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Le général Peter J. Schoomaker

Le secrétaire à la défense, Donald Rumsfeld, devrait confirmer prochainement la nomination du général Peter J. Schoomaker comme chef d’état-major de l’Armée de terre. Bien qu’elle mette fin à plusieurs mois d’incertitude, cette décision, loin de calmer le malaise des officiers supérieurs, suscite une véritable fronde.

Voilà deux ans que le chef d’état-major de l’Armée de terre, le général Eric Shinseki, s’affronte au secrétaire à la Défense et à son cabinet civil. Donald Rumsfeld entend poursuivre la réduction des effectifs -qui sont déjà passés de 900 000 à 500 000 hommes- et la compenser par l’acquisition d’armements de haute technologie. Une réforme qui est peut être basée sur une vision stratégique nouvelle, mais qui semble aussi liée à des intérêts économiques particuliers : Donald Rumsfeld fut longtemps administrateur de la Rand Corporation, le think-tank des marchands d’armement high-tech. Quoi qu’il en soit, il a décidé d’annuler les programmes de modernisation du parc des blindés et de déplacer les crédits vers les projets d’armement du futur. Ainsi, le Crusader, un blindé automoteur d’artillerie, ne sera pas construit. Rumsfeld n’en a averti le général Shinseki que quelques heures avant d’en faire l’annonce publique. Cependant, cette décision politique, prise sans véritable consultation de l’état-major, remet en cause l’ensemble de la tactique de combat. L’état-major s’était donné comme objectif de « dominer la bataille de manœuvre » en se dotant d’engins très mobiles permettant de produire un effet de masse avec des troupes réduites. C’est pourquoi, il avait été prévu de remplacer les Paladin avec des Crusader et de les appuyer avec des hélicoptères Apache, qui ont déjà été achetés.

Le deuxième clash est intervenu à propos de la stratégie en Irak. Rumsfeld souhait faire une démonstration de sa doctrine militaire de suprématie de la technique sur le nombre. Au contraire, l’état-major envisageait une guerre coloniale, exigeant un fort déploiement de troupes. En définitive, le secrétaire à la Défense imposa ses vues en affirmant qu’il ne s’agissait pas du tout d’une opération de ce type, mais d’une guerre de libération où les troupes états-uniennes pourraient s’appuyer sur la coopération de la population. On sait que l’épreuve du feu donna raison aux militaires contre les civils : dans un premier temps, la Coalition se trouva incapable de vaincre la résistance irakienne. Il fallut stopper l’offensive et acheminer d’importants renforts. De nombreux officiers accusèrent Rumsfeld d’avoir exposé inutilement la vie des boys. Le secrétaire à la Défense n’eut pourtant pas à pâtir de son erreur, car l’Irak se rendit soudainement, interrompant tout combat, après que le Pentagone eut corrompu des généraux de la Garde de Saddam Hussein.

Et puis, il y eut la goutte d’eau qui fit déborder le vase. Selon nos informations (cf. Tribunes Libres internationales du 9 avril 2003), Donald Rumsfeld demanda au général Shinseki, dont les hommes étaient déployés dans tout l’Irak, de « placer », puis de « découvrir » des armes de destruction massive ; ce que l’officier refusa vertement, avant de présenter sa démission. Rumsfeld se tourna vers le chef d’état-major adjoint, le général John M. Keane, qui refusa à son tour et présenta également sa démission.

Les opérations militaires en Irak n’étant pas terminées, ces démissions furent refusées. Il fut convenu que Shinseki se retirerait normalement pour prendre sa retraite, en juin, et que Keane demanderait d’être relevé de ses fonctions au motif qu’il souhaiterait se consacrer à son épouse, gravement malade. Donald Rumsfeld commença alors à leur chercher des successeurs. Compte tenu du prestige et de l’autorité qui s’attachent à ces postes, cela n’aurait pas du être difficile : quelle apothéose pour tout officier de terminer sa carrière comme chef d’état-major ? Il n’en fut rien, les officiers supérieurs de l’Army se liguant ensemble pour contraindre Rumsfeld à abandonner ses projets de réforme.

En quelques semaines, le général Tommy Franks (commandant le CENTCOM), le général B.B. Bell (commandant les forces stationnées en Europe), le général James Campbell (commandant les forces du Pacifique), le général Larry Ellis (de l’USAFC), le général Philip Kensiger (commandant les forces spéciales de l’Army) et le général John Abazaid (n° 2 du CENTCOM), faisant corps, déclinèrent cette promotion.

D’après nos sources, aucun membre du cabinet du secrétaire à la Défense n’a assisté mercredi 11 juin à la cérémonie de départ du général Shinseki. Devant ses pairs, le chef d’état-major partant a réfuté les accusations de Donald Rumsfeld selon lesquelles lui et son adjoint auraient refusé de se soumettre au pouvoir civil. Il a souligné que les militaires se devaient d’obéir au pouvoir politique, mais que celui-ci devait lui-même respecter des règles.

Contournant la fronde des officiers supérieurs, Donald Rumsfeld a décidé de rappeler le général à la retraite Peter J. Schoomaker pour remettre de l’ordre dans l’Army. Il est évidemment contraire aux usages de nommer à un poste d’active de si haute importance un officier retraité. Il existe néanmoins des précédents historiques, tous liés à des situations particulièrement conflictuelles.

Schoomaker est un homme de l’ombre qui n’était pas destiné en principe à assumer des fonctions si publiques. Il fut le commandant en chef des Forces spéciales. Misant sur l’esprit d’initiative de ses hommes, il mit au point des méthodes originales d’entraînement : placer les recrues dans des situations inédites et dangereuses, pour lesquelles elles n’ont pas été formées, et voir comment elles se débrouillent. Cette liberté et cette cruauté exercèrent une véritable fascination dans tous les milieux militaires. Cependant, en apprenant à ses hommes à s’affranchir des règles, il récolta le meilleur et le pire. La plupart des crimes commis par l’armée des États-Unis au cours des dernières années est imputable aux Forces spéciales. Schoomaker lui-même a la pire réputation. Il est apparu qu’en 1993, les policiers du FBI qui donnèrent l’assaut de la propriété de la secte des Davidiens, à Waco, étaient placés sous ses ordres. Par un décret dérogatoire, le président Clinton avait levé l’interdiction faite aux militaires d’intervenir dans les affaires intérieures et avait mandaté le général Shoomaker pour éliminer les Davidiens que l’on pensait liés à un complot d’une faction de la CIA. L’assaut se transforma en carnage.

Schoomaker est aussi le théoricien d’une approche nouvelle de la guerre. Ayant participé, jeune, à l’opération désastreuse de récupération ratée des otages états-uniens de l’ambassade de Téhéran, il en conclut que l’important n’est pas tant ce que l’on fait que l’image que l’on donne. En 1998, dans un célèbre article de Defense Issues, il écrivait : « Dans le futur, les opérations psychologiques emploieront une approche centrée sur CNN, déployant de petites équipes qui pourront remonter à un réseau d’experts en appui et disséminer des informations rapidement par satellite, Internet, télévision, radio et autres médias ».

À n’en pas douter, le général Schoomaker est l’homme dont Donald Rumsfeld avait besoin. Il répugne aux batailles rangées et est prêt à dégraisser l’Army. Il est apte à monter des opérations de dernière minute, à expédier des commandos dans des zones de conflit, à y réaliser des missions ponctuelles hyper-médiatisées, et à laisser le chaos derrière lui. Il est même apte à trouver en Irak les armes de destruction massive que les généraux Shinseki et Keane ont refusé d’y apporter.