Les bonnes années. À présent que l’on sait dans quelle horreur le régime Habyarimana s’est terminé, on a tendance à le diaboliser de A à Z. Cette réaction est compréhensible puisque l’esprit a tendance à passer l’histoire au crible d’une recherche de cohérence et de signification, quitte à commettre des anachronismes. Mais l’histoire est à la fois l’étude des discontinuités (" pourquoi les choses ne restent-elles pas toujours les mêmes " ?) et une réflexion sur la cohérence des choses. Les tyrans ne se comportent pas toujours de manière répugnante et, que ce soit à juste titre ou à tort, plusieurs d’entre eux jouissent d’une certaine popularité même si cela ne dure pas toujours. Sans même devoir quitter l’Est de l’Afrique, nous nous rappelons que la population de Kampala dansait et chantait dans les rues en janvier 1971 lorsque Amin Dada prit le pouvoir, qu’avant de replonger son pays dans la guerre civile et les querelles religieuses, le président Jaafar al-Nimeiry du Soudan jouissait d’une popularité énorme pendant plusieurs années et qu’en dépit des événements horribles qui ont marqué la fin de son règne en Somalie, Jaalle (le camarade) Siad Barre bénéficiait du soutien de tout son pays pendant les huit premières années de son régime. Des exemples similaires peuvent être cités presque à l’infini.

Le cas d’Habyarimana est similaire en quelque sorte. Lorsqu’il prit le pouvoir en juillet 1973, l’immobilisme politique et les luttes régionalistes intestines du régime Kayibanda avaient conduit l’élite dans un état de frustration contenue. Le retour artificiel, relevant du calcul politique, des persécutions d’antan dirigées contre les Tutsis effraya tant la communauté tutsie que les Hutus modérés. L’isolement international du pays avait mis ce dernier dans une situation délicate sur le plan diplomatique et même économique. Le coup d’État du général Habyarimana fut accueilli avec soulagement par les habitants des villes et avec indifférence par les masses rurales qui n’avaient que faire de la lutte pour le pouvoir à Kigali.

Les années suivantes, jusqu’en 1980, ne posèrent aucun problème particulier. Le pays restait petit, enclavé et pauvre, comme il l’avait toujours été, mais le nouveau pouvoir semblait assez modéré. Bien sûr, il insistait sur la réitération quasi rituelle des slogans idéologiques du " rubanda nyamwinshi " assimilant démographie et démocratie et les Tutsis étaient politiquement marginalisés. Pendant toute l’ère Habyarimana, il n’y eut aucun bourgmestre ni préfet Tutsi (86), il n’y eut qu’un seul officier Tutsi dans toute l’armée et deux élus au parlement sur septante représentants ; il n’y eut qu’un seul ministre Tutsi dans un gouvernement composé de vingt-cinq à trente membres. La politique des quotas qui avait cours sous le président Kayibanda, fut maintenue, bien qu’appliquée peu strictement, et les proportions de Tutsis dans les écoles et les universités étaient souvent un peu supérieures aux 9 % requis. Il en allait de même dans la fonction publique, encore que sachant qu’ils risquaient à tout moment de devenir les victimes d’une discrimination officielle prônée par le régime, les Tutsis préféraient, lorsqu’ils en avaient le choix, travailler dans le secteur privé. L’armée était naturellement l’organe étatique le plus strict et ses membres se virent même interdire d’épouser une femme tutsie. L’église, bien que sous domination hutue, resta plus ouverte et une mesure d’égalité institutionnelle était de mise dans le clergé ; dans les années 1980, trois des huit évêques rwandais étaient Tutsis. En ce qui concerne l’emploi dans le secteur privé, leur niveau d’éducation et un certain savoir-faire avec les étrangers permirent aux Tutsis de prendre un certain ascendant sur les Hutus (87).

L’un dans l’autre, les Tutsis n’avaient pas la vie facile étant donné qu’ils étaient victimes d’une discrimination institutionnelle (88), mais dans la vie quotidienne, la situation restait tolérable. En comparaison avec les années Kayibanda, les choses s’étaient améliorées au point même que certains hommes d’affaires tutsis réputés avaient fait fortune et étaient en très bons termes avec le régime. L’accord tacite était " Ne vous mêlez pas de politique, c’est la prérogative des Hutus ". Tant que les Tutsis respectaient ce principe, on les laissait généralement en paix.

Le général Habyarimana avait apporté la paix et la stabilité au Rwanda. Mais comme toujours, il y avait un prix à payer. Immédiatement après sa prise de pouvoir, il déclara hors-la-loi les partis politiques avant de créer, environ un an plus tard, en 1974, son propre parti, le Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement (MRND). Le président défendit sa décision avec aplomb : " Je sais que certains sont en faveur du multipartisme mais en ce qui me concerne, je n’ai jamais eu la moindre hésitation en optant pour le système à parti unique ". (89) En 1978, l’article 7 de la Constitution consacra la règle du parti unique comme valeur fondamentale du régime. Le MRND était un parti véritablement totalitaire : tout citoyen rwandais devait en être membre, du plus jeune au plus vieux. Tous les bourgmestres et les préfets étaient choisis dans les cadres du parti. Le parti était omniprésent : chaque colline avait sa cellule et des fanatiques en quête de promotion et d’avancement passaient leur temps à espionner tous ceux qu’on leur disait de surveiller et même d’autres. Lorsque l’on regarde le Rwanda, il faut oublier les images d’une confusion tropicale bon enfant. La carte d’identité mentionnait le lieu de résidence de chaque habitant. Les voyages étaient tolérés mais pas les changements d’adresse sans motif valable. Il fallait demander l’autorisation de déménager. Sans motif valable comme s’inscrire dans une école ou trouver un travail, l’autorisation de changement de résidence n’était pas accordée, sauf si l’on avait des amis haut-placés. Le contrôle administratif était sans doute le plus strict du monde à l’exception des pays communistes. Au début des années 1980, cette législation fut utilisée pour arrêter des " femmes libres " qui vivaient à Kigali sans autorisation la plupart d’entre elles étaient, comme par hasard, les compagnes tutsies d’Européens.

Bien que le MRND fut le cadre administratif de référence incontournable de la vie publique dans le pays, il n’était pas supposé être un parti " politique ". En effet, le mot " politique " était quasiment une grossièreté dans le monde vertueux et travailleur du Habyarimanisme. D’importants efforts étaient déployés pour faire oublier du moins officiellement que la politique existait. Lorsque le régime décida finalement, en novembre 1981, après huit années de pouvoir, de créer un " parlement ", celui-ci fut baptisé Conseil National du Développement. Le Rwanda était pauvre, propre et sérieux ; il n’avait pas de temps à perdre à des frivolités telles que le débat politique. Il devint donc ce que le pasteur allemand Herbert Keiner, partisan de longue date du régime à l’instar de bon nombre de ses frères, qualifie de " ein Entwicklungsdiktatur (90) " (une dictature du développement). Reprenant des thèses qui rappellent quelque peu les théories européennes du XVIIIe siècle du " despotisme bienveillant ", le président Habyarimana avait décidé de porter sur ses épaules le lourd fardeau de l’État afin que ses sujets puissent se consacrer entièrement à l’agriculture. Vu la pénurie de terres arables conjuguée à un accroissement démographique de 3,7 % par an, l’argument ne manquait pas de poids. Dans ce système, Habyarimana, seul candidat à l’élection présidentielle, fut triomphalement réélu en décembre 1983 et une nouvelle fois en décembre 1988, avec 99,98 % des suffrages. Les activistes du MRND qui avaient espéré " Ijana kw’ijana " (cent pour-cent) furent déçus (91).

Le système, bien qu’autoritaire, était quelque peu débonnaire et il fonctionnait sur le plan économique. En 1962, seuls deux pays au monde avaient un revenu par habitant inférieur à celui du Rwanda. En 1987, ils étaient dix-huit et, avec un revenu par habitant de USD 300, le Rwanda était à peu près comparable à la République populaire de Chine (USD 310). En fait, la dynamique de l’économie rwandaise dépassait celle d’autres pays de la région :

Évolution du revenu par habitant du Rwanda par rapport aux pays voisins

Rwanda Burundi Zaïre Oeganda

Ouganda Tanzanië

Tanzanie 1976 7 11 16 33 25 1981 16 14 12 13 19 1985 18 11 9 onbek. incon. 21 1990 19 11 12 13 2 Variation

1976-90 +12

- 4
- 20
- 23 Source : Banque mondiale, Rapports annuels sur le développement, compilé par Filip Reyntjens dans " L’Afrique des Grands Lacs en crise ", Paris : Karthala, 1994, p. 35.

L’évolution sectorielle était encourageante. Le secteur primaire (cultures vivrières) qui représentait 80 % du PIB en 1962 était retombé à 48 % en 1986 tandis que le secteur secondaire était passé de 8 % à 21 % et les services de 12 % à 31 %. Le taux de mortalité était en baisse, les indicateurs de santé et d’hygiène s’amélioraient et l’éducation, bien que coûteuse et difficile à organiser compte tenu de la structure très dispersée de l’habitat, progressait. La proportion d’enfants scolarisés est passée de 49,5 % en 1978 à 61,8 % en 1986, malgré une croissance démographique énorme (92).

Sur le plan régional, le Rwanda jouait à la fois la carte francophone de l’Afrique centrale en devenant un membre clé de la Communauté économique des Pays des Grands Lacs (CEPGL) soutenue par Paris, créée en septembre 1976, tout en jouant la carte de l’ouverture au monde anglophone plus international lié à l’Est de l’Afrique, en participant à l’Organisation pour l’aménagement et le développement de la rivière Akagera (KBO), projet sponsorisé par la Banque mondiale en septembre 1977. Kigali espérait que sa participation à la CEPGL lui permettrait de trouver de nouveaux axes de transport vers Dar-es-Salaam et vers le Lac Victoria, tandis que sa participation au KBO ouvrait des perspectives de développement hydroélectrique.

Cette image modérément positive avait cependant des zones d’ombre. L’umuganda , travail de développement communal, auquel les paysans étaient supposés consacrer deux jours de leur temps, durait souvent quatre jours ou plus. Et contrairement à la description enthousiaste donnée par les cadres du parti, le travail était loin d’être volontaire. Dans certains cas, il s’apparentait davantage aux travaux forcés. Les critiques paternalistes de l’OIT condamnant ces pratiques tombèrent dans l’oreille d’un sourd, au Rwanda comme à l’étranger (93). A un autre niveau, la dépendance par rapport à l’aide étrangère, d’abord faible, devint significative vers la fin des années 1970 et prit des proportions énormes vers la fin des années 1980. Comme ironisait un ancien expatrié, le Rwanda n’était pas seulement le pays des 1000 collines, mais aussi le pays des mille coopérants (94). Selon l’OCDE, l’aide étrangère qui représentait moins de 5 % du PIB en 1973, était passée à 11 % en 1986 pour atteindre 22 % en 1991.

L’atmosphère du régime. Il n’est pas possible d’évaluer le Rwanda de la même manière que l’on évaluerait la République centrafricaine ou la Gambie. Le Rwanda était un pays mystique. Toutes proportions gardées, il peut être mis sur le même pied que des pays comme Cuba, Israël, la Corée du nord et le Vatican. Il s’agit à la fois d’un État idéologique où le pouvoir est un moyen de réaliser une série d’idées et d’une structure administrative de fait gouvernant un territoire géographique donné.

Nous avons vu au chapitre précédent comment les Belges ont mélangé opportunisme et fascination raciale pseudo-scientifique pour reconstruire un Rwanda néo-traditionnaliste plus réel en 1945 que le Rwanda découvert par le Comte von Götzen en 1894. Ce qui est intéressant, c’est que la " révolution démocratique " hutue de 1959 n’a pas changé les principaux traits de cette construction idéologique, mais s’est borné à en inverser les signes. Les Tutsis étaient toujours des " envahisseurs étrangers " venus de loin, mais cela voulait dire à présent qu’ils ne pouvaient pas être considérés comme de véritables citoyens. Leur gouvernement avait été grandiose et puissant : dans la nouvelle version de l’idéologie rwandaise, il était considéré comme une tyrannie cruelle et homogènement oppressante. Les Hutus étaient les " paysans indigènes " exploités par les envahisseurs aristocratiques : c’était à présent eux les habitants légitimes du pays. Les Hutus étaient la majorité démographique silencieuse, ce qui voulait dire qu’un gouvernement à domination hutue était automatiquement légitime et, qui plus est, par essence démocratique.

Autant la première version de l’idéologie rwandaise était une construction parfaite légitimant la domination exercée par quelques lignages tutsies sur l’ensemble de la société, petits Tutsis et Hutus confondus, autant la nouvelle version était un outil formidable permettant à la nouvelle élite de diriger les paysans hutus et la communauté tutsie, privée de tout droit de représentation. Les parallélismes sont frappants. Dans la version néo-traditionnaliste de 1931-1959, les petits Tutsis étaient fiers d’appartenir à l’" aristocratie ethnique " bien que cela ne leur rapporte pas grand-chose de plus que ce sentiment de supériorité. À présent, c’était au tour des Hutus de commettre la même erreur en se persuadant que comme le gouvernement était hutu, les humbles paysans des collines partageaient en quelque sorte ce pouvoir. Dans les deux cas, les élites ethniques ont approuvé et renforcé les fantasmes de leurs adeptes. Les Belges qui ont participé à la création de la version aristocratique du mythe, finirent par y croire et par admirer leur propre création. À leur tour, les coopérants contribuèrent à renforcer l’idée du " règne démocratique de la majorité " et finirent par admirer leur vertu consistant à aider des Africains si méritants. Le lien entre ces deux versions du mythe n’est autre que l’Église catholique qui admirait les Tutsis et les aida à gouverner. Maintenant, elle admirait les Hutus et les aidait à leur tour à gouverner. Dans les deux cas, ce rôle de l’église fut perçu (et abondamment expliqué) comme étant l’oeuvre de la divine providence et comme un grand pas en avant vers l’édification d’une société chrétienne au Rwanda (95).

Le pays vivait et respirait dans cette atmosphère. Tout était soigneusement contrôlé, propre et bien en ordre. Les paysans travaillaient dur, vivaient sainement et faisaient preuve de la reconnaissance voulue à leurs supérieurs sociaux ainsi qu’aux bénévoles expatriés qui les aidaient. La criminalité était pour ainsi dire inexistante, les quelques prostituées étaient périodiquement envoyées en rééducation et l’église s’opposait avec succès à toute tentative de contrôle des naissances en dépit de la poussée démographique. Bien que la Belgique soit restée le principal donateur d’aide étrangère, le Rwanda attirait également l’Allemagne, les États-Unis, le Canada et la Suisse (96), tous satisfaits de l’attitude du gouvernement envers les donateurs étrangers et de l’ordre général qui régnait dans le pays. Dans un sens, cette attitude des pays donateurs était compréhensible. Parson Keiner fait cette observation pertinente : " Au début des années 1980, on comparait la situation presque idyllique du Rwanda au chaos qui fit suite au règne d’Idi Amin en Ouganda, à l’apartheid Tutsi au Burundi, au socialisme africain à la mode tanzanienne et à la cleptocratie de Mobutu au Zaïre. Le régime rwandais avait donc beaucoup de points positifs . " (97)

Mais le problème, c’est que cette façade avenante reposait sur des fondations idéologiques extrêmement dangereuses. La version hutu de la mythologie culturelle rwandaise qui avait provoqué les accès de violence de 1959 et 1964 était toujours vivante. Et la paix ne pouvait être maintenue que par une lubrification financière suffisante de l’élite. Tout reposait sur une mécanique d’hypocrisie minutieusement contrôlée dans laquelle l’église jouait le rôle d’ingénieur en chef. On pouvait entendre la violence gronder juste en dessous de la surface. L’ex-président Kayibanda mourut en détention en 1976, sans doute affamé par ses geôliers (98). De 1974 à 1977, le chef de la sécurité, Théoneste Lizinde, et ses sbires tuèrent cinquante-six personnes, pour la plupart d’anciens dignitaires du régime Kayibanda, mais aussi d’inoffensifs hommes de loi ou d’affaires pris en grippe pour une raison ou l’autre (99).

L’ancien ministre de la coopération, Augustin Muyaneza (qui avait déclaré à un journaliste français durant les derniers mois du régime Kayibanda : " Nos partenaires français devraient comprendre une chose : notre pays est entièrement exempt de tout gaspillage et de toute corruption ") (100) est au nombre des prisonniers qui moururent en détention à une date inconnue entre 1974 et 1977. La cause de sa mort n’est pas établie : certaines sources affirment qu’il a été enterré vivant, d’autres qu’il a eu le crâne fracassé au marteau. Mais ce genre de détails étaient souvent tenus secrets et n’arrivaient pas aux oreilles des donateurs d’aide.

Les nombreux amis du régime allaient ensuite assister, incrédules, à une spirale pour violence en 1990-1994. À leurs yeux, toutes les critiques adressées à Kigali étaient inspirées par la sympathie pour ceux que le MRND appelait les fédéo-revanchards , les démons Inyenzi tapis dans l’ombre, attendant qu’une opportunité se présente de se ruer sur le pauvre petit Rwanda catholique. La révélation de la vertu meurtrière intrinsèque de l’idéologie rwandaise fut un choc qui mit à rude épreuve leur capacité de réflexion et d’autocritique. Certains, comme le pasteur Keiner que nous avons cité précédemment, ont su puiser dans leurs croyances morales indépendantes la force de revoir leur ancien enthousiasme. D’autres, motivés par un mélange de réelle sympathie " démocratique " parfois abusée (les rendant incapables d’admettre que des associés jusqu’alors apparemment " vertueux " puissent être capables d’obliquité morale) et d’incapacité à reconnaître qu’ils ont pu se tromper, insistèrent ou nièrent la nature de la réalité à laquelle ils étaient confrontés (101). Dans certains cas extrêmes, comme nous le verrons au chapitre 8, ce reniement a même conduit des ONG vertueuses d’obédience chrétienne et des individus honnêtes en d’autres circonstances, souvent proches des milieux démocrates-chrétiens européens, à ignorer le génocide et à essayer de continuer à aider les vestiges du MRND sous le couvert de l’aide aux réfugiés. Mais même si les germes de ces développements étaient déjà contenus dans l’idéologie rwandaise revisitée, comme un serpent venimeux encore à naître dans son oeuf, le régime Habyarimana fut globalement, jusqu’environ 1988, l’un des moins mauvais d’Afrique si l’on se base uniquement sur ses actions et pas sur son fondement intellectuel sous-jacent.

La crise. Le seul épisode malodorant en quinze années de pouvoir (de 1973 à 1988) fut la conspiration et la tentative de coup d’état fomentée en avril 1980 par l’ancien chef de la sécurité, Théoneste Lizinde. Si l’on voulait faire honneur aux schémas marxistes quelque peu mécaniques, il faudrait observer que le prix élevé du café a connu une diminution constante depuis 1977 pour se redresser après 1980 avant de finir par s’effondrer en 1986.

Les cours mondiaux de l’étain s’effondrèrent peu après ceux du café (1984-86) conduisant à la fermeture des exploitations minières au Rwanda. Comme c’est l’étain qui avait compensé la chute des prix du café en 1982-83, sa part dans les recettes d’exportation allant même jusqu’à atteindre 20% (le café avait représenté jusqu’à 75% avant de retomber à environ 50%), ce nouveau choc fit vaciller le Rwanda sur ses bases (102)...

Et l’on peut dire que la stabilité politique du régime a suivi exactement la même courbe que les prix. Le Rwanda est un pays extrêmement pauvre, fondé sur une agriculture vivrière, et dont la masse rurale ne génère que très peu de valeur ajoutée. L’élite du régime tirait sa richesse de trois sources : les exportations de café et de thé, les exportations d’étain (pendant une courte période) et les prélèvements sur l’aide étrangère.

Une bonne partie des deux premières devant servir au fonctionnement de l’État, la raréfaction des sources était telle en 1988 que seule la troisième offrait encore une alternative viable. Tout ceci ne fit qu’accentuer la compétition pour avoir accès à cette ressource très spécialisée que l’on ne pouvait s’approprier que par le contrôle direct des plus hautes sphères du pouvoir. Les différents accords conclus entre les clans politiques rivaux depuis la fin du régime Kayibanda commencèrent à se lézarder à mesure que les ressources se raréfiaient et que la lutte interne pour le pouvoir s’intensifiait.

Le premier signe que les choses tournaient mal fut le meurtre du colonel Stanislas Mayuya en avril 1988. Mayuya était un ami proche du président Habyarimana et des rumeurs persistantes faisaient état de son arrivée au pouvoir, éventuellement au poste de vice-président, en vue de le préparer à prendre la succession du président. Ce fut la perte d’un des principaux clans politiques du régime, d’abord appelé " le Clan de Madame " à Kigali puis " akazu " (103) . Comme son nom l’indique, le Clan de Madame se composait de membres de la famille de l’épouse du président et de leurs proches associés. Les principaux membres de ce groupe étaient ses trois frères, le colonel Pierre-Célestin Rwagafilita, Protais Zigiranyirazo et Séraphin Rwabukumba, son cousin Elie Sagatwa et leurs proches associés le colonel Laurent Serubuga et Noël Mbonabaryi. Ils étaient secondés par un certain nombre de serviteurs moins importants mais dévoués, parmi lesquels le colonel Théoneste Bagosora allait jouer un rôle capital par la suite. Trois raisons particulières permettent d’expliquer pourquoi le Clan de Madame joua un rôle aussi important dans le déroulement des événements.

D’abord, dans la tradition politique rwandaise que le régime Hutu du MRND avait héritée de Grégoire Kayibanda et des anciens Abami Tutsi, le dirigeant devait avoir des partisans qui étaient ses yeux et ses oreilles, des personnes extérieures à la structure officielle du pouvoir qui lui étaient entièrement dévouées et qui feraient n’importe quoi sans poser de questions. Les Abami avaient trouvé ce type de personnes au sein de leur propre clan Abayinginya et au sein de leur clan marital, l’Ababega. Le tout avec son éternel cortège de trahisons, conspirations, renversements d’alliances, etc. qui étaient le lot quotidien de cette cour florentine. Depuis lors, comme nous l’avons vu, les clans hutus étaient devenus en grande partie une construction politique de l’ordre politique tutsi au pouvoir, ils ne se prêtaient pas facilement à ce type d’utilisation car n’obtenant qu’un mince engagement de la part de leurs membres. Sous la république hutue, le régionalisme se substitua au clanisme. Le président Kayibanda monta plusieurs groupes les uns contre les autres et eut tendance à se reposer essentiellement, jusqu’au point de s’isoler, sur les gens de Gitarama. Et puis, il faut aussi compter avec la tendance inhérente à chaque " maffia régionale " qui consiste à créer des sous-unités en fonction d’une origine géographique définie avec précision.

Ensuite, vu sous cet angle, le président Habyarimana avait un problème. La Seconde République qu’il créa en 1973 était au départ une revanche des Rwandais du nord sur les Rwandais du sud du Parmehutu (104). Mais une fois qu’il fut clair que les portefeuilles ministériels, les opportunités économiques et les bourses d’études à l’étranger allaient avant tout aux Rwandais du nord, ceux-ci commencèrent à s’entre-déchirer pour savoir qui se taillerait la part du lion. Le président et son épouse favorisaient les gens de la préfecture de Gisenyi par rapport au groupe de la préfecture de Ruhengeri, dirigé par le ministre des Affaires étrangères Casimir Bizimungu et le ministre des Travaux publics Joseph Nzirorera. Ceux du clan de Ruhengeri furent donc contraints de jouer les seconds couteaux derrière ceux du clan de Gisenyi. Mais cela ne s’arrêtait pas là. Les faveurs étaient accordées en fonction de la commune d’origine et à ce niveau, le président avait une faiblesse. Le président Habyarimana était né dans la commune de Karago, mais il n’était pas " quelqu’un ", il n’était pas issu d’un lignage respectable. En fait, des rumeurs persistantes rapportaient que son grand-père aurait été un immigrant provenant soit de la province ougandaise de Kigezi, soit de la province zaïroise du Kivu. Il était à plusieurs égards un homme seul, qui s’était forgé lui-même. Bien qu’étant devenu le mwami des Hutus, le shebuja à la tête du pays, il n’avait pas de véritables abagaragu qui soient dévoués entièrement à sa personne.

Enfin, le cas de la femme du président était différent. Agathe Kanzinga provenait de Bushiru et était la fille d’un de ces petits lignages Abahinza du nord qui dirigèrent de petites principautés indépendantes jusqu’à la fin du XIXe siècle et, dans certains cas même, jusque dans les années 1920. Elle et sa famille étaient très fières de leur lignage qui était vaste et bien connu. Le président s’en remettait donc au clan de sa femme et à ses abagaragu pour être ses yeux et ses oreilles. Elle devint si puissante qu’on lui donna le surnom " Kanjogera ", en mémoire de la terrible mère du roi Musinga, qui tenait les rênes du pouvoir dans l’ombre du trône. Son époux se reposait sur elle et sur sa famille, mais peu à peu, il devint leur prisonnier et finalement leur victime. (105) Dans le climat de la fin des années 1980, alors que la compétition politique pour arracher le contrôle d’une économie en net recul s’intensifiait, les projets de succession que le président Habyarimana nourrissait pour le colonel Mayuya constituaient une grave menace pour le Clan de Madame qui risquait de perdre le contrôle du pouvoir à un moment où ce contrôle était plus vital que jamais car Mayuya était l’homme du président (l’un des rares ! (106)). Le colonel Serubuga, un des akazu les plus puissants, organisa le meurtre de Mayuya. Le sergent qui appuya sur la détente fut par la suite assassiné en prison et le magistrat du ministère public en charge du dossier fut assassiné pendant l’instruction.

L’affaire Mayuya fut l’étincelle qui mit le feu aux poudres et il ne fallut pas attendre longtemps avant de voir les différents clans en venir aux mains en 1989, le budget fut réduit de 40%, mesure qui fut compensée en grande partie par une réduction des services sociaux (107). Cette mesure fut très mal accueillie par les paysans déjà écrasés par des taxes en tous genres (umusanzu , taxe sur l’eau, taxe sur la santé, droits d’inscriptions dans les écoles, etc.) et par des doses croissantes de travail " volontaire " (umuganda ) qui ressemblait plutôt aux travaux forcés, d’autant qu’il devait être accompli sur des terres qui étaient la propriété des " petits copains " du régime. La question de la distribution des terres devenait elle aussi de plus en plus épineuse. La surpopulation atteignait des niveaux critiques et un approvisionnement en denrées alimentaires de plus en plus marginal rendit le pays fortement dépendant des caprices de la météo. Une mini-sécheresse provoqua la famine de ruriganiza qui tua environ 300 personnes en 1988-89 et provoqua le départ de milliers de Rwandais qui franchirent la frontière tanzanienne en quête de nourriture. Le gouvernement essaya d’imposer un black-out de l’information sur la question, le chef de la sécurité, M. Augustin Nduwayezu, déclarant candidement à un journaliste belge : " Les journalistes ne devraient pas écrire d’articles qui risquent d’irriter les autorités supérieures " (108). Dans ce climat, les histoires d’accaparement de terres ont eu un effet particulièrement exaspérant sur les paysans : " L’accusation selon laquelle sous le couvert d’un projet de développement financé par la communauté internationale, les plus hautes autorités de l’Etat se sont approprié des terres qu’elles utilisent pour élever du bétail, a pris une valeur très symbolique et joué un rôle décisif dans le mouvement de déception qui naquit à ce moment " (109).

Ce à quoi le professeur Guichaoua fait ici référence sans le nommer, c’est le projet Gebeka, financé par la Banque mondiale, qui provoqua un grand scandale rapidement étouffé. Selon un de ses managers (110), tout ce projet était une supercherie. La forêt de Gishwati, une des dernières forêts primitives du Rwanda, fut sauvagement abattue pour défricher des terres qui ont ensuite été utilisées pour faire paître du bétail exotique importé d’Europe afin de monter une entreprise de produits laitiers. Bien que les terres et le financement soient publics, les profits générés par le développement furent partagés entre les bonzes du régime et des expatriés malhonnêtes de la Banque mondiale qui avaient investi dans le projet. Alors que la " révolution démocratique " de 1959 symbolisait le libre accès aux terres et au bétail pour les Hutus, avec la signification que l’on sait, l’arnaque de Gebeka porta un coup idéologique sérieux à cet idéal.

Le gouvernement essayait de se refaire une virginité, à grands coups d’hypocrisie moralisatrice, pour récupérer le terrain perdu en termes de bains de sang et de scandales financiers : les femmes libres de Kigali ont été arrêtées à plusieurs reprises et envoyées dans le camp de " rééducation " de Rwamagana (111), des commandos catholiques radicaux anti-avortement ont pillé des pharmacies afin de détruire les stocks de préservatifs avec l’approbation du ministère de l’Intérieur, de jeunes chômeurs, arbitrairement surnommés abanyali (bandits), étaient maîtrisés en rue, rasés puis envoyés en centre de " rééducation " et certains bidonvilles ont été démolis en partie sous prétexte qu’ils abritaient des " criminels ".

Ces mesures n’eurent pas d’effet durable et ne firent rien pour apaiser la tension politique. En août 1989, la députée Félécula Nyiramutarambirwa fut délibérément écrasée par un camion après avoir lancé des accusations de corruption à l’encontre du gouvernement dans des contrats de construction routière. Elle était originaire de Butare et on la soupçonnait d’y encourager l’opposition politique. En novembre de la même année, le père Silvio Sindambiwe, un journaliste qui avait son franc parler et qui avait signé des articles trop libertaires sur certaines pratiques douteuses du gouvernement, fut également tué dans un " accident de la circulation " simulé. D’autres journalistes qui tentèrent de relater ces faits furent arrêtés (112).

Le président Habyarimana se rendit à Paris en avril 1990 et à La Baule en juin pour y assister au sommet franco-africain. (113) Le président Mitterrand qui menait alors une politique africaine " libérale " et qui semblait vouloir lier l’aide économique à la démocratisation politique (114), conseilla à Habyarimana d’introduire le multipartisme au Rwanda. Habyarimana suivit promptement ce conseil et, alors qu’il avait toujours veillé à appliquer strictement le monopole politique du MRND, il déclara soudainement qu’il soutenait le multipartisme (juillet 1990).

Mais sa conviction personnelle en la matière semble avoir été assez superficielle. En tout cas, cela n’empêcha pas trente-trois intellectuels de signer un manifeste réclamant une démocratisation immédiate (août 1990). Il y avait de l’agitation dans les collines et les étudiants de Butare qui avaient fait une émeute en juin pour des raisons non politiques et qui avaient vu un des leurs abattus, se rendirent rapidement compte que leur mouvement était récupéré et amplifié. (115) Au début de l’automne 1990, l’arène politique rwandaise n’était plus qu’une crise grave et envahissante.


Source : Sénat de Belgique