Les réactions chinoises à la NMD

Le projet NMD a suscité une très vive réaction de Pékin qui y voit une atteinte directe à la crédibilité de sa dissuasion nucléaire. La doctrine nucléaire chinoise est en effet fondée sur le non-emploi en premier, les forces nucléaires n’étant destinées, d’après le discours officiel, qu’à constituer une capacité de riposte devant dissuader une éventuelle attaque nucléaire. Aussi la Chine n’a-t-elle développé qu’un petit nombre de missiles stratégiques intercontinentaux. Ces missiles à tête unique, dont le nombre ne dépasserait pas 20, fonctionnent de surcroît avec un carburant liquide ne leur permettant pas d’être lancés avant un délai minimal de mise en condition.

De fait, la NMD, y compris dans sa phase initiale, anéantirait la capacité de dissuasion nucléaire de la Chine vis-à-vis des Etats-Unis puisque le nombre de missiles intercontinentaux chinois serait insuffisant pour saturer la défense antimissiles américaine.

L’hostilité de principe de la Chine est considérablement renforcée par des préoccupations plus immédiates tenant à l’éventualité du déploiement de défenses antimissiles de théâtre en Asie de l’est. En effet, de tels systèmes pourraient réduire l’efficacité des missiles balistiques de portée intermédiaire, inférieure à 5 000 km, que la Chine a développés, modifiant ainsi son rapport de force stratégique avec Taïwan ou le Japon, si ces derniers venaient à bénéficier d’un " bouclier " américain. Derrière la dénonciation de la NMD, la Chine vise donc certainement plus encore les programmes de TMD qui pourraient être déployés dans la zone et y amoindrir ses moyens de pression.

La Chine tire donc argument des programmes américains de NMD et de TMD pour annoncer, à titre de réplique, un renforcement de ses forces nucléaires. Un tel renforcement est, en réalité, déjà en marche depuis plusieurs années, la Chine étant la seule des cinq puissances nucléaires reconnues à développer son arsenal, principalement dans deux directions : les missiles mobiles et l’emport de têtes multiples par les missiles stratégiques.

Les équilibres régionaux en Asie

La perspective d’un renforcement des capacités balistiques et nucléaires chinoises, qu’il intervienne en réaction aux programmes américains de NMD et de TMD ou que ces derniers servent à justifier une option prise antérieurement, est incontestablement un facteur majeur dans l’évolution des équilibres régionaux en Asie.

La réaction de la Corée du Nord face à la NMD est également un élément important, en particulier si elle cherchait à sophistiquer davantage encore ses capacités balistiques en vue de forcer les défenses antimissiles américaines.

Aussi n’est-il pas exagéré de penser que les conditions d’une course aux armements en Asie sont réunies, les programmes américains de défense antimissiles intervenant moins comme l’élément déclencheur que comme un facteur d’entretien de ce processus.

L’acquisition d’un système de défense antimissiles de théâtre par la Corée du Sud semble actuellement exclue. La question se pose plus directement pour Taïwan et pour le Japon, fortement sensibilisé à la menace balistique depuis le tir nord-coréen du 31 août 1998. Le Japon s’est ainsi engagé, en août 1999, sur le développement avec les Etats-Unis du système de défense naval Navy theater wide (NTW) . Cette décision a suscité néanmoins un vif débat interne, les opposants à la TMD craignant une déstabilisation des équilibres régionaux.

En Asie du sud, la politique chinoise ne saurait laisser l’Inde sans réaction et pourrait également, par contrecoup, influencer la politique nucléaire du Pakistan. L’Inde pourrait ainsi se diriger vers deux voies possibles : l’accélération de son propre programme nucléaire et balistique ou l’acquisition de systèmes de défense antimissiles, par exemple auprès de la Russie. Ici encore, les programmes américains de défense antimissiles ne sont pas étrangers à une logique de course aux armements.

Les équilibres régionaux au Moyen-Orient

Moins directement intéressé que l’Asie, le Moyen-Orient voit ses équilibres également concernés par les programmes de défense antimissiles. Il semble cependant que la NMD participe moins que les programmes de défense antimissiles de théâtre à l’évolution du contexte régional.

Rappelons qu’Israël s’est fortement engagée dans la TMD en développant avec les Etats-Unis le programme Arrow, dont une première brigade expérimentale est déjà en service, et en envisageant l’acquisition de Patriot PAC 3. Israël et les Etats-Unis développent également conjointement le laser antimissiles THEL (Tactical High Energy Laser). D’autres alliés des Etats-Unis, particulièrement des pays du Golfe, pourraient être intéressés par l’acquisition de défenses antimissiles de théâtre alors que plusieurs pays arabes, ainsi que l’Iran, pourraient en retour se tourner vers l’acquisition d’un système russe de défense antimissiles de théâtre.

La défense antimissiles prend donc une importance croissante au Moyen-Orient, encourageant parallèlement la poursuite des programmes balistiques en cours, particulièrement en Iran.


Source : Sénat (France) : http://www.senat.fr