« Le coût mortel des bombardements sélectifs »

The Deadly Cost of Selective Bombing
Los Angeles Times (États-Unis)

[AUTEUR] Concepteur d’une théorie originale des relations internationales qui affirme la prééminence de la géoéconomie sur la géopolitique, Edward N. Luttwak est membre du National Security Study Group du département de la Défense états-unien. Il est également membre du Center for Strategic and International Studies.

[RESUME] Les morts américaines et britanniques, les soldats alliés capturés, les bavures, l’attaque à la grenade d’un soldat contre ses propres officiers ne sont que des incidents entourant un événement plus large : l’avancée inexorable des troupes états-uniennes vers Bagdad et celle des troupes anglo-américaines vers Bassora. Chaque mort est certes une tragédie, mais dans cette guerre leur nombre peut être perçu comme insignifiant.
Cela peut s’expliquer par le fait que la résistance est faible car un tiers de l’armée irakienne a refusé de combattre. Aucune armée n’a avancé aussi vite dans l’histoire. L’offensive actuelle est même plus rapide que celle de Rommel en 1942 alors que la vitesse des chars n’a pas varié depuis cette époque. L’augmentation de la vitesse vient donc de celle des communications et de la prise de décision. Si on ajoute à cela que les divisions irakiennes se sont dispersées afin d’éviter les bombardements, nos troupes ne risquent pas de contre-attaque massive.
Il existe malgré tout un problème : les bombardement ciblés, conçus pour éviter de faire trop de dommages collatéraux ont laissé en place tous les systèmes de commandement et de surveillance du régime, lui permettant de continuer à contrôler la population de Bagdad. Il est donc peu probable qu’un soulèvement populaire aide nos troupes dans la ville. Les bombardements ciblés sont une erreur car la perpétuation du régime va faire plus de victimes que les dommages collatéraux. Cette situation va permettre également aux Irakiens d’organiser une défense de rue plus efficace pour eux. En outre, l’absence de bombardements des hauts immeubles implique une sécurisation étage par étage qui va rendre la libération plus longue et sanglante.
Cela ne permettra pas de faire un Stalingrad sur le Tigre, mais il faut peut-être réviser les listes des cibles à Bagdad.

« Choc, crainte et suffisance »

Shock, Awe and Overconfidence
Washington Post (États-Unis)

[AUTEUR] Ralph Peters est un officier états-unien retraité, auteur récemment de Beyond Terror : Strategy in a Changing World. Il est un contributeur régulier du New York Post.

[RESUME] L’avancée des troupes vers Bagdad est impressionnante et la guerre sera finie dans quelques semaines, pour terminer le nettoyage dans quelques mois, malgré les erreurs des conseillers de Donald Rumsfeld.
La plupart des guerres commencent avec des théories pleines de charme qui volent en éclat face à la réalité. Aujourd’hui, nous suivons la théorie du « Shock and Awe » dont les lacunes sont cachées par la compétence et la détermination de nos militaires. Selon cette théorie, l’arsenal militaire est si développé technologiquement que les bombardements aériens suffisent à briser la résistance de l’adversaire en le frappant psychologiquement, en affectant ses infrastructures et en le forçant ainsi à se rendre.
Cette théorie marcherait sans doute très bien contre la Belgique, mais pas contre l’Irak car Saddam Hussein et son cercle intérieur savent qu’ils ne peuvent pas se rendre et qu’ils n’ont donc rien à perdre. Les hauts fonctionnaires du département de la Défense états-unien auraient dû y penser à l’avance. Il va donc falloir vaincre l’Irak à l’ancienne, c’est-à-dire en tuant les dirigeants et en détruisant leurs instruments de pouvoir, même si c’est en utilisant des armes modernes. La théorie du « Shock and Awe » est certes attrayante politiquement et d’un point de vue humanitaire, mais elle a retardé les frappes sur les cibles militaires, laissant croire aux militaires irakiens qu’ils pouvaient gagner. Maintenant nos troupes vont devoir faire face à de rudes combats à Bagdad.
L’armée de l’air a réalisé un travail remarquable et elle est indispensable, mais les forces au sol le sont également pour prendre les puits de pétrole, les aéroports, les ponts et forcer la décision. Malheureusement, à cause de l’entêtement de Rumsfeld, il n’y a pas assez de troupes au sol, en dépit des requêtes de l’état-major. Si nous en avions eu plus, selon des militaires hauts placés, nous aurions pu sécuriser les routes et il n’y aurait pas eu de prisonniers de guerre américains. Si Rumsfeld ne les a pas écoutés, c’est parce que le secrétaire à la Défense et ses conseillers espèrent diminuer les frais sur les troupes au sol pour consacrer les fonds aux nouvelles technologies. Cette guerre était censée prouver que ses théories étaient justes.
Aujourd’hui, les troupes au sol doivent foncer en Irak pour éviter une catastrophe économique et écologique. Cette guerre prouve qu’on a toujours autant besoin des troupes au sol.

« l’ONU se tient prête à aider »

The UN stands ready to help
International Herald Tribune (États-Unis)

[AUTEUR] Shashi Tharoor est romancier et vice-secrétaire général de l’ONU pour la communication et l’information publique.

[RESUME] Les déclarations de Kofi Annan en faveur du peuple irakien n’étaient pas que des vœux pieux, mais la mise en évidence d’un enjeu humanitaire à relever. L’ONU, dont certains pronostique la mort, se prépare avec toutes ses agences (le HCR, l’OMS, l’UNICEF, le Programme alimentaire mondial) à gérer la crise humanitaire.
En 20 ans, l’Irak a connu deux guerres. Il est en train d’en subir une troisième après 12 ans de sanctions punitives. Le pays manque de tout aujourd’hui. D’après l’UNICEF, un enfant sur cinq souffre de malnutrition, plus de 60 % de la population dépend du programme pétrole contre nourriture et la moitié des femmes enceintes sont anémiques. La guerre va encore empirer cette situation.
L’ONU est prête à accueillir 2 millions de réfugiés dans les pays voisins, qui ne doivent surtout pas fermer leurs frontières. Mais elle souffre d’un manque de moyens car seuls 45 millions de dollars, sur les 123 réclamés par Kofi Annan, ont été débloqués. Quoi qu’il en soit et malgré tout ce que pourra faire l’ONU, la résolution de ces crises repose surtout sur les belligérants. Le secrétaire général a été clair, l’ONU assumera ses responsabilités en matière humanitaire en Irak, mais elle ne fera rien de plus sans mandat spécifique fixé par le Conseil de sécurité.

« Notre devoir maintenant est de diminuer les souffrances du peuple d’Irak »

Our duty now is to minimise the suffering of the people of Iraq
The Independant (Royaume-Uni)

[AUTEUR] Clare Short est secrétaire d’État britannique au développement national dans le gouvernement travailliste de Tony Blair. Cette tribune est adaptée de son discours prononcé devant la Chambre des communes britannique.

[RESUME] Les troupes du Royaume-Uni et des États-Unis doivent remplir leur devoir en matière de soutien humanitaire au peuple d’Irak dans les zones qu’elles occupent. C’est pourquoi il faut restaurer au plus vite le programme pétrole contre nourriture. Il permet la survie de 16 millions d’Irakiens en leur fournissant de la nourriture, de l’eau, des médicaments et d’autres produits de base.
Dans le même temps, nous préparons la reconstruction de l’Irak après le départ de Saddam Hussein. Pour cela nous aurons besoin de la communauté internationale. Il faut une résolution de l’ONU pour que la Banque mondiale, le FMI et les autres États puissent s’engager.

« La justice dans l’après-guerre »

Justice In the Aftermath
Washington Post (États-Unis)

[AUTEUR] David J. Scheffer est vice-président de l’U.N. Association of the USA et ancien ambassadeur spécial sur la question des crimes de guerre.

[RESUME] La question de la justice dans l’Irak de l’après-guerre a été soulevé par les interrogations sur le sort des prisonniers américains en Irak. Elle a déjà été étudiée à Washington, mais l’opinion publique n’en a pas entendu parler.
Le Pentagone souhaite simplement un tribunal militaire états-unien qui condamnera à mort Saddam Hussein et ses collègues pour les atrocités commises pendant 25 ans ; une justice des vainqueurs susceptible de mettre le feu à l’opinion publique arabe. Pour sa part, le département d’État voudrait créer une justice irakienne ou une Cour internationale hybride.
La tentation d’utiliser des tribunaux militaires, construits sur le modèle des « commissions militaires » créées pour juger les terroristes internationaux, est grande. Il faudra y recourir si des Irakiens capturés sont impliqués dans le terrorisme. Cependant nous devrions établir des tribunaux militaires plus conventionnels, chargés de juger les violations du droit de la guerre commis par des troupes irakiennes. Les tribunaux militaires seront constitués par les membres de la Coalition des volontaires. Ils seront efficaces pour juger les criminels de guerre de rang bas et moyens, mais pas les dirigeants du régime.
Pour eux, il faut créer un tribunal ad hoc pour juger à la fois les crimes du conflit récent et 25 ans d’atrocités. La constitution de ce tribunal pourrait également servir à réparer les liens entre George W. Bush et le Conseil de sécurité. La Cour criminelle internationale, elle, ne pourrait pas juger les crimes commis avant le 1er juillet 2002. Le Conseil de sécurité devrait également limiter la juridiction du tribunal aux crimes des dirigeants irakiens et ne pas s’attarder sur les plaintes douteuses concernant le comportement des forces de la Coalition durant la Guerre du Golfe et l’opération Liberté irakienne. Le Conseil de sécurité doit prendre des décisions pragmatiques et cette fois ça peut marcher.

« Le juge et le jury de Saddam »

Saddam’s judge and jury
Washington Times (États-Unis)

[AUTEURS] David Rivkin et Lee Casey sont avocats au cabinet Baker & Hostetler à Washington. Ils ont été membres du département de la Justice sous les administrations Reagan et Bush père.

[RESUME] Le régime de Saddam Hussein est en train de s’effondrer. La Coalition va bientôt devoir décider de son sort et de celui de la direction du parti Ba’as s’ils survivent à la guerre. Les Irakiens auront sans doute envie de les mettre en pièces comme les Français l’avaient fait avec la princesse de Lamballe pendant la Révolution, mais les Bagdadis se comporteront mieux que les Parisiens.
Il faudra les juger devant un tribunal et, dès lors, quatre possibilités s’offrent à nous :
- Une cour militaire sur le modèle du tribunal de Nuremberg.
- Un tribunal ad hoc de l’ONU comme pour la Yougoslavie et le Rwanda.
- La Cour criminelle internationale de La Haye.
- Une cour nationale irakienne.
Malgré les réclamations des activistes internationalistes, seule une cour irakienne apportera la justice et contribuera à la démocratisation. Les Irakiens ayant été les principales victimes de Saddam, c’est à eux de le juger sous l’autorité d’un gouvernement provisoire. Ce tribunal pourrait représenter les communautés et être aidé par l’assistance technique de la Coalition, qui devra aussi s’assurer que le procès ne dégénère pas en justice « révolutionnaire ».
Un tribunal militaire sera réclamé par beaucoup, mais il ne pourrait juger que les crimes de guerre et il serait accusé d’être une justice de vainqueurs. Un tribunal ad hoc de l’ONU n’est pas plus souhaitable car il nécessite l’accord du Conseil de sécurité (et donc un nouveau veto français) et aurait un style trop colonial (le tribunal sur la Yougoslavie ne comprend aucun habitant de l’ancienne Yougoslavie). Enfin, la Cour criminelle internationale est la pire des solutions : il faudrait également l’accord de la France, la Russie et la Chine et parce que les États-Unis jugent, à juste titre, qu’il ne faut pas que cette cour devienne une institution. En outre, cette cour ne pourrait pas juger les crimes commis avant le 1er juillet 2002 et donc le gazage des Kurdes dans la fin des années 80.
En soutenant la création d’un tribunal irakien, les États-Unis montreront également aux activistes internationalistes que les juridictions nationales sont aptes à juger les violations des droits de la guerre, les génocides et les crimes contre l’humanité.

« Meurtre dans la 101ème division »

Murder in the 101st Airborne
Jerusalem Post (Israël)

[AUTEUR] Daniel Pipes est directeur du Middle East Forum et auteur de Militant Islam Reaches America. Il est collaborateur de Benador Associates et a fondé Campus Watch, une organisation dont le but est de soutenir la vision néo-conservatrice du Proche-Orient dans les universités états-uniennes. Voir à ce sujet, l’investigation du Réseau Voltaire : « Le Centre pour la politique de sécurité : les marionnettistes de Washington ».

[RESUME] L’attaque du sergent Hasan Hakim Akbar contre ses camarades de la 101ème division était minutieusement préparée. Elle a fait un mort et 15 blessés. Les premiers éléments d’enquête laissent penser que le sergent Akbar, afro-américain converti à l’Islam, s’est identifié à l’ennemi irakien contre les troupes états-uniennes. Selon le Los Angeles Times, Akbar aurait déclaré après son arrestation : « Vos gars viennent dans nos pays pour violer nos femmes et tuer nos enfants ». Tous les éléments concordent pour affirmer qu’Akbar ne voulait pas faire cette guerre en raison de sa religion.
Cet incident soulève deux problèmes. Tout d’abord, on peut constater que, comme dans tant d’autres cas, le gouvernement états-unien a attribué cet acte de violence à une crise personnelle d’un individu et ne le lie pas à la foi. On ne peut certes pas connaître ses motifs profonds, mais il ne fallait pas ignorer qu’ils tirent leurs racines dans une violence politique. Les officiels à Washington refusent encore de voir ce qui leur saute aux yeux.
Ensuite, l’incident Akbar démontre que certains musulmans dans les services gouvernementaux états-uniens ont des allégeances suspectes. Cela est étayé par l’affaire Gamal Abdel-Afiz, un agent du FBI qui a refusé deux fois de mettre sur écoute des hommes suspectés de financer les militants de l’Islam terroristes.
L’ennemi est déjà dans notre camp, aurons-nous la volonté de l’arrêter avant qu’il ne frappe encore ?

« Dessiner la carte d’un Union Européenne réorganisée »

Unrolling the map of a rejiggered EU
The Japan Times (Japon)

[AUTEUR] David Howell est ancien ministre britannique et ancien président de la Commission des affaires étrangères de la Chambre des communes. Il est maintenant membre de la Chambre des Lords.

[RESUME] L’une des premières victimes de la guerre en Irak est l’unité de l’Europe. En effet, il existe désormais deux camps : d’un côté la France, l’Allemagne et la Belgique et de l’autre presque tous les autres pays d’Europe. La division est plus profonde que la simple question irakienne et tire ses racines dans la définition de l’Union et dans ses liens avec les États-Unis.
La France et l’Allemagne voient l’Europe comme un contrepoids à l’hégémonie américaine alors que les autres États membres la voit comme un renforcement de l’OTAN. Certains commentateurs, comme Robert Kagan, affirment qu’un grand fossé sépare désormais les États-Unis, croyant en la force pour répandre la démocratie et les valeurs occidentales, et l’Europe, faible partisane du compromis. Cette analyse est fausse car la Grande-Bretagne et les pays de l’Est demeure pro-américains. Il ne faut pas avoir une vision monolithique du continent.
La division de l’Europe a encore été aggravé par la déclaration de Jacques Chirac contre les pays de l’Est. Cependant, la crise actuelle marque simplement la fin de la domination franco-allemande sur l’Europe. Le Royaume-Uni a un rôle d’équilibre à jouer dans la reconstruction de l’Europe. Les liens entre l’Allemagne et la Grande Bretagne doivent être plus étroits et la France doit cesser de vouloir construire une Europe à son image.
L’Europe doit devenir plus démocratique, moins préoccupée par sa place dans le monde et plus attachée à la prospérité sur le continent. L’Europe doit participer à la sécurité du monde en harmonie avec les États-Unis.