Général SOUBIROU : Mesdames, messieurs, vous avez la parole.

Général POULET, commandant l’Ecole d’application de l’infanterie à Montpellier : Je crois savoir que lorsqu’un certain nombre de nos chefs militaires partent commander des opérations à l’extérieur de haut niveau, ou commencent des planifications, ils reçoivent des consignes, des directives, des instructions personnelles et secrètes, ils sont même parfois reçus par des autorités politiques. Je me demande - excusez-moi de mettre un peu les pieds dans le plat - si l’obstacle le plus important à la multinationalité sur le terrain, ce ne sont pas ces consignes politiques. Je me demande si la plus grosse difficulté n’est pas de concilier ces impératifs, ces instructions personnelles et secrètes, ces directives, parfois ces non-dits politiques avec les réalités concrètes du terrain, avec la réalisation de la mission sur le terrain, parce que, in fine, c’est quand même peut-être la vie des hommes, des femmes et des populations qui est en jeu. Est-ce que ce n’est pas ça le plus difficile ?

Général SOUBIROU : Cette question s’adressait à qui, mon Général ?

Général POULET : A la cantonade, mon Général !

Général SOUBIROU : Alors face à cette question, je pense qu’on a deux intervenants possibles, mais peut-être vous, Amiral, qui êtes à l’instance de l’Union européenne, pourriez donner votre avis sur cette affaire là.

Amiral DUFOURCQ : Merci mon Général pour cette balle à suivre !(rires dans la salle) Merci Michel ! Je crois qu’en réalité, il faut distinguer plusieurs étapes dans l’engagement des forces. Il y a toujours, lorsqu’on s’engage en gestion de crise, en particulier, des intérêts particuliers, des intérêts spécifiques, des intérêts nationaux, et on voit bien que l’on s’engage en multinational lorsque l’ensemble des intérêts nationaux convergent. Et si l’on se fonde sur l’idée très simple que nous avons, comme je l’ai dit, des intérêts, des valeurs et des responsabilités partagées en Europe, les 15 pays d’Europe ont en général des réactions de même type, et donc il n’est pas très difficile de faire en sorte que les instructions particulières et secrètes des chefs d’opérations soient compatibles les unes avec les autres. Et c’est ça le point de départ de la réalité européenne. S’il n’y avait pas ce point de départ, je crois qu’il y aurait certainement des anta-gonismes et que les pays pourraient suivre des objectifs différents, mais ça ne semble pas être le cas. En tout cas aujourd’hui dans l’Europe, il n’y a pas forcément, nécessairement, obligatoirement, des antagonismes entre ces positions nationales et il y a même je crois plus généralement une espèce de convergence des intérêts. Donc il y aura toujours cette part nationale, j’en suis convaincu, mais cette part nationale ne sera que très rarement incompatible avec celle de nos voisins. C’est un premier élément de réponse.

Général SOUBIROU : Quelqu’un veut-il apporter des éléments supplémentaires ?

Général GAVIART : J’aurais tendance à répondre deux choses en tant que sous-chef "Opérations", sous les ordres directs du général CEMA :
- C’est une réalité incontournable, il faut donc faire avec !
- Le deuxième point : je pense qu’un dialogue politico-militaire est nécessaire. Ce n’est pas un monologue. Le politique ne contraint pas le militaire, il doit s’agir d’un dialogue. J’ai un exemple qui peut être intéressant : les premières frappes d’avril 1999 étaient programmées au Monténégro. En tant que responsable fran-çais dans la chaîne de commandement, j’ai reçu un "feu rouge politique". Celui-ci ne souhaitait pas déstabiliser politiquement ce pays par des frappes de l’OTAN. J’ai donc dû contacter le commandant de l’opération et lui dire : "Mon pays ne souhaite pas attaquer ces objectifs, mais plutôt des objectifs au Kosovo". La réponse du responsable américain fut immédiate : "On est dans un groupe : ou vous acceptez les objectifs qu’on a programmé, ou vous restez au sol". Il était clair que les objectifs assignés au Monténégro étaient militairement très impor-tants. Aussi, en retour, j’ai dû expliquer aux autorités nationales qu’effectivement les bases situées au Monténégro, très proches de l’Adriatique, représentaient une menace directe pour nos propres forces et l’Italie. Il fallait donc dans un premier temps effectuer ces frappes, même si politiquement c’était peut-être débuter une déstabilisation du Monténégro. Finalement, j’ai obtenu le feu vert. A travers cet exemple, je voulais montrer qu’un véritable dialogue politico-militaire peut s’établir. Il faut donc développer ce dialogue. Par ailleurs, je crois que les structures particulières politico-militaires dont nous disposons en France permettent ce dialogue. En tout cas, nous pouvons et devons nous expliquer.

Général SOUBIROU : Merci, y a-t-il une autre question ?

Général VALENTIN : Tout d’abord je voudrais rassurer mon ami Randy à propos de l’esprit interarmes dans l’armée de terre française. Il faut savoir que le bien le plus précieux - et tu as dû le comprendre - de l’armée de terre française, c’est son infanterie. C’est pour cela qu’elle n’hésite pas à la confier à des cavaliers dans des opérations extérieures ! Je vais rentrer dans le sujet. Je crois que ce qu’il y a d’important, c’est d’être bien convaincu - et le général Quiel a parlé de l’efficacité militaire sur le terrain - que la multinationalité est un handicap. Mais on ne peut pas y échapper, car, finalement, notre engagement sur le terrain est la traduction d’une volonté politique. Cette volonté politique :
- peut être de répondre à l’urgence, à une sollicitation de l’ONU,
- peut être d’afficher une solidarité au sein de l’OTAN,
- peut être de construire la défense européenne.

Je voudrais dire que là on peut gloser très longtemps, dire : est-ce qu’il vaut mieux avoir un état-major avec une nation cadre ? Un groupe de nations cadres ? Un état-major national ? Quel est le plus efficace ? Nous, militaires, on dira : le plus efficace, c’est l’état-major national, bien évidemment. Moi, à travers mon expérience, en Bosnie, j’ai été parachuté à la tête d’un état-major de secteur purement ONU, avec un tiers de Français, un tiers d’Ukrainiens, un tiers d’Egyptiens, sans aucune formation au préalable, ni des uns ni des autres. La troupe ? Un bataillon ukrainien, un bataillon égyptien, un bataillon français, multinational, puisque c’était un bataillon de légion étrangère. Donc avec ça, on a fait avec. Deuxième expérience, la force d’extraction : on répond à une sollicitation plus ou moins provoquée de l’OTAN, et on dit : on en profite pour afficher une construction ou une identité européenne au sein de l’OTAN. Donc un certain nombre de nations européennes sont d’accord pour monter cette force qu’on me confie. Comme il faut montrer que l’état-major est quand même otanien, en dehors des 5 pays contributeurs de troupes représentées au sein de l’état-major, on en rajoute 4 ou 5, on fait un état-major pléthorique en effectifs, et puis sur le plan de l’efficacité militaire, on en arrive presque à un non-sens puisque le module d’action de cette force d’extraction, c’était un module aéromobile d’à peu près 60 personnels composé sur le plan des matériels de 2 hélicoptères d’attaque italiens, 5 ou 6 Pumas français, un Chinook hollandais et dans les soutes, soit des fantassins français, soit des fantassins allemands, soit des fantassins britanniques, suivant le degré d’alerte, le tour d’alerte. Donc, une affaire un peu risquée. Et puis il paraît que je vais prendre un commandement, avec un état-major composite. Il paraît que ce n’est pas bon, eh bien, on fera avec ! Alors il faut qu’on prenne les affaires en compte, on doit faire preuve de capacité d’adaptation, et à travers mes deux expériences précédentes, on verra à la prochaine, je pense que ce qui joue énormément, c’est de favoriser très vite la cohésion. Et ce qui favorise la cohésion, c’est d’avoir un objectif militaire, je dis bien militaire, motivant, précis, un objectif opérationnel. En Bosnie, c’était assez flou et la cohésion a été dure à obtenir. Je ne sais même pas si on l’a obtenue jusqu’à la fin. Entre Français cela marchait bien. Avec la force d’extraction, je peux témoigner qu’on a très rapidement obtenu cette cohésion et on avait des résultats opérationnels à l’entraînement, puisque nous n’avons pas agi au Kosovo, ce qui était assez extraordinaire, car tout le monde était motivé pour cet objectif opérationnel bien précis. D’ailleurs, la preuve en est qu’on a envisagé de nous faire entrer en premier au Kosovo si les accords de Rambouillet étaient remplis de succès. Donc je pense que tout cela repose avant tout, à tous les échelons, ce n’est pas uniquement le chef de la force, à tous les échelons de la hiérarchie de la force, constituée sur un leadership très fort. Et là on aura de l’efficacité en multinational, si on est ouvert aux uns et aux autres. Et je vous garantis que le jour où on a démonté ma force d’extraction pour la transformer, chacun a retiré ses billes pour former les cinq brigades nationales de l’ARRC de l’époque puis de la KFOR, quand elle est entrée au Kosovo, les gens se sont séparés avec des déchirements, et certains ont même traîné des pieds pour rejoindre.... Donc voilà ce que je voulais dire. C’est un témoignage, ce n’est pas une question, mais je crois que de toute façon, nous, militaires, il faudra qu’on s’adapte toujours aux projets politiques qui sous-tendent notre action, et on aura beau dire : "Ce n’est pas efficace, on aimerait mieux ci, on aimerait mieux ça", on nous imposera de toute façon d’être à 36 s’il faut être à 36 ou d’être à 2 ou d’être à 3, on verra, mais il faudra de toute façon réussir notre mission sans trop d’état d’âme. Voilà ce que j’avais à dire.

Général SOUBIROU : Merci pour ce témoignage. Je vous demande de vous présenter et, si possible, de formuler des questions ou des témoignages de façon assez ramassée pour favoriser l’interactivité. Est-ce qu’il y a une réaction, peut-être du général Quiel ? Général QUIEL : Tout simplement un mot. Je ne nie rien de ce que vous venez de dire, mon Général, je suis absolument d’accord avec vous, mais vous avez toujours conditionné, vous avez dit : "Si le leader est un bon, s’il y a une cohésion, une volonté de se livrer à cet état-major multinational ou à cette action multinationale, si, si, si.." Moi je dis aussi : "Si on a un état-major noyau dès le temps de paix, on a un grand avantage devant un état-major qui est composé des officiers venant de gauche et de droite, donc nous jouons le même jeu, nous sommes de la même opinion, mais il y a des conditions plus favorables à créer un état-major et il y a des conditions moins favorables. Prenez le cas de l’ARRC, qui profite du grand avantage d’être composé de 66% d’Anglais. Bien sûr, il domine tout et il est beaucoup plus facile d’intégrer d’autres nations et de les souder à ce cadre déjà existant. Je suis d’accord avec vous.

Général GAVIART : Je voudrais simplement rajouter qu’il est clair qu’une "nation lead" offre beaucoup d’efficacité, mais que le Corps européen qui est constitué de plusieurs nations devient une somme de nations leads. En clair, nous disposons aussi de nations leads qui dès le temps de paix travaillent ensemble et qui ont la même efficacité qu’un corps comme l’ARCC.

Général BARRY : Concernant ce que vient de dire le général Valentin, nous pouvons apprendre beaucoup d’eux. La multinationalité est beaucoup plus importante dans ce genre d’état-major.

Général THOMANN commandant l’état-major de Force n°2 : Je voudrais demander à nos camarades américains, britanniques et allemands, et pas en tant que chef d’état-major du Corps européen mais en tant qu’officier général allemand : En matière d’emploi des forces terrestres dans les engagements, je ne parle pas du problème des PC, quel est le niveau à leur avis souhaitable de multinationalité dans la construction des forces ? Ont-ils une doctrine nationale sur le sujet ? Font-ils bien sûr un lien entre maîtrise de la violence et coercition suivant le type d’engagement ? Ont-ils une politique arrêtée lors des constructions d’opérations sur ce niveau de multinationalisation acceptable ?

Général TIESZEN : De notre point de vue, la multinationalisation doit aller au moins jusqu’au niveau bataillon, et, dans certains cas, peut-être même en dessous de ce niveau. Les principaux problèmes que j’ai eus en tant que commandant de brigade au Kosovo - il y avait 7 bataillons multinationaux -, concernent les règles d’engagement. Les règles d’engagement américaines sont très permissives. Ce n’est pas vrai de tous les autres pays. Un deuxième point concerne les intérêts nationaux. Certains bataillons, de manière très claire, allaient exécuter les missions et les plans très vite, tandis que d’autres avaient besoin de 3 à 4 jours, parce qu’il fallait qu’ils passent par leur chaîne nationale et dans le cadre d’un pays, il fallait même que cela remonte jusqu’au ministre de la défense, avant de pouvoir exécuter des missions. Mais même si on tient compte de ces difficultés, je pense qu’il faut descendre au moins jusqu’au niveau bataillon et c’est ce vers quoi les Etats-Unis doivent le plus travailler. Nous ne faisons pratiquement rien en dessous du niveau corps d’armée, à part pour les opérations de circonstance. Pour tout l’entraînement multinational, c’est toujours corps d’armée et plus haut. C’est pareil pour notre simulation. Donc nous perdons beaucoup de synergies et en conséquence lorsque je suis allé travailler pour la 6 ème division française, cela a vraiment été une découverte quotidienne pour moi. J’ai dû apprendre tous les jours. Et lorsque j’ai travaillé pour le Corps européen, c’était pareil. J’ai appris des choses tous les jours. Il faut intégrer au moins jusqu’au niveau bataillon. C’est trop tôt pour nous d’intégrer en-dessous du niveau bataillon. Nous essayons de combler le vide entre le combat haute densité et les opérations de maintien de la paix. Si vous regardez nos forces au Kosovo, vous pouvez le voir, il y a du kevlar absolument partout, et, au bout du compte, nous allons changer, nous allons quitter cette configuration. Mais pour le moment, nous sommes en kevlar et nous découvrons les opérations multinationales et les relations multinationales tous les jours. Je pense que nous les améliorons. Voilà mon commentaire !

Général BARRY : En ce qui concerne la coercition, notre doctrine est très claire : nous préférons conduire des combats de type guerre de manière indépendante. Nous privilégions les brigades, parce que nous pouvons les déployer, et dans le Golfe, nous avions une brigade avec la force expéditionnaire des Marines. Mais nous avons discuté de cette question pour les opérations de soutien de la paix. C’est une question qui est toujours présente, mais je pense que ce que nous avons vu dans les Balkans, nous a montré que nous préférons conserver des brigades dans un cadre national. Quand l’environnement est assez calme, nous voulons bien intégrer jusqu’au niveau bataillon, voire compagnie. Je pense qu’il y a un autre problème qui émerge de ce que nous avons vu au Kosovo l’année dernière. C’est le problème des réserves et des forces de réaction. Nous avons déplacé des troupes entre les brigades pour aider les forces au Kosovo et nous aimerions continuer. Mais pour un commandant tactique ou opérationnel, la sélection des réserves tactiques et opérationnelles, qui permettent d’agir rapide-ment sur le théâtre, est une question extrêmement délicate.

Général QUIEL : Je pense qu’il n’y a rien à ajouter. Je suis complètement d’ac-cord avec mon collègue britannique. je pense que tout dépend du type d’opération que nous conduisons. Je suis d’accord pour dire que, pour le combat intensif, je ne descendrai pas en-dessous du niveau brigade et une brigade qui combat ensemble et qui comprend la façon de combattre. Au Kosovo et en Bosnie, nous avons tous vu l’expérience positive du fait qu’au niveau bataillon, c’est vraiment le bon niveau de commandement. Mais je suis certain que dans que les opérations de soutien ou de maintien de la paix ou les missions d’imposition de la paix, nous pouvons rencontrer des problèmes, surtout si nous voulons renforcer la zone d’une brigade à partir d’une autre brigade. Donc pour une nation qui n’a pas l’habitude de combattre avec une autre nation, ma réponse est que :
- pour le combat de haute intensité, il ne faudrait pas descendre sous la brigade, il faudrait peut-être même rester au niveau division ;
- pour le soutien de la paix, nous pouvons descendre plus bas. Dans la brigade franco-allemande, dont j’ai été le commandant en second, nous avons posé la multinationalité jusqu’au niveau peloton et groupe. Mais c’est dans la logistique, c’est dans le bataillon de commandement et de soutien binational. Cela fonctionne au quotidien, et je pense que pour une opération de soutien de la paix, c’est une bonne chose à continuer, mais, je le répète, pour du combat haute intensité, ce n’est vraiment pas ma solution préférée. La brigade franco-allemande est devenue un symbole et nous ne pouvons pas nous permettre de détruire, de dissoudre un symbole.

Général SOUBIROU : D’autres questions ? Si, dans l’assemblée, les gens veulent réagir sur une question, je pense que cela pourrait animer le débat.

Général ROUX conseiller du gouvernement pour la défense : Je voudrais juste réagir à ce qu’a dit le général pour préciser. High intensity, vous préféreriez la brigade. Est-ce que si on faisait abstraction de ces instructions politiques secrètes, si vraiment la brigade qui vous était donnée était une brigade avec le même but opérationnel et les mêmes objectifs, est-ce qu’à ce moment là, on ne pourrait pas monter un petit peu le niveau ? Parce que cela paraît étonnant, l’expérience des grandes opérations précédentes a montré qu’on pouvait avoir des unités multinationales relativement à haut niveau. Alors, effectivement si la brigade qu’on met en high intensity, doit appeler son ministre de la défense pour savoir si elle a le droit de franchir le pont, c’est compréhensible, mais est-ce que c’est l’aspect politique qui vous gênait ou vraiment l’aspect tactique ? Parce que dans ce cas là, je dois dire que c’est un peu inquiétant pour Nato !

Général QUIEL : C’était purement l’aspect tactique, parce que tout d’abord, il faut que les soldats sur le sol se comprennent, qu’ils parlent une langue commune, parce que dans les situations dramatiques de crise, de feu et contre-feu, il faut que tout le monde vraiment sache de quoi parle l’autre. Et ainsi en-dessous de la briga-de, ce n’est pas mon cas, tout simplement.

Général GAVIART : Je voudrais rajouter quelques éléments. Il est clair qu’aujourd’hui en termes opérationnels, nous avons besoin de descendre à un agrégat plus petit. AMitrovica, des compagnies alliées prélevées sur d’autres zones ont aidé la Brigade Nord en février dernier. Parallèlement, deux compagnies françaises sont descendues dans le sud du Kosovo en juin pour fermer la frontière avec l’Albanie. On est bien au niveau de la compagnie. Ce n’est certes pas le même niveau d’intensité opérationnelle, mais je crois qu’il y a un effort à faire pour accroître la flexibilité. Au Kosovo, cette flexibilité est insuffisante car il existe des contraintes nationales. Descendre plus bas nécessite un entraînement. Vous citiez le cas de la brigade franco-allemande. Je crois que depuis les expériences du général Valentin, de la Bosnie, des enseignements ont été tirés. Les personnels travaillent de mieux en mieux en multinational. On a progressé dans la connaissance de la langue anglaise, on a progressé dans l’interopérabilité, etc... A mon tour, j’ai une question à poser : quelles sont les limites technico-logistiques rencontrées si nous descendons au niveau de 2 compagnies ?

Général TIESZEN : Je peux donner une réponse partielle. Je suis d’accord avec le général Quiel, en ce qui concerne le combat de haute intensité : la brigade, c’est le meilleur niveau inférieur. Mais la réalité à laquelle nous sommes confrontés, c’est que, pour le moment, nous utilisons des brigades multinationales pour des opérations de soutien de la paix qui pourraient, disons, aller faire de l’imposition de la paix ou du combat haute intensité. Il peut y avoir une transition. Nous ne sommes pas équipés pour cela et une des raisons - que vous avez d’ailleurs mentionnée - c’est que, du point de vue logistique, chacun de ces bataillons ou chacune de ces compagnies parfois - si vous prenez les Emirats arabes unis par exemple - certaines unités donc sont soutenues par leurs éléments de soutien nationaux. Et donc, il y a les lignes logistiques qui arrivent, mais ce serait très difficile pour des phases de conflit haute intensité de maintenir ce soutien national. L’autre problème est la ligne qui est tracée entre les pays membres de l’OTAN , et les pays non membres de l’OTAN. Pour les pays qui soutiennent, qui fournissent des unités, pour les pays membres de l’OTAN qui participent, il n’y a pas eu de problèmes. Mais pour les pays qui ne sont pas membres de l’OTAN, il n’y avait pas les mêmes procédures opérationnelles et là, pratiquement, tout ce qu’on leur demandait passait par un niveau plus élevé. Et parfois, cela allait jusqu’au niveau du ministre de la défense. Ils ont exécuté leur mission à 100% quand j’étais chef, mais parfois, il leur a fallu cinq jours pour avoir la permission de conduire ces opérations. Et quand il s’agit d’opérations de recherche, si vous attendez cinq jours, soit vous perdez la capacité de faire les choses, soit vous êtes obligé de demander à d’autres forces de venir faire cela à la place de ceux à qui vous l’avez demandé initialement.

Général de DINECHIN, président de la Saint-Cyrienne : Mon Général, je vou-drais vous demander : est-ce qu’il y a une différence entre la garnison de Limoges et la garnison de Pristina au point de vue juridique ? On a parlé plusieurs fois d’état de guerre, mais on n’a jamais déclaré la guerre. Or juridiquement, il y a l’état de paix et l’état de guerre et quelle est la situation juridique des forces qui sont sur place ? Je voudrais savoir si dans les autres nations, il y a une différence de statut juridique, de cadre juridique, pour les forces qui sont envoyées sur place. Une deuxième question : je trouve qu’il y a un paradoxe. On a évoqué plusieurs fois, au cours de ce débat, les conditions d’ouverture du feu. L’officier américain, le général américain a dit que chez eux c’était très ouvert. Pourquoi - alors qu’il y a un mandat unique de mission de la force - pourquoi n’y a-t-il pas des conditions uniques d’ouverture du feu ou de réactivité ?

Général SOUBIROU : Mon Général, sur la première question : quelle différence entre Limoges et Pristina, état de guerre et état de paix ? Il y a une zone grise, si j’ose dire, c’est l’état de crise. Et donc, il faut inventer un cadre juridique. Ce cadre juridique est généralement tracé par un mandat qui vient soit des Nations unies soit d’une organisation, qui est ensuite précisé pour les militaires par les règles d’engagement, lesquelles règles d’engagement - mais je traite globalement et je laisserai préciser - ne sont pas adoptées dans leur globalité par toutes les nations participantes, et c’est ce qui pose probablement des difficul-tés. Mais il y a un catalogue de règles d’engagement et les nations participantes peuvent se montrer sélectives sur telle ou telle. Mais je laisse peut-être le général Gaviard, qui est l’expert ici et qui est souvent en première ligne.

Général GAVIARD : Je vais vous répondre tout simplement : "Je ne sais pas, j’enregistre votre question et la retransmets à la DAJ 1 ". Il s’agit d’un réel problème. Concernant les R.O.E (Rules of Engagement), il est clair qu’on peut connaître des règles d’engagement différentes d’une nation à l’autre. L’OTAN essaie de standardiser ces règles au sein d’un catalogue dans lequel on retrouve les différentes règles d’engagement. Déterminer un plus petit commun multiple ne sera pas suffisant, il existera toujours des moments où s’expriment des réserves nationales qui compliquent le rôle des responsables sur le terrain, auxquels il incombe de faire le grand écart parfois entre la juridiction pure et la réalité des événements. C’est parfois difficile à gérer. Frapper des sites prédéterminés est relativement facile après l’obtention du feu vert politique. Par contre, lors d’une mission d’appui, le président de la République ne donnera pas son feu vert et seul le pilote décidera de tirer ou non le char qu’il vient de découvrir.

Amiral DUFOURCQ : Sur ce point, permettez-moi mon Général d’apporter un témoignage. Nous avons été confrontés à cette difficulté très récemment dans le cadre de l’Union européenne, lorsque nous nous sommes posés la question du statut que l’on devait conférer aux officiers de l’état-major européen qui a été constitué la semaine dernière, vous le savez, officiellement. Nous nous sommes posés la question du statut juridique sous lequel ils allaient oeuvrer lorsqu’ils iraient sur les terrains de crise. Je dois vous dire maintenant, simplement, qu’après avoir identifié le problème, nous avons saisi le service juridique de l’Union européenne et nous sommes en train de faire l’inventaire des législations nationales qui s’appliquent pour essayer de voir dans quelle mesure nous pourrons les faire converger. Mais le point de départ est assez dispersé et nous n’avons pas pour l’instant encore trouvé une façon commune de dire les choses et nous n’avons pas trouvé d’entreprise qui permette de faire converger ces législations nationales. C’est un vrai problème, nous l’avons bien détecté, nous allons essayer de le traiter par la bureaucratie européenne sans que ce mot soit négatif.

Général SOUBIROU : Est-ce que quelqu’un veut réagir du côté de nos amis britanniques ou vous-même ?

Général TIESZEN : Je voudrais simplement dire, mon Général, qu’il faut faire une petite clarification sur nos règles d’engagement puisque monsieur a posé une question là-dessus. Nos règles d’engagement américaines au Kosovo, pour donner cet exemple, se situent dans le cadre des règles de l’OTAN. Il y a les règles de la KFOR. Nous les suivons. La différence, c’est que nous mettons l’accent sur le droit de l’autodéfense rapide, sans hésitation. Nous souli-gnons également l’importance de l’utilisation de feu direct mais à n’utiliser que pour sauver des vies. Mais il y a certains pays, au sein de cette même brigade, où on peut aussi utiliser le feu pour protéger certaines personnes importantes qui n’appartiennent pas à nos forces. Parfois, on peut aussi protéger certains sites qui sont des biens matériels, mais la différence est que l’utilisation de nos tirs d’avertissement est très limitée, car ceux-ci peuvent produire une escalade extrêmement rapide de la violence et se transformer très rapidement en tirs directs. Certains pays qui travaillent avec nous étaient très libéraux dans leur utilisation des tirs d’alerte, et ils en ont tiré de nombreux, tous les jours, mais ils se conformaient à leurs règles nationales d’engagement. Mais cela me rendait très nerveux. Nous en avons beaucoup parlé. Bien sûr, nous n’avons jamais changé les règles d’engagement des différentes nations pour autant. Quand je dis "permissifs", je ne veux pas que quiconque puisse penser que ce soit le far west ! Je vous remercie.

Général BARRY : Nous avons appris beaucoup au début des années 90 en Bosnie, et la position britannique est la suivante : les différentes règles d’engagement nationales en termes d’autodéfense ne sont pas un problème. Mais beaucoup de travail a été fait entre nos deux pays et avec l’OTAN pour trouver les règles d’engagement, qui, nous permettent de nous protéger et pour régler les problèmes en 98. Quand on veut vraiment, on trouve toujours un moyen de régler le problème. Et les accords de Dayton ont donné un pouvoir illimité au commandant pour faire sa mission, y compris l’usage de la force létale. Nous avons cependant eu de la chance. C’est que cette capacité d’utiliser la force létale n’a jamais eu à être testée. Quand les Musulmans, par exemple, ont refusé de se retirer de Sarajevo, il y a avait une opération multinationale qui se préparait. On les a prévenus que cette opération multinationale se préparait et, in extremis, ils ont cédé, ils se sont retirés des baraquements dont on voulait les faire partir. La communauté internationale ne veut pas tester la coercition aussi loin. Il ne faut pas oublier les difficultés que cette coercition pourrait induire.

Général PARIS 2 ème section : Ma question s’adresse plus particulièrement aux généraux Barry et Tieszen : la multinationalité suppose le multilinguisme. Autrement, il n’y a pas moyen de se comprendre, ni de recevoir les ordres, et il est bien entendu qu’il est nécessaire d’avoir une langue dominante et des procédures dominantes, à savoir donc des procédures de l’OTAN et l’anglais, on est d’accord. Néanmoins, ce n’est pas tout à fait suffisant, et cela a été souligné tout à l’heure, que, pour une bonne compréhension, il vaut mieux qu’il y ait un échange linguistique possible. Alors voilà ma question : dans cette tendance au bilinguisme ou au multilinguisme, est-ce que du côté anglo-saxon, il n’y a pas un certain frein et une certaine marche à la facilité à n’employer que l’anglais, rien que l’anglais et toujours l’anglais ? Et est-ce que cela ne nuit pas à la cohésion intellectuelle et donc à l’efficacité d’une force multinationale ? Merci.

Général BARRY : C’est nous qui avons inventé l’anglais. En fait, c’était fait délibérément. Le principe général est que dans une force multinationale, l’une des fonctions de leadership est de vendre son plan et son concept d’opérations à ses subordonnés, y compris aux subordonnés qui viennent d’autres pays, d’autres contingents. Et c’est mieux de pouvoir leur vendre la chose dans leur propre langage. Mais, je suis malheureusement désolé que nous, les Britanniques, nous ayons adopté l’anglais et que nous n’avons en fait pas nécessairement fait l’effort d’aller plus loin que cela.

Général TIESZEN : J’ajouterai que pendant de nombreuses années, les Américains étaient coupables de ne parler qu’une seule langue. 20% des Américains ne voyagent jamais à l’étranger. Pour un officier qui a servi 11 ans en Europe et 5 ans dans le Pacifique, je trouve vraiment cela terrible ! C’est vraiment surprenant ! Ayant dit cela, nous sommes tout à fait heureux d’adopter l’anglais comme langue de l’OTAN. Mais nous reconnaissons aussi qu’il y a un grand chemin à parcourir et nous utilisons en fait un nombre important d’interprètes avec nos alliés, mais aussi les peuples des nations avec lesquels nous travaillons. Après tout mon temps de service en Europe, je parle moi-même suffisamment l’allemand. Et il nous faut tous faire mieux que cela. Mais je vous dirai que nous n’avons pas de programme délibéré et "agressif" pour nous conduire à cette étape. Je regarde la manière dont nous nous adressons aux Hongrois et comment, ayant eu une division où personne ne parlait anglais, en fait, une année plus tard, au niveau du corps, toutes les personnes qui étaient au-dessus du rang de commandant avaient la capacité à s’exprimer parfaitement en anglais. Cela est vraiment admirable mais la réalité pour nous, c’est que notre effort à accomplir est devant nous.

Général QUIEL : Il ne faut pas se tromper, la KFOR a parlé et parle toujours 33 langues et c’est correct et c’est normal, parce qu’il y a 33 nations rassemblées, mais pour commander une telle force, il faut une langue. Il faut vraiment maintenant -excusez- moi les Américains et les Anglais et les Canadiens s’il y en a - il faut oublier la culture de ces pays, il faut parler une langue, un instrument tout simplement, et au niveau du commandement, depuis très, très longtemps, je dirais, à partir de la fin de la deuxième guerre mondiale, c’est quand même l’anglais qui s’est imposé, parce que c’est la langue de l’OTAN. Et si on veut aller en concurrence multinationale, si on veut jouer avec d’autres partenaires, on ne peut que parler l’anglais. On peut aimer cette langue ou non, mais c’est l’outil qui s’impose. Cela ne veut pas dire que dans la troupe même, dans les secteurs des brigades, et je sais très bien que les Allemands ont parlé allemand parce qu’il y avait des Autrichiens avec, les Français ont parlé le français, ont même donné des ordres dans leur propre langue, cela est complètement hors de la réflexion première : il faut une langue, et c’est l’anglais !

Général MILLOTAT, adjoint du 2 ème Corps germano-américain : J’ai une ques-tion à notre ami américain. Je vais la poser en anglais c’est plus facile. Vous avez été très, très loin dans votre explication sur le niveau de multinationalité. S’agit-il d’une nouvelle doctrine, d’une nouvelle philosophie ? Parce que les Américains nous disent qu’ils ne donneront jamais en fait de commandement de forces améri-caines à des alliés. Et qu’en fait, sur le terrain, il s’avère que cela n’est pas toujours pratique.

Général TIESZEN : Cela est effectivement précisé dans notre Constitution, depuis que nous sommes devenus une nouvelle nation. Car à l’époque nous ne voulions pas avoir de soldats sous commandement britannique évidemment. Mais sous un commandement français, il s’avère que cela a déjà été effectif. La politique de mon pays à cet égard n’est pas complètement claire. Ce qui s’est passé après Mitrovica était réellement positif en ce sens que cela correspond à l’in-clinaison des forces américaines à travailler sous un contrôle étranger, et cela constitue un encouragement. Nous faisons des opérations extérieures délibérément dans le cadre de la KFOR, au soutien de n’importe quelle nation. Nous avons établi des critères que nous devons satisfaire mais ils sont simplement de bon sens militaire. Il faut naturellement une bonne mission, très claire dans le domaine militaire, elle ne doit pas violer nos intérêts nationaux évidemment, en termes de but, national, politique ou économique. Il doit y avoir un commandement et un contrôle très clairs. On n’a pas bien compris la question du commandement dans l’opération de Mitrovica, parce que cela a été assez rapide et parce que nous avions dit que nous ne céderions pas le commandement de nos unités à des commandements étrangers. En fait, on ne s’est jamais entraîné à le faire. Maintenant, nous nous entraînons à le faire. Donc c’est une question très intéressante et elle est très évolutive dans la communauté nationale militaire. Il y a beaucoup, beaucoup de discussions et mon conseiller politique en sait davantage. Nous allons laisser nos soldats employés sous le commandement de n’importe quelle nation, présente dans cette salle. Mais merci pour cette question parce que, vraiment, elle est excellente. Nous avons évolué sur ce point.

Général THOMANN : Pour la question du général Paris : nous sommes ici pour préparer l’avenir, on parle beaucoup de numérisation du champ de bataille. Il y a un autre avenir à préparer. La langue de l’OTAN est l’anglais parce que l’hyper-puissance américaine a bien sûr - et c’est logique - donné sa langue à cette institution. Je pense qu’on peut garder de l’espoir, en particulier nos camarades espagnols, puisque lorsque le président des Etats-Unis sera un hispano, il y aura peut-être un changement dans l’OTAN. (rires, applaudissements dans la salle)

Général JARDIN, délégué au patrimoine de l’armée de terre : Je voulais préci-ser qu’historiquement, non seulement il y a des Américains qui ont été aux ordres de La Fayette pendant la guerre de l’indépendance, mais qu’en 14/18, des divisions entières ont été sous commandement français, y compris dans la deuxième guerre mondiale, puisque le général de Lattre, commandant la 1 ère Armée française a eu également des divisions américaines sous ses ordres.

Général SOUBIROU : Réversibilité dans l’histoire !

Lieutenant-colonel LEDANCEUR de la direction études et prospectives de l’école d’artillerie : Je veux aussi réagir sur la question des langues, mon Général. Je suis tout à fait d’accord avec le général Quiel : la langue dominante est l’anglais et je remarque que dans la salle une bonne partie des officiers français n’ont pas utilisé les écouteurs. Alors par contre, ce qui pourrait aider, je pense, à une meilleure compréhension, c’est la systématisation des supports écrits, et à l’exercice Guibert, on l’a bien vu, les ordres étaient en anglais, donc si on rate quelque chose à l’oral, on peut le récupérer à l’écrit, et aussi des supports Powerpoint et lors des points de situation de l’exercice Guibert encore, chaque point de situation oral était appuyé sur un support Powerpoint. Maintenant je crois qu’il y a un effort à faire pour nous, les Français, pour évidemment aussi les anglophones, c’est de prendre l’habitude de parler légèrement moins vite que quand on parle entre nationaux. Et là quand on passe d’un état-major à l’autre, que ce soit l’ARRC ou d’autres états-majors et qu’on voit que cette notion là est plus ou moins connue, on a des gens qui parlent extrêmement vite, et là c’est difficile de les suivre, il faut être clair, parce qu’on n’est pas natif de la langue, et d’autres qui prennent la précaution de ralentir légèrement leur diction. Merci.

Général SOUBIROU : La courtoisie comme élément de la multinationalité, cela peut être un élément supplémentaire.

Amiral DUFOURCQ : Un petit témoignage simplement. A l’Union européenne, nous parlons les deux langues de la politique extérieure et de sécurité commune qui sont l’anglais et le français. Cela se fait sans traduction, tout le monde comprend tout le monde et tout se passe très bien. Je crois que ce problème est déjà derrière nous, il est dépassé. La plupart de nos partenaires européens parlent l’anglais qu’ils peuvent et c’est dans cette langue là que nous communiquons, et quand nous, les Français nous parlons par habitude la langue française, nous n’avons pas de diffi-culté à nous faire comprendre non plus. Donc je crois que ce problème est désor-mais dépassé, et en plus, il l’est, je crois, parce que la plupart des officiers qui sont engagés depuis 10 ans sur le terrain de crise ont fait cette expérience du langage un petit peu compliquée, qui n’est ni tout à fait l’anglais traditionnel ni tout à fait l’anglais des procédures de l’OTAN, mais qui permet d’échanger, et je crois qu’il faut maintenant laisser ce débat derrière nous et engager réellement les échanges sur la langue que l’on peut et c’est en général un mauvais anglais.

Général SOUBIROU : Encore une intervention ? Oui ? Professeur ORGON de l’université américaine de Paris : Malheureusement je comprends toutes les connotations françaises, mais ma prononciation est très mauvaise, donc je vais formuler ma question en anglais. Je voulais en fait revenir à votre point sur l’interaction entre les membres de l’OTAN et les membres qui ne sont pas de l’OTAN dans l’ancienne Yougoslavie. Comment faire pour rendre ce partenariat pour la paix vraiment opérationnel, pour combler l’écart entre les membres qui sont de l’OTAN et ceux qui n’en sont pas en termes de connaissances pour les deux parties ?

Général TIESZEN : Je ne suis pas sûr de pouvoir vraiment répondre à cette question, peut-être que mon ami le peut. Je sais qu’il y a de nombreux contacts avec les nouveaux membres qui sont en cours d’intégration comme les Hongrois, les Tchèques et les Polonais. On travaille beaucoup. Mais en ce qui me concerne, au Kosovo avec les Russes, les Ukrainiens et autres nations, on n’a pas eu d’initiatives dans leur direction. La seule façon d’opérer avec eux de façon efficace serait, grâce au contingent assez important d’interprètes, d’envoyer de l’information, en vendant en fait mes propres offices de renseignements et de détacher mes équipes de liai-son pour les soutenir. Mais cela coûte très cher ! Je suis d’accord qu’il faut faire davantage. Je ne sais pas ce que l’on fait, mais en tout cas, il est clair qu’il faut qu’on progresse.

Amiral DUFOURQ : Je pourrais évoquer très bien ce point d’autant plus que le partenariat pour la paix est un choix collectif des 16 devenus bientôt 19 et que ce travail de réunification militaire du continent européen est en cours actuellement, il se traduit essentiellement par des contacts multipliés avec tous nos partenaires du partenariat pour la paix. Cela se traduit, vous le savez bien, par toute une série d’activités dont la première consiste essentiellement à faire connaissance. Et faire connaissance par les hommes, par les structures, en les associant à notre réflexion, en leur apprenant nos procédures, et il y a toute une série de moyens pour ce faire, il y a des centres un peu partout, il y a des séminaires, il y a des exercices. Tout ceci se fait aujourd’hui très bien et je dirai que l’assimilation est en cours. Je dois dire que de ma propre expérience, il me semble que, de toute façon, il y a un problème de génération. Il faudra attendre qu’un certain nombre de générations passe, qui avait l’expérience d’une autre forme de multinationalité, peut-être dans le centre de l’Europe ou dans l’Europe de l’est, pour que progressivement s’éta-blissent comme une règle et une base commune les manières et les procédures de l’OTAN, comme culture générale militaire de toute l’Europe. Et je crois que ceci se fait lentement, se fera avec, je dirais, le phénomène très classique d’ouverture des frontières. La mondialisation est là pour nous aider, il y a tous les instruments techniques. Tout ceci me paraît devant nous. Je crois que la communauté de travail dans les Balkans accélère ceci très rapide-ment et les 33, 37 ou 50 pays qui participeront aux KFOR 3, 4, 5, 6, sont là pour faciliter le terrain et l’aménager. Donc je crois que ceci est en cours, c’est une acti-vité collective, ça se passe bien et nous en tirerons tout le bénéfice en terme de cul-ture militaire.

Général SOUBIROU : Je pense que ce sera la dernière question avant le déjeuner.

Général MARCHAND : Ce ne sera pas une question mais j’ai l’impression d’être malheureusement seul dans cette salle à pouvoir répondre sur le Partenariat pour la Paix qui est une activité de l’OTAN. J’ai eu, jusqu’à il y a deux ans, la responsabilité de conduire le volet militaire de ce partenariat, et pour répondre à ce monsieur, je peux dire que c’est un instrument remarquable mis en place par l’OTAN pour accroître, pour acquérir l’interopérabi-lité entre les pays OTAN et les pays non OTAN, qu’on appelle les pays membres du partenariat pour la paix qui signent un engagement très complet. Il y a donc tout un programme qui couvre des exercices et des activités en commun, des cours. Il y a un échange d’officiers. Des états-majors OTAN accueillent même des cellules du partenariat pour la paix. Depuis, Washington, en 1999, a développé la multinatio-nalité des grandes unités, et je pourrais détailler un nombre important d’activités offertes par l’OTAN. Je dis simplement que beaucoup est fait et je vous invite à lire ce programme qui comprend, si je me souviens bien, plus de 2000 propositions d’activités chaque année offertes aux partenaires. C’est tout ce que je voulais dire, merci.

Général SOUBIROU : Je veux simplement avant de nous disperser pour le déjeuner remercier tous les intervenants présents à cette tribune. Ils ont répondu avec beaucoup de franchise et d’ouverture d’esprit aux questions qui ont été posées, de façon très directe. Cet après-midi, nous nous retrouverons pour débattre des moyens nécessaires à la mise en oeuvre d’une éventuelle vision commune des opérations. Les travaux de la seconde table concerneront en effet la question de l’approche capacitaire de la gestion européenne des crises. Comme pour la première table ronde, c’est avec un souci constant d’ouverture que nous aborderons ces thème, mais je laisserai le soin au général Lebourg, mon adjoint pour la doctrine, de diriger cette deuxième table ronde.


Source : Forum de doctrine militaire 2001 : Vers une vision européenne d’emploi des forces terrestres, CDES, Ministère de la Défense http://www.cdes.terre.defense.gouv.fr