La commission fera un certain nombre de constatations au sujet du rôle que RTLM a joué dans la propagation d’un climat antibelge, tant dans la période qui précède les événements du 6 avril qu’entre le 6 avril et le 16 avril, date à laquelle l’émetteur sera détruit par le FPR. Cette radio a joué en effet, un rôle crucial dans la création d’un climat antibelge : les Belges eux-mêmes faisaient l’objet de menaces spécifiques, RTLM contribuant à répandre la rumeur suivant laquelle les Belges auraient abattu l’avion présidentiel. Dans une deuxième partie, la commission s’attachera à examiner le rôle joué par RTLM dans la préparation du génocide, et, après le 6 avril, dans sa mise en oeuvre.

L’ambassadeur Swinnen a pris conscience pour la première fois de l’influence néfaste de cette radio vers la fin de 1993. (257c)

Certains témoins confirment l’importance de radio RTLM en tant que principal média de masse au Rwanda dans la période 1993-1994. Le major Choffray signale que pour beaucoup de personnes Radio Mille Collines était l’unique source d’information.

M. Bougard, ancien sénateur, témoigne que tout le monde parlait de la grande influence négative de RTLM. Selon lui, cet émetteur était quasiment le seul média de masse et on a sous-estimé son importance (258c).

La commission constate que cette radio a beaucoup gagné en importance, surtout après la conclusion des accords d’Arusha, et qu’elle jouissait d’un taux d’écoute très élevé à la fin de 1993 et au début de 1994 grâce notamment à son programme musical attrayant.

Le rôle de RTLM dans le développement d’une campagne antibelge et anti-MINUAR

La période allant de fin 1993 au 6 avril 1994

Les témoignages des militaires présents au Rwanda comme ceux des autorités politiques et militaires en Belgique montrent qu’à tous les échelons, on est conscient du fait que RTLM diffuse une campagne agressive d’incitation à la haine contre les Belges.

Durant la période de KIBAT I déjà, des incidents se produisent qui démontrent que RTLM a commencé à mener cette campagne à la fin de 1993 et au début de 1994.

Le lieutenant Nees, l’officier de renseignements de KIBAT I, raconte devant la commission comment RTLM a déformé la vérité à propos d’un incident impliquant un hélicoptère belge : " Pour le citoyen rwandais, la MINUAR était synonyme de présence belge. C’est le KIBAT qui a introduit le bataillon FPR à Kigali. À partir de janvier, le nombre et le caractère des messages de RTLM ont dès lors augmenté. Avant, les commentaires sur RTLM étaient limités, mais à partir de ce moment-là, la radio profitait de chaque occasion pour discréditer la Belgique. Il y a eu un certain nombre d’incidents où KIBAT était intervenu de façon correcte et où RTLM a abusé de la situation. Je pense à l’hélicoptère belge qui aurait soi-disant braqué des mitrailleuses sur la résidence présidentielle. Le 20 janvier, nous étions présents à une rencontre avec M. Twagiramungu. Les Belges furent obligés de tirer en l’air pour évacuer M. Twagiramungu. À RTLM, on a dit que les militaires belges avaient tiré dans le tas et qu’il y avait eu des morts. " (259c)

Le capitaine De Cuyper, officier de renseignements à KIBAT II, atteste de deux informations dirigées spécifiquement contre les Belges et diffusées par RTLM : " RTLM a fourni, le 28 mars, deux informations à l’encontre des Belges. La première était que " M. Hans " aurait dit que les Belges se mêlaient de choses qui ne les regardaient pas. La seconde concernait l’existence d’une lettre au secrétaire général de l’ONU qui contenait des critiques concernant les Belges. " (260c)

Le responsable des opérations de KIBAT II, le major Choffray, souligne en outre que RTLM était une source d’information importante et faisait de la propagande antibelge : " Tout d’abord, la Belgique est depuis plusieurs décennies très liée avec le Rwanda : le détachement belge, dans le cadre de la mission ONU, était surtout considéré comme des Belges et non militaires ONU. La radio Mille Collines diffusait une propagande anti-belge ; tout le monde en était bien conscient et cette radio était le seul moyen d’information de la population rwandaise. Il nous était, bien entendu, impossible, dans le cadre du mandat, de contrer l’influence néfaste de ces émissions. " (261c)

Le commandant de secteur, le colonel Marchal, a déclaré devant la commission que RTLM visait différentes cibles, et, au sein de la MINUAR, particulièrement les Belges et le général Dallaire. Il a déclaré avoir trois témoignages qui concordent à ce sujet. (262c)

Le colonel Balis, officier d’état-major de la Force, confirme que la radio RTLM parlait effectivement " een heel eigenaardige taal " (263c), mais il n’avait pas l’impression qu’elle était prise au sérieux par une des parties (le gouvernement rwandais et le FPR). Il déclare, en outre, que RTLM faisait des déclarations hostiles tant à la MINUAR qu’aux Belges.

Le major Podevijn, attaché à la Force, a lui aussi témoigné que RTLM menait une campagne antibelge. Selon ses termes : " on reprochait aux Belges de ne plus avoir voulu fournir d’armes en 1990 et d’être favorables au FPR. " (264c)

Le général Dallaire était, lui aussi, au courant des émissions antibelges diffusées par RTLM : " At about the same time, there were some anti-Belgian broadcasts over the " Radio Télévision Libre des Mille Collines " (RTLM) the hard-line Hutu radio station. The sporadic anti-Belgian sentiments were, however, part of a wider campaign against UNAMIR, in general, and the Force Commander, in particular, but were not of such a scale as to render the presence of UNAMIR, as a neutral force, compromised or ineffective. " (265c)

Au SGR à Evere, l’analyste du Rwanda, le major Hock, réalise qu’un profond sentiment antibelge avait pris naissance et que le rôle joué à cet égard par RTLM était capital : " Ce sentiment (antibelge) s’est précisé après la signature des accords d’Arusha, des tensions éclatant entre les opposants aux accords, généralement issus de la mouvance présidentielle, et ses partisans. Un sentiment hostile s’est de plus en plus développé après le déploiement de nos forces, sentiment répercuté notamment par la radio Mille Collines. On assiste parallèlement à un développement du phénomène Interahamwe. C’est pourquoi j’ai rédigé mon complément d’information du 2 février. " (266c)

Le général major Verschoore, chef adjoint du SGR, confirme le rôle joué par RTLM en tant que vecteur de haine à l’égard des Belges : " Radio Mille Collines stigmatisait les Belges et la MINUAR. Toute opération militaire présente des risques semblables. " (267c) ... " Personnellement, je situe les émissions de RTLM, les formations ainsi que la distribution d’armes à la fin décembre 1993, début janvier 1994. " (268c)

Ces témoignages de militaires, en poste tant au Rwanda qu’à Evere, montrent que l’on était au courant de la campagne antibelge menée par RTLM.

Notre ambassade à Kigali aussi avait informé le département des Affaires étrangères du rôle néfaste de cette radio propageant la haine.

L’ambassadeur Swinnen a déclaré devant la commission que RTLM menait une campagne de haine et que radio Rwanda ne sensibilisait pas assez la population au sujet des accords d’Arusha (269c).

Dans son télex nº 90 du 1er février 1994 adressé à Minafet Bruxelles, l’ambassadeur Swinnen écrit : " de opruiende taal van de omroep wordt steeds meer als een belangrijke factor van een mogelijk destabiliseringsscenario gezien. " (270c)

Le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Willy Claes, confirme devant la commission que RTLM émettait des propos haineux : " Selon le télex nº 1057, des incidents ont eu lieu à Kigali, qui ne présentent toutefois pas un caractère exclusivement antibelge. Il s’agissait d’une manifestation générale. RTLM a toutefois mené une campagne de haine assez virulente." (271c). Le 1er avril, cinq jours avant les événements fatals, le ministre Claes envoie un télégramme à l’ambassadeur Swinnen, dans lequel il se plaint une nouvelle fois de RTLM : " Étant donné tout ce que nous faisons pour le Rwanda, il est incompréhensible que cette radio, dont nous connaissons le système de financement, mène une campagne antibelge scandaleuse. " (272c)

L’ancien Premier ministre, Wilfried Martens, s’est rendu au Rwanda au début de 1994 : " J’ai eu une interview à Kigali avec des journalistes de la radio Mille Collines qui se sont montrés très agressifs et qui ont dénoncé la " trahison " belge de 1990. " (273c)

L’ancien sénateur Bougard souligne lui aussi le rôle important que RTLM a joué dans l’émergence du climat antibelge : " Tout le monde évoquait également l’importance de l’action négative de RTLM. Il s’agissait quasiment du seul média et on a sous-estimé son importance (...) Il est clair que la propagande de RTLM a joué un rôle dans le développement du climat antibelge et plus précisément de l’animosité antibelge de la MINUAR. Les démocrates rwandais étaient également pris pour cible par RTLM. " (274c)

Éric Gillet, coauteur du rapport de la fédération internationale des ligues de droits de l’homme (FIDH) témoigne que : " depuis 1990, un groupe d’hommes occupe toutes les fonctions importantes, organise les massacres, parle de rejeter les Tutsis, arme les milices, crée le CDR et RTLM et se trouve à la source de la propagande antibelge. " (275c)

La journaliste Colette Braeckman a été invitée le 5 décembre 1993 à interviewer Mme Agathe, la Première ministre : " Mme Agathe m’a reçue le lendemain matin et m’a expliqué que le climat était tendu, que RTLM multipliait les attaques contre les Belges et qu’elle-même avait reçu des menaces de mort. " (276c) Selon Mme Braeckman, la population ne se retournait pas contre les Belges. Mais, selon elle, il y a bien eu, en haut de l’échelle sociale, un ressentiment à l’encontre des militaires belges et surtout de leur comportement. " Des intellectuels, des gens du parti, répercutaient les propos de radio Mille Collines. " (277c)

Un Rwandais, le procureur Nsanzuwera, ancien procureur de la république rwandaise, a lui aussi déclaré devant la commission que RTLM, notamment, était à la base d’une campagne antibelge. Il a même raconté un incident qui a eu lieu le 26 janvier 1994 : " Une campagne antibelge existait mais il ne s’agissait pas d’un climat généralisé. Elle était menée par les leaders du MRND et du CDR et par la radio des Mille Collines. Je vous donne un exemple. (...) Chaque matin, RTLM énumérait les différents incidents impliquant les Casques bleus belges. Je ne sais pas si ces incidents se sont réellement passés. Ainsi, le 26 janvier, RTLM a fait beaucoup de bruit autour d’un incident qui aurait éclaté lors du contrôle de la fille de l’ancien chef de l’état-major par l’armée de la MINUAR. " (278c)

Ce procureur rwandais répète devant la commission qu’en ce qui concerne le climat antibelge, il renvoie à la campagne de haine qui a été menée à l’égard des Belges par des journalistes d’origine belge. " La campagne antibelge " , témoigne-t-il, " a, en effet, été menée par l’émetteur Mille Collines ". (279c)

Il ressort de tous ces témoignages, sans que cela soit démenti une seule fois, que RTLM a joué dès l’automne un rôle très important dans la propagation d’une campagne de haine contre la présence belge au Rwanda.

La période postérieure au 6 avril 1994

Dans ce chapitre, la commission va examiner de manière plus approfondie le rôle qu’a joué RTLM en ce qui concerne l’information selon laquelle les Belges étaient responsables de la mort du président Habyarimana. Cette information jouera un rôle crucial dans les événements qui ont donné lieu à l’assassinat des dix Casques bleus belges.

Le major Choffray (S3 à KIBAT II) témoigne devant la commission que la nouvelle selon laquelle les Belges étaient soupçonnés d’avoir abattu l’avion présidentiel lui est parvenue deux heures après les faits. Selon lui, cette rumeur a été répandue par RTLM.

D’après le colonel Vincent, responsable de la coopération technique militaire et, en outre, conseiller militaire de l’ambassadeur Swinnen, les dix civils belges, dispersés dans tout le pays, ont été assassinés à la suite de la diffusion de cette nouvelle diffusée par RTLM : " Selon moi, la ou les personnes qui ont répandu sur les ondes de RTLM l’information selon laquelle les Belges avaient participé à la mort d’Habyarimana, ont provoqué ces massacres. " (280c)

La journaliste Els De Temmerman témoigne du rôle joué par RTLM après le 10 avril : " Ik zal u een aantal citaten geven. Op 10 april roept radio Mille Collines de bevolking op om de Belgische patrouilles aan te vallen. Op 29 april zegt radio Mille Collines " de Belgen hebben informatie over strategische posten van het leger in Kigali doorgespeeld aan het FPR. Daardoor stemt het aanvalsplan van het FPR overeen met het verdedigingsplan van de stad. " Over de rol van de Belgen bij de aanslag zegt radio Millle Collines : " De veiligheid van de luchthaven was de verantwoordelijkheid van UNAMIR. Uiteraard is het vliegtuig dus neergehaald door de Belgen. " Eind april zegt radio Rwanda : " De Rwandese minister van Defensie heeft bij de Veiligheidsraad een klacht ingediend over de wapenleverancies van België aan het FPR. " Op 4 mei zegt radio Mille Collines dat " de president is neergeschoten door een groep Belgische VN-soldaten onder leiding van luitenant Marc Nees. Het plan was alle Interahamwe te doden, een regering van Tutsisympathisanten te installeren en radio Mille Collines, de radio die de mensen de waarheid vertelt, te vernietigen. Met dat doel hebben de Belgen in alle communes jonge Tutsi-informanten gerecruteerd.

Op 15 juni beslisten de Fransen om in te grijpen in Rwanda. Minister Delcroix zegde in een reactie dat België dit initiatief met voorzichtigheid moet behandelen. Radio Rwanda zegt dan over Delcroix : " Deze minister bezocht Rwanda net voor de moord op de president om te controleren hoever het stond met het plan om Habyarimana uit de weg te ruimen. " Volgens radio Rwanda had Delcroix op dat moment een onderhoud met " generaal Dallaire, de FPR-huurling, die toen bevestigde dat het plan eindelijk uitgevoerd zou worden. " Ik heb het hier over 15 juni 1994. De hetze tegen de Belgen is dus maandenlang doorgegaan. Ook in de kampen moest ik mij uitgeven voor een Nederlandse, tenzij op een bepaald moment in Goma toen bleek dat mijn naam dezelfde was als die van Luc De Temmerman, de advocaat van kolonel Bagosora. Ik heb daar toen handig gebruik van gemaakt.

Ook de hulpverleners moesten zeggen dat zij geen Belgen waren. Ik kan de vraag moeilijk beantwoorden, maar ik denk dat de hetze tegen de Belgen zeer ver ging.

Men staart zich altijd blind op radio Mille Collines. Het was soms zo extremistisch dat de mensen het uitschaterden. Het werd niet onmiddellijk ernstig genomen. Radio Rwanda heeft volgens mij veel meer kwaad berokkend omdat zij hetzelfde op een meer diplomatische manier zei. De president en de premier werden regelmatig opgevoerd. Daardoor nam men wat daar gezegd werd, au sérieux. Ik meen dat radio Rwanda een grotere impact heeft gehad. " (281c)

La journaliste Colette Braeckman a, elle aussi, tenté de rallier Kigali le 6 avril. Elle témoigne que les rumeurs antibelges ont été répandues non seulement par RTLM, mais aussi par l’ambassade de France : " À l’ambassade de France, une voix leur a dit que c’étaient des Belges qui avaient tiré sur l’avion du président. La rumeur antibelge provenait donc de deux sources : les Français et la radio des Mille Collines. " (282c)

Enfin, le père Theunis témoigne que RTLM est même allée jusqu’à promettre 100 000 francs de prime par cadavre belge. Selon le père Theunis, cet appel n’a pas pu être diffusé avant avril 1994 : " Un autre élément qu’il faut mentionner est l’influence néfaste de la radio RTLM parce qu’il est évident que toute une idéologie s’est installée et elle a eu des effets pervers. Je ne me rappelle plus exactement de quand date cet appel à RTLM. Certains me l’ont donné et cela ne m’étonnerait pas que cela se retrouve dans le livre de Jean-Pierre Chrétien sur les médias du génocide parce que ce sont des affirmations très claires et qui frappent l’imagination : cent mille francs pour un cadavre ...

Ce message date non pas d’avant avril. C’est après le début des événements pour autant que je sache, enfin il faudrait vérifier. Peut-être cela se trouve-t-il dans le livre de M. Chrétien. Ce n’est pas pensable avant avril, de façon aussi précise. Je ne pourrais pas vous dire la date exactement mais on pourrait la retrouver. " (283c)

La commission constate qu’après la crise des 6 et 7 avril 1994, et après l’assassinat des dix paras belges, RTLM s’est sentie plus forte encore qu’auparavant et a excité la population, en des termes très incisifs, à s’en prendre directement à tout Belge.

D’une manière générale, la commission constate que RTLM a joué, tant avant et surtout après le 6 avril 1994, un rôle très important dans le développement d’une campagne antibelge agressive au Rwanda.

Le rôle de RTLM en ce qui concerne le génocide

Radio Mille Collines ne s’est pas attachée uniquement à la campagne de haine contre les Belges ; elle a également oeuvré à préparer progressivement sur le plan psychologique la population au génocide, qu’elle a finalement soutenu elle-même, le 7 avril, en des termes non équivoques.

Le lieutenant Nees déclare devant la commission qu’avec radio RTLM, les assassins disposaient en tout cas d’un médium très influent. Le lieutenant Nees : " Je suis convaincu que, si nous étions parvenus à liquider RTLM, nous aurions peut-être pu éviter ou en tout cas limiter le génocide. " (284c)

Dans son rapport, le général major Uytterhoeven souligne qu’il est convaincu que les actions de Radio Mille Collines ont constitué une des causes majeures des massacres (285c).

Le 26 novembre 1993 déjà, l’ambassadeur Swinnen envoie un télex à Minafet Bruxelles, dans lequel il signale que RTLM a appelé à assassiner la Première ministre, Mme Agathe, et le ministre du gouvernement de transition désigné dans le cadre des accords d’Arusha, M. Twagiramungu (286c).

Le télex du 1er mars 1994, envoyé lui aussi par l’ambassadeur Swinnen au Ministère des Affaires étrangères à Bruxelles, est rédigé en des termes nettement plus tranchants et plus clairs. On y mentionne que la chaîne RTLM créée par la CDR diffuse " des déclarations inflammatoires appelant à la haine voire même l’extermination de l’autre composante ethnique de la population " (287c).

Le télex de synthèse de l’ambassadeur Swinnen, concernant la visite de M. Delcroix au Rwanda, montre les inquiétudes qu’éprouvait aussi le ministre Delcroix à propos de RTLM : " On promit au ministre Delcroix que l’on veillerait à ce que RTLM modère le ton de ses émissions. La Première ministre Agathe partageait son inquiétude au sujet de RTLM. Elle était d’avis que Habyarimana avait une part de responsabilité dans les événements. Elle insista pour que la communauté internationale intensifie ses pressions sur le président. Le ministre Delcroix mit l’accent sur des " échéances " importantes " (288c).

Quelques hommes politiques rwandais témoignent également devant la commission que RTLM diffusait de la propagande à connotation ethnique et se réjouissait de pouvoir annoncer nommément l’assassinat de certains politiques haut placés rwandais. L’ancien Premier ministre M. Dismas Nsengiyaremye déclare : " Il y a eu émergence d’une propagande " ethnisante " notamment au niveau de la Radio des Mille Collines ; lorsque de tels discours sont répétés à longueur de journée, ils finissent par faire basculer une partie de la population et par lui inculquer de telles idées. Le langage de la radio Muhabura était, quant à lui, non violent mais tout aussi insidieux : il appelait à l’armement et à la résistance à l’autre. On préparait donc un affrontement des deux côtés. Ces différents éléments montrent, selon moi, qu’il y a eu des facteurs favorisant l’éclosion et l’extension d’une guerre civile aux conséquences incalculables " (289c) (...) " Les milices Interahamwe ont également participé. La garde présidentielle s’est mise en action, de l’avis de la plupart des gens. Celle-ci a participé physiquement aux massacres avec l’aide de quelques éléments d’autres unités. Si, au niveau intérieur, on cherchait dans ces groupes, on pourrait arriver à un résultat. Il est aussi question de la Radio des Mille Collines. Ces appels à la haine ethnique, aux massacres, etc. ne sont pas des appels innocents mais criminels. " (290c)

Le Premier ministre Faustin Twagiramungu, lui aussi, a déclaré que les médias ont joué un grand rôle dans l’incitation au meurtre : " RTLM a dit aux gens : " Vous tuez, n’épargnez personne ", après l’accident de l’avion du président. Deuxièmement, il y a la culture d’une impunité séculaire. " (291c) (...) " On vous dit que le travail fait par RTLM est regrettable, mais il est extraordinaire en termes d’incitation des bourgmestres, des conseillers et autres à tuer. " (292c)

Mme Mukeshimana, veuve de l’ancien ministre des Affaires étrangères du Rwanda, fait le récit choquant du meurtre de son mari le 11 avril : " Le 6 avril, vers 20 heures, un ami nous a téléphoné pour nous dire que le président aurait été assassiné. Peu après, la Radio Mille Collines diffusait la même information. Nous pressentions le drame. (...) six militaires de la garde présidentielle ont emmené mon mari. Je ne l’ai jamais revu. J’ai appris sa mort par la radio Mille Collines, qui se réjouissait de l’extermination des complices du FPR. " (293c)

M. Gasana Ndoba, représentant du Comité pour le Respect des Droits de l’homme et de la Démocratie au Rwanda (CRDDR), a déclaré devant la commission que " les médias de la haine, en particulier la radio des Mille Collines, jouèrent un rôle déterminant dans la consolidation de la haine naissante . " (294c)

M. Degni-Segui, rapporteur spécial de l’ONU en matière de droits de l’homme, relève différents éléments concernant la préparation et l’exécution du génocide, parmi lesquels le rôle important de RTLM : " Mon rapport préliminaire indiquait un faisceau d’indices concordants quant à une planification. Ces indices sont au nombre de quatre : l’incitation à la haine ethnique par la Radio Mille Collines ; la distribution d’armes en provenance de dépôts ; en outre, les miliciens Interahamwe étaient entraînés ; la célérité exceptionnelle avec laquelle les événements se sont produits ; le gouvernement intérimaire a été constitué et les barricades dressées en l’espace selon les informations que j’ai reçues de 30 à 45 minutes ; enfin, des listes de personnes qui devaient être arrêtées circulaient.

Il convenait d’effectuer des vérifications à propos de l’ensemble de ces indices.

Les investigations faites par les observateurs déployés sur le terrain et par les observateurs du Tribunal pénal international ont abouti à la découverte de fosses communes, de documents, de cassettes audio de radio Mille Collines incitant à la haine. La traduction de ces enregistrements montrant une distinction entre les émissions diffusées en Kiruyawanda, ces dernières amenant à se prononcer sur l’assassinat. " (295c) " J’en viens à présent aux causes du génocide ; j’en vois essentiellement trois ou quatre, car je pourrais également parler des causes économiques et socio-culturelles.

La troisième cause était l’incitation à la haine ethnique. Vous avez entendu de nombreux experts dans le cadre de cette commission d’enquête et ils ont dû vous parler de la radio-télévision Mille Collines qui incitait à la haine ethnique et ne s’en cachait pas. " (296c)

Mme Alison Des Forges déclare : " La radio RTLM fut d’ailleurs créée tout de suite après pour contrecarrer l’exécution des accords. Entre le mois d’août et la fin de l’année 1993, les Interahamwes achetèrent un grand nombre de machettes à Kigali. Un homme d’affaires et financier important de RTLM en fit même importer 25 tonnes de l’extérieur. Il est donc clair qu’il existait déjà à ce moment un projet de recommencer la guerre en prenant des civils pour cibles. " (297c)

Dans " Les Médias du Génocide ", M. Jean-Pierre Chrétien fait une comparaison plus détaillée entre Radio Rwanda et RTLM : " Quelle fut l’influence de ces médias sur la population ? Les journaux visaient l’élite, dont on ne peut éluder le rôle important dans le génocide. RTLM visait les détenteurs de postes. Un docteur allemand raconte comment un médecin fut massacré quelques jours après avoir été dénoncé par RTLM comme sympathisant du MPLR. " (298c) (...) " Nous avons étudié le contenu de l’information radiophonique à partir d’enregistrements faits durant le génocide. Trois quarts de ces enregistrements proviennent de RTLM ; il y en a aussi de Radio Rwanda. Durant cette période, il y a alignement idéologique des deux radios et dans des styles différents, plus classique pour radio Rwanda, plus interactif et musical pour RTLM. Avant le génocide, le contenu informatif des deux radios n’est pas le même. La radio officielle offre des informations plus équilibrées. D’ailleurs, quand, en mars 1992, elle dérape, il y a un concert de protestations. ... Mais la radio n’est pas seule à construire l’opinion publique ; il faudrait étudier aussi la presse, l’enseignement, la formation paroissiale, les discours dans les sections du parti unique. Il me semble que la population rwandaise a eu beaucoup de mal à résister à une opposition ethnique constamment mise en scène. Combattre cette mise en scène était un objectif intellectuel que s’étaient fixé des enseignants au Rwanda. Mais il était clair que l’opinion était enfermée dans l’obsession ethnique. Pourtant, radio Rwanda n’était pas aussi raciste que RTLM. " (299c)

Le professeur Prunier estime que l’on a créé un climat de tension et que l’angoisse régnait : " Il est vrai que le climat était extrêmement lourd et que, dans ce cas, des actes extrêmes se produisent plus facilement que dans un climat détendu. Il faut dire que, pendant toute cette période, des attentats inexpliqués se multipliaient. On jetait par exemple tout à coup une grenade dans un marché. Une mine sautait sur une route, non dans une zone de combat car il n’y avait plus de combats depuis février 1993. Ces attentats n’étaient jamais revendiqués. Évidemment, la radio des Mille Collines et la machine de propagande du noyau dur des génocidaires était au travail. Ils disaient : " Vous allez voir, il va se passer des choses terribles. " Certaines chansons populaires ont même été composées en ce sens en disant : " Vous allez voir, on va se réveiller un matin et il va se passer quelque chose. " Un climat de paranoïa se développait. (300c) À la limite, même quand vous étiez un étranger comme moi, vous le sentiez et vous aviez peur sans que cette peur soit bien identifiable. Vous aviez peur d’une atmosphère comme dans un film d’épouvante dans lequel on sait qu’il va se passer quelque chose de terrible mais on ne sait pas quoi. Que dans ce climat, il y ait une sorte de détente nerveuse dans le fait de passer à l’action et de tuer, je peux le concevoir, mais cela ne veut pas dire que je l’approuve. Cela a été un soulagement pour certains. Enfin, cette chose innommée et innommable que nous attendions depuis des mois est enfin arrivée. Mais là, ce n’est plus de la psychologie, c’est de la politique. " (301c)

La journaliste Els De Temmerman affirme aussi que RTLM diffusait la théorie du double génocide afin de soulever la population : " De versie dan van de dubbele genocide. Allereerst moet ik zeggen dat dat de kern was van het propaganda-apparaat. Op Radio Mille Collines werd constant gezegd dat het RPF overal moordpartijen uitvoerde. In de vluchtelingenkampen van Ngara was ik getuige van het feit dat 250 000 vluchtelingen op een etmaal de grens met Tanzania overstaken.

Het was geen massa die in paniek, hals over kop, op de vlucht geslagen was. Deze mensen hadden al hun bezittingen bij, matrassen, geiten, graanzakken, kookgerei. Zij waren ook niet getraumatiseerd, hadden geen bloed aan de kleren, hadden al hun kinderen bij zich. Er klopte iets niet. " (302c)

La commission constate que les médias et, en particulier, RTLM, ont joué un rôle déterminant dans la préparation et dans le déclenchement immédiat du génocide. Au cours des premiers jours et même des premières semaines du génocide de 1994, RTLM allait continuer à exciter la population, si bien qu’il devint impossible d’arrêter les atrocités.


Source : Sénat de Belgique