dans le cadre des Nations Unies.

Le Président de la République, François Mitterrand, déclare le 10 mai à la télévision : " nos soldats ne sont pas destinés à faire la guerre partout. Nous n’avons pas les moyens de la faire et nos soldats ne peuvent pas être les arbitres internationaux des passions qui aujourd’hui bouleversent et déchirent tant et tant de pays... ".

Pour autant, six semaines plus tard, alors que la situation s’aggrave et qu’un génocide s’accomplit devant la communauté internationale, sans que celle-ci ne parvienne à intervenir, la question se pose de la nécessité ou non d’intervenir. Comme l’a rapporté au cours de son audition le Général Christian Quesnot, " au Président de la République qui hésitait " il avait dit " qu’on ne pouvait pas laisser commettre de tels massacres ". Pour sa part, le Premier Ministre de l’époque, M. Edouard Balladur, a présenté ainsi, devant la Mission, l’alternative face à laquelle se trouvait la France soit " une intervention sous forme d’interposition ; cette solution, présentée par ceux qui en étaient les tenants, comme une manière de stopper l’avance des troupes du FPR, aurait impliqué une action de guerre menée par des troupes françaises sur un sol étranger ", soit " une intervention strictement humanitaire et exclusivement destinée à sauver des vies humaines quelle que soit l’origine ethnique des personnes menacées ".

Tout en indiquant qu’il serait " excessif de parler d’hésitations dans la politique à conduire, bien qu’il soit exact que certains responsables aient envisagé une intervention militaire, notamment à Kigali ", le Premier Ministre a reconnu que " deux options ont été effectivement envisagées mais que le choix avait porté sans ambiguïté sur une action humanitaire... ".

Entendu par un des rapporteurs, M. Bernard Kouchner a relaté le voyage qu’il avait effectué, du 10 au 17 mai 1994, en Ouganda et au Rwanda, au cours duquel il avait été reçu successivement par M. Paul Kagame et Jacques Bihozagara, qui lui avaient demandé d’intervenir pour tenter de faire évacuer 2 000 à 2 500 Tutsis réfugiés à Kigali, à l’hôtel des Mille Collines.

Il a évoqué avec divers interlocuteurs le principe d’une intervention humanitaire de la France au Rwanda, qu’il jugeait nécessaire compte tenu de ce qu’il venait de voir.

Alors que le Ministre de la Défense M. François Léotard exprime ses réticences envers une opération de la France au Rwanda lors du Conseil restreint du 15 juin, le Président de la République souhaite qu’une telle intervention, défendue par le Ministre des Affaires étrangères, M. Alain Juppé, soit limitée à la protection de certains sites de regroupement de Tutsis tels que les hôpitaux, les stades ou les écoles. Le 16 juin, le Président François Mitterrand donne son accord au lancement d’une action humanitaire. Le 18 juin, un communiqué publié par la Présidence de la République et l’hôtel Matignon précise que l’opération s’effectuera sur le fondement d’un mandat de l’ONU.

Cette condition est essentielle, car la France considérée comme liée à l’une des parties, ne peut s’engager seule. Elle serait dans ce contexte inévitablement accusée de venir au secours des auteurs des massacres et de vouloir voler la victoire militaire au FPR. Sur ce point, une note du Quai d’Orsay indique : " l’association de pays européens paraît souhaitable... La participation de pays africains francophones n’est pas de nature, sauf avec une légitimité internationale, à nous mettre à l’abri des accusations et des critiques ".

Le 21 juin, dans une lettre au Président de la République, le Premier Ministre, M. Edouard Balladur rappelle les différentes conditions qui lui paraissent indispensables pour que l’opération Turquoise soit envisageable et qu’elle réussisse :

- autorisation du Conseil de sécurité,

- objectif strictement humanitaire,

- durée limitée à quelques semaines,

- engagement d’autres pays aux côtés de la France, maintien des forces françaises au Zaïre près de la frontière.

Le 22 juin 1994, le Conseil de sécurité adopte la Résolution 929 qui autorise la France à " employer tous les moyens " pendant deux mois pour protéger les populations.


Source : Assemblée nationale. http://www.assemblee-nationale.fr