La présidente rappelle le protocole de publicité des travaux de la commission d’enquête et fait prêter serment à M. Saladin.

Mme Nelly OLIN, Présidente. - Je vous donne très volontiers la parole pour votre exposé.

M. SALADIN. - L’exposé que je vais vous faire est le résultat de l’expérience d’un clinicien. C’est à force d’être confronté à des jeunes en difficulté que je me suis interrogé sur l’origine de ces difficultés et que j’ai déroulé la pelote. Je suis directeur de thèse à l’Université de Rouen et j’ai dirigé une thèse sur le cannabis, qui a été soutenue par le Dr Jacques Chamayou en septembre 2002 et qui fait l’état des lieux des découvertes scientifiques sur le cannabis. Nous avons travaillé à ce sujet pendant deux ans ensemble et je remettrai bien entendu cette thèse à la commission.

Je vais commencer par vous faire un petit historique très rapide et très intéressant.

Il est étonnant de constater que le cannabis est une substance qui voyage avec l’humanité depuis très longtemps. Les Hindous avaient fait de Shiva le dieu de la destruction et le seigneur du cannabis.

Hippocrate, qui est à l’origine de la médecine, fut consulté par les Scythes, une peuplade indo-européenne, qui se plaignaient de langueur, d’un manque de dynamisme, d’asthénie et de dépression. Hippocrate ne comprit pas alors d’où cela venait, mais on comprendra 2 500 ans plus tard : les Scythes ont l’habitude, dans leurs cérémonies religieuses, de brûler du chanvre indien dans des vasques et de se droguer au cannabis.

Pour la petite histoire, j’ajoute que les Scythes sont la seule peuplade indo-européenne qui pratique des sacrifices d’enfants.

Je passe aux Chinois. La dynastie Chou, 700 avant Jésus-Christ, décident que le cannabis est Ying et Yang, c’est-à-dire un remède-poison. Le désir des empereurs de ne pas soigner avec des remèdes-poisons aux résultats jugés problématiques les fait opter pour l’acupuncture. C’est ainsi que l’acupuncture est née du refus du cannabis.

Les Assyriens utilisent le cannabis. Ils envahissent Israël et déportent les juifs à Babylone en 723 avant JC. Les juifsobservent que le cannabis n’a pas des effets fantastiques sur la population, se passent le mot et attendent. Cent ans plus tard, les Assyriens disparaissent de l’histoire.

J’en arrive à l’islam, qui a déclaré l’alcool interdit. C’est pourquoi les musulmans se jettent dans les bras du cannabis. De nombreux chefs musulmans essaient alors de se débarrasser du cannabis mais n’y arrivent pas. Selon le grand historien arabe Al Magrizi, le cannabis fut utilisé en Egypte à partir du 13e siècle. L’usage généralisé de cette plante coïncida avec une période de décadence économique et sociale au cours de la dynastie des Mamelouks, menant le pays vers la domination de l’empire Ottoman jusqu’au début du 19e siècle.

Il est probable que l’usage du haschich devait poser des problèmes sociaux, car plusieurs sultans tentèrent d’en enrayer l’extension. C’est ainsi qu’au 14e siècle, l’émir Soudouni Schekhouni ordonna en vain d’en arracher les plans.

Il est intéressant aussi de noter que plusieurs émirs avaient demandé aux gens qui utilisaient le cannabis, avant de venir les consulter, de faire un sevrage de deux mois du cannabis, parce qu’ils avaient constaté que, lorsque les jugements étaient pris, ils n’étaient pas suivis d’effet. Vous comprendrez pourquoi ensuite.

L’Afrique noire a été gagnée au cannabis par les marchands musulmans, mais l’Afrique de l’ouest ne l’aurait connu qu’à partir de 1945, avec le retour de ceux qui avaient combattu en Asie avec les Anglais.

Je citerai aussi les Mongols, qui ont conquis la secte du vieux de la montagne. Celui-ci faisait régner la terreur dans le Moyen-Orient en envoyant des "Haschaschins" (d’où l’étymologie du mot "assassins") assassiner des cibles de choix et il a été défait par les Mongols. Ceux-ci ont réussi à s’emparer de la forteresse d’Alamut, mais ils ont vu une herbe amusante et l’ont emmenée chez eux. Cent cinquante ans plus tard, les Mongols disparaissaient de l’histoire.

J’en arrive à Moreau de Tours et au scientisme de 1850. A ce moment-là, on s’aperçoit qu’en fumant du haschich (voir Théophile Gautier et les Haschichins), on provoque la folie. Moreau de Tours, qui est considéré comme le fondateur de la psychiatrie moderne, se dit que, puisqu’on peut créer la folie, on va pouvoir la soigner. Moreau de Tours fait alors une description somptueuse et précise sur le plan clinique de l’intoxication au cannabis qui devient un ouvrage de référence. Je vous en cite un petit passage qui montre à quel point les altérations par rapport au temps et à l’espace sont importantes :

"Mahomet, emporté soudainement par les fantaisies d’une vision, culbute une jarre d’eau qui se trouvait près de lui. La chute avait presque vidé le vase dès le commencement du somnambulisme du prophète. Il aperçut toutes les merveilles du ciel et de la terre et, lorsqu’il se retrouva dans la vie mondaine, l’eau de la jarre n’était pas encore complètement écoulée."

Je passe aux surréalistes et je ne peux pas résister au plaisir de vous lire ce qu’Aragon écrivait en 1925 dans "La révolution surréaliste" :

"Nous minerons cette civilisation qui nous est chère. Monde occidental, tu es condamné à mort. Nous sommes les défaitistes de l’Europe. Voyez comme cette terre est sèche est bonne pour les incendies. Que les trafiquants de drogue se jettent sur nos pays terrifiés, que l’Amérique au loin croule de ses buildings blancs !

C’est étonnant.

Enfin, dans son préambule, mon thésard m’a écrit un mot pour évoquer les deux cents patients référencés de mon cabinet qui sont en échec psychosocial majeur du fait de leur rencontre avec le cannabis. Je vous le lis :

« Aux 200 destins croisés et aux souffrances parfois extrêmes constatées dans le quotidien d’un cabinet de médecine générale, à ceux qui ont sombré socialement dans l’indifférence générale lorsqu’ils ont rencontré le cannabis pendant que l’opinion martelait que cela n’avait aucun rapport.

À a, b et c, qui sont entrés en psychose après un seul joint et n’en sont pas ressortis.

À d, jeune homme de 20 ans arrivé avec des poux, son eczéma mal soigné, ses internements pour violence, ses flash-back, et qui a vu son état s’améliorer avec la diminution des prises.

À d’, ta maman ne savait pas qu’elle t’attendait. Elle ne savait pas non plus qu’elle t’abîmait définitivement le cerveau. Elle savait quand même qu’elle travaillait dans l’éducation de la jeunesse.

À e, épouse malheureuse d’un fumeur ne désirant pas d’enfant qui finira par s’en séparer.

À f, dont fils et petits-fils sont passés du hasch à l’héroïne et sont tombés dans la misère morale, sociale et matérielle.

À g, jeune homme de 21 ans, devenu agressif et violent avec ses parents et qui en vient à dire devant eux : "Je suis une merde et je resterai une merde" (...)

À m qui, de tête de classe de série scientifique, sera content, quelques années plus tard, d’arriver à préparer l’examen du permis de conduire.

À n, professeur d’éducation physique, qui doit marcher chez lui le dos au mur car son fils se jette sur lui à l’improviste pour l’agresser.

À o, qui en arrivera à marcher nu sous la pluie dans un champ du Pays de Caux pendant un orage et qui refusera les soins, expliquant qu’il est directement connecté à Dieu.

À p qui déclare : Quand je pète les plombs, je pète les plombs et je ne me prends pas pour rien. Depuis que je suis passé de 10 pétards par jour à 4 pétards par jour, c’est moins le brouillard et j’arrive à mieux réfléchir ; je suis plus conscient de ce que je fais.

À q, brillant jeune homme occupant un métier en vue et dont la dépression s’évanouira à l’arrêt de l’usage de cette substance qu’il venait de découvrir.

À r, dont les deux enfants brillants finiront par vivre de petits boulots tout en infligeant de terribles souffrances morales à leurs parents (c’est l’un de mes confrères).

À s, qui ne bat plus sa femme depuis qu’il a arrêté le cannabis. Il était content.

À t, qui a tout cassé dans son quartier et a maintenant un travail qualifié et régulier et pense que tous ses malheurs sont venus du cannabis.

À t’ qui, ayant cessé de fumer, ne peut se résoudre à jeter ses plantes car il les trouve si belles et si charmantes.

À u, dont le fils mineur (15 ans) lui a expliqué que, lorsqu’il serait adulte, il apporterait le bonheur à l’humanité en l’inondant de cannabis.

À v, qui perdra un poste en vue et se rendra compte qu’il faut 18 mois pour être vraiment lavé du cannabis.

À v’, qui élève ses enfants en fumant cinq pétards par jour et déclare qu’elle se rend compte du mal que cela lui fait et qu’elle souhaiterait ardemment pouvoir arrêter mais qu’elle ne semble pas pouvoir se séparer de ce qu’elle considère comme un ami fidèle, un compagnon toujours là, comme le bon génie surgissant de la lampe d’Aladin.

À w, qui fera une réaction aversive à la première prise, lui faisant croire qu’elle est en train de devenir folle, qui fera un flash-back trois semaines plus tard et, ne comprenant rien au problème, aura toutes les peines du monde à être rassurée.

À x, qui aura de gros troubles anxieux après une seule prise, qui restera à traiter cinq ans plus tard et dont on ne saura jamais si, oui ou non, cela fut initié par le cannabis.

À y, qui dut assommer son fils pour le faire interner et dont on ne saura jamais si le trouble fut causé par cette première et unique prise.

À z, qui déclare : "mon copain, c’est ma poche et ma femme, c’est la came". »

Je précise que je peux vous présenter toutes ces personnes.

« Aux milliers de morts causés par accident de la route du fait du cannabis et aux dizaines de milliers de blessés, aux défenestrés, aux incivilités, aux échecs scolaires, aux bébés dont le destin est scellé avant même d’être nés ».

Je vous donne maintenant les éléments d’épidémiologie qui me paraissent les plus importants et que j’ai relevés dans la thèse.

Une très belle étude anglaise semble intéressante. Elle a porté sur une ville de Nouvelle-Zélande, Dunedin, qui compte mille naissances par an. Arseneault, l’épidémiologiste en question, a pris les mille personnes nées en 1973 et a fait une étude dont la méthodologie est très rigoureuse. Il a pu ainsi démontrer (étude d’Arseneault sur une cohorte de 961 jeunes adultes) que le risque de délinquance violente rejoint les conclusions de Swanson. Il a comparé ainsi la prévalence d’épisodes agressifs du groupe témoin à celle des trois groupes dont les odds ratios correspondent aux chiffres suivants :

3,9 pour les utilisateurs de marijuana,

2,5 pour les éthyliques chroniques,

1,9 pour les schizophrènes.

Cela veut dire que le cannabis est plus délictogène que les autres substances.

Je signale pour la petite histoire que Kelkal, l’agresseur du maire de Paris et l’auteur de la tuerie de la banlieue de Paris étaient tous des utilisateurs réguliers de cannabis, mais les médias ne l’indiquent qu’en tout petit. Comme je découpe les articles, j’ai à votre disposition un florilège d’actes délictueux commis sous cannabis. Je peux même vous présenter certaines personnes qui ne sont plus des délinquants mais qui l’ont été.

Tout cela était connu des anciens et est connu de la sagesse populaire. Je ne sais donc pas pourquoi on ne va pas plus loin.

Toujours dans le domaine de l’épidémiologie, je ne résiste pas au plaisir de vous montrer l’étude dont on vous parle tout le temps et que vous n’avez sans doute jamais vue : l’étude d’Andreasson, un Suédois qui a suivi 50 000 conscrits pendant quinze ans et même vingt-cinq ans.

Cette étude démontre que, pour les sujets sans cannabis, on est aux alentours de cinq cas de schizophrénie pour mille patients alors que, dans le groupe qui prend plus de cinquante joints, on en est à trente cas de schizophrénie pour mille patients.

L’étude d’Andreasson est tellement rigoureuse qu’aucun épidémiologiste a pu la démonter. Ils sont "échec et mat" devant Andreasson. Beaucoup d’autres études montrent la même chose mais n’ont pas la méthodologie rigoureuse exigée aujourd’hui pour pouvoir parler. Vous savez en effet que l’on est actuellement très exigeant et qu’on n’applique pas facilement le principe de précaution.

J’en viens à ce qui a changé lors des cinq dernières années avec l’arrivée des neurosciences.

Les observations des sujets sous cannabis démontrent un continuum qui va de la simple altération des fonctions cognitives (tous les tests le démontrent), à la schizophrénie en passant par paranoïa, dépression, angoisse, échec scolaire, désinsertion sociale, etc.

Je précise que les fonctions cognitives sous-tendent toute notre activité mentale et sont divisées en cinq éléments : le langage, la mémoire, l’attention, les praxies (c’est-à-dire la capacité à faire des gestes) et les fonctions exécutives (c’est-à-dire les fonctions organisatrices supérieures, celles qui sont hébergées par les aires préfrontales, la partie du cerveau qui nous sépare des singes). Les fonctions exécutives sont celles qui nous permettent de nous projeter très loin dans l’avenir en allant chercher des éléments dans le passé et en considérant les autres comme d’autres humains.

On note également des alcoolisations du fait de la baisse de la sérotonine (je précise que le prozac et les antidépresseurs font remonter la sérotonine dans le cerveau). C’est une équipe Inserm de la Pitié-Salpêtrière (le hasard fait parfois bien les choses : elle est dirigée par Mme Lanfumey-Mongredien, que vous pouvez contacter si vous le souhaitez) qui a démontré la baisse de la sérotonine sous cannabis. Comme l’alcool fait remonter la sérotonine, c’est la raison pour laquelle on a des alcoolisations massives chez les jeunes aujourd’hui : pour corriger l’effet du pétard, ils boivent de l’alcool. Quand vous avez les deux effets, je vous laisse imaginer ce qui peut se passer...

Dans le meilleur des cas, on a une atteinte des seuls fonctions méta-exécutives, c’est-à-dire celles qu’on n’explore que par la confrontation au réel. A ce propos, Baudelaire disait : "Le haschich rend la société inutile à l’homme et l’homme inutile à la société". Cela veut dire que, lorsque vous n’avez pas de fonction exécutive et que vos aires préfrontales ne fonctionnent pas bien, on n’est plus un zoon politicon, "un animal fait pour vivre en société". On est prisonnier du présent et les autres n’ont pas d’existence réelle.

On sait maintenant tout cela et il est extraordinaire de voir tout ce qui est tombé ces deux dernières années et qui vient essentiellement des Etats-Unis.

On observe également une modification de la transduction du signal. Quand le cannabis arrive sur la membrane du neurone, on a une cascade biochimique dans le cytoplasme qui arrive dans le noyau et qui va activer des gènes dits d’induction rapide qui vont eux-mêmes modifier l’expression de 49 gènes. C’est le résultat de l’étude de Kittler, qui a été publiée il y a un an. Quarante-neuf gènes ont donc une expression altérée sous cannabis, dont certains sont clairement identifiés comme impliqués dans la genèse neurobiologique de la dépendance.

On aboutit à une modification fonctionnelle du cerveau qui, à mon sens de clinicien, est irréversible. J’ai malheureusement des patients de la "cuvée soixante-huitarde", c’est-à-dire des patients de mon âge (50 ans), qui sont dans le pétard depuis fort longtemps et c’est ce que j’observe. Certes, tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir et on constate des récupérations, mais, pour moi, il y a des séquelles qui sont toujours associées à une hypofrontalité, c’est-à-dire à une diminution du fonctionnement des aires préfrontales, celles qui nous séparent des singes, qui sont beaucoup plus développées chez nous que chez les primates, celles que Luria, le fondateur de la neuropsychologie moderne, appelait "le lobe de la civilisation".

Je vous montre une image que M. Roques vous avait montrée au sujet de l’alcool et qui concerne ici un sujet sous marijuana. Il s’agit d’une étude de Volkow, qui a été faite à New York il y a dix ans à l’aide des premiers "PET scans". On constate une diminution de l’activité des aires préfrontales et du cervelet.

On est resté très longtemps avec la seule étude de Volkow, ce qui est ennuyeux, mais nous disposons depuis de l’étude de Lundqvist, qui est suédois, et d’autres chercheurs dont vous trouverez toutes les références dans la thèse. Cela permet de rendre les résultats indiscutables.

Ensuite, on s’est aperçu que le cannabis provoquait une apoptose, c’est-à-dire une mort cellulaire programmée. La cascade biochimique induite par le cannabis enclenche la voie de l’apoptose. Quand un organisme croît, quand un bébé se développe, trop de cellules sont produites et certaines doivent mourir. Il existe donc un mécanisme qui indique à certaines cellules : "toi, tu dégages", et le cannabis a cette propriété sur les cellules jeunes. Cela a été démontré sur les jeunes cellules du cerveau. On sait depuis peu de temps qu’il existe une néoneurogenèse, c’est-à-dire que de nouvelles cellules naissent dans le cerveau, et que le cannabis provoque une apoptose, ce qui est inquiétant.

Nous disposons également de l’étude des chercheurs prix Nobel de médecine de 2000 : il s’agit de Greengard et Kandel, dont l’étude vient d’être traduite en français. Ils ont démonté le passage de la mémoire à court terme vers la mémoire à long terme, qui est placé sous la responsabilité de deux protéines, la CRE1 et la CRE2. La CRE2 active le transfert et la CRE 2 le gomme. Le cannabis baisse la CRE1 et augmente la CRE2. Ce n’est pas étonnant : tout le monde est d’accord pour dire que cela fait du mal, mais on sait maintenant pourquoi.

Nous avons également l’étude de Sullivan, du Salk Institute, l’organisme le plus prestigieux en neurosciences à l’heure actuelle, qui a démontré la diminution de la synaptogenèse dans les neurones quand on les met en présence de cannabis : ils tissent moins de liens entre eux.

On observe aussi une modification des PLT et DLT (potentialisations à long terme et dépressions à long terme). Si vous envoyez un signal à un neurone, vous obtenez un signal à la sortie, et si vous le stimulez une deuxième fois, vous obtenez un signal modifié. On pense que c’est ce qui héberge la mémoire. Or, sous cannabis, on observe des altérations de la PLT et de la DLT.

Je tiens à insister sur un article très intéressant publié par Marscicano au sujet des effets du cannabis sur l’amygdale, une structure du cerveau qui se trouve à l’entrée de l’hippocampe, qui commande les comportements violents et qui est toujours engagée lorsqu’il se produit quelque chose de désagréable et d’aversif chez les humains.

(M. Saladin soutient son exposé à l’aide d’un transparent projeté.)

L’expérience porte sur un rat auquel on fait un apprentissage aversif. Lorsqu’on lui envoie un signal sonore désagréable et, en même temps, un signal lumineux, il s’enfuit. Si on lui fait le coup une dizaine de fois et que, la dixième fois, on ne lui met que le signal lumineux sans le bruit aversif, le rat s’enfuit toujours : il a acquis un conditionnement aversif.

Si on a donné du cannabis au rat, on s’aperçoit que, lorsqu’on retire le bruit désagréable et qu’on ne met que le signal lumineux, le rat reste sur place. Cela veut dire qu’il n’a pas mémorisé ce qui était désagréable et qu’il n’y a plus d’apprentissage de ce qui est à apprendre dans l’effort. Le produit gomme ce qui était aversif.

Comme on sait que, dans le cerveau, tous les processus sont récursifs, je pense (je ne peux pas l’affirmer parce qu’on ne dispose que de l’expérience sur le rat mais aussi l’expérience du clinicien) que le cannabis est le meilleur moyen pour ne pas apprendre que l’on peut apprendre dans l’effort.

Actuellement, le patient voit le niveau de l’effort jugé supportable diminuer sans cesse, jusqu’à arriver à ce qu’on appelle le syndrome de négligence, qui est bien connu avec les cannabiques. Je peux vous citer le cas d’un patient qui en était arrivé à ne plus mettre de slip et qui circulait sur un vélo sans freins, et je précise que c’était un garçon intelligent. Quand les aires préfrontales ne fonctionnent pas, le QI est conservé. Le "frontal", par définition, est quelqu’un d’intelligent qui se comporte comme s’il ne l’était pas. Le cannabis crée donc une frontalisation chimique.

En fait, c’est la société qui s’adapte aux cannabiques par une succession d’abandons de tous ordres et non plus la personne qui s’adapte à la société. C’est d’autant plus possible que la pensée dominante est sous-tendue par les théories psychistes et par le psychologisme, qui considère que la psyché est indépendante du cerveau. L’opinion croit que la toxicomanie n’est qu’un symptôme et qu’une psychothérapie et la résolution des conflits intrapsychiques par la parole peuvent tout arranger.

Certes, les cannabiques ont souvent à faire face à des problème (il est vrai que cela ne survient pas chez n’importe qui, j’en conviens tout à fait), mais alors que, chez un sujet non consommateur de cannabis, on aurait eu une problématique abordable, on se retrouve avec le cannabis devant une catastrophe ingérable.

Le pire, c’est que le plus grave est devant nous parce que nous avons une multiplication par quatre des consommations depuis dix ans, avec un considérable rajeunissement de l’entrée en cannabis. Elles se font parfois à 14 ans, et j’ai même vu une patiente qui a commencé à fumer à 12 ans. Elle a 16 ans et elle fume dix pétards le week-end alors qu’elle est scolarisée, qu’elle va au lycée, qu’elle "présente" bien et que ses parents ont une grosse situation !

On va connaître également (cela a été publié par Florence Carriot, qui a fait sa thèse sur ce sujet à Saint-Etienne) une explosion des cancers ORL et pulmonaires et des problème cardio-vasculaires dans les années qui viennent du fait du cannabis. Les Américains commencent à en voir le frémissement dans leurs courbes.

Par ailleurs, nous avons deux études inquiétantes qui montrent que, si on a fumé du cannabis avant 17 ans, on a une diminution de la taille du cerveau et des altérations de l’attention qui sont définitives.

Nous constatons aussi d’énormes problèmes dans le monde du travail du fait de l’arrivée des générations "cannabis" et du départ des babyboomers. Mes confrères médecins du travail m’ont demandé d’intervenir parce qu’ils sont effrayés. Cette semaine, sur le port de Marseille, un jeune docker qui saisissait des containers est tombé : il était bourré de cannabis. De même, dans les usines classées Seveso du Havre, les médecins du travail sont catastrophés parce qu’ils savent que, dans les salles de commandes, on a des cannabiques.

Dans le port du Havre, sur le portique qui prend les containers sur le bateau, on peut très bien avoir un cannabique qui transmet les chargements au docker qui est dans le cavalier et qui, lui aussi, est cannabique. On a frôlé plusieurs fois la catastrophe et tout le monde s’arrache les cheveux.

Si le cannabis est fumé pendant la grossesse (quand mes confrères hospitaliers me l’ont dit, je ne voulais pas le croire, mais ils m’ont certifié que c’est exact), on a 50 % de méconium positif au cannabis, soit une naissance sur deux. L’étude de Fried a montré qu’il apparaît à l’âge de 10 ans un syndrome d’hyperactivité : c’est un enfant qui ne tient pas en place et qui ne peut pas apprendre : il "zappe" tout le temps.

L’épigenèse existe : on sait maintenant qu’il y a transmission des caractères épigénétiques acquis. Quand on sait que la simple méthylation d’un gène entraîne un changement de couleur sur une souris et que ce caractère est transmissible à la descendance (on est là en dehors de la génétique mendélienne, et je précise que cela a été publié dans le numéro de cette semaine de Nature), quand on connaît la puissance biologique du cannabis et quand on voit ce que deviennent dans l’histoire les peuples qui se sont adonnés au cannabis, on peut se demander si ce n’est pas le cannabis à 2 % qu’ont fumé les parents en mai 1968 qui a précipité massivement leurs enfants vers le cannabis à 10 %.

Je précise que tout ce que je vous ai dit auparavant était parole d’évangile et qu’il ne s’agit là que d’une hypothèse que je ne peux pas m’empêcher de soulever.

De même, quand on connaît à quel point le cerveau est une cathédrale que l’on est heureusement en train de découvrir (ce qui se passe en neurosciences est merveilleux), on est très impressionné. Il est incroyable d’utiliser une substance dont la puissance biologique est si effrayante et de mettre cela dans des cerveaux en formation !

J’en arrive aux solutions que je préconise.

La première est l’application énergique et de toute urgence du principe de précaution. Pour cela, il faudrait faire une prévention de type suédois en CM2 et 6e, c’est-à-dire avant la puberté. Dans la petite pochette que je vais vous remettre, vous trouverez l’ouvrage de référence de Jan Ramström, qui sert à toute la politique de prévention en Scandinavie et grâce à laquelle les Suédois ont obtenu seulement 2 % d’utilisation du cannabis.

Le travail de Ramström a été terminé en 1995. Cela veut dire que, si nous avions été attentifs à cette époque, nous avions largement de quoi condamner le cannabis. Or ce que je vous ai raconté de plus terrifiant est arrivé depuis. C’est vous dire la lenteur de l’information et l’inculture scientifique prédominante dans nos sociétés. C’est bizarre, parce que nous avons de très nombreux scientifiques de bon niveau. Peut-être ne sont-ils pas suffisamment virulents.

Deuxième solution : organiser le dépistage en médecine du travail. Cela me paraît indispensable, de même que lors de la visite du permis de conduire et dans les établissements scolaires et universitaires. Le dépistage peut se faire dans les urines...

(M. Saladin montre à la Commission d’enquête un kit de dépistage.)

J’ai une amie médecin du travail dans une entreprise américaine du Havre qui utilise ce genre de test. Avec un seul recueil d’urine, vous décelez tous les toxiques : les amphétamines, le cannabis, l’héroïne, la cocaïne, etc. Je vous laisse ce kit.

Sur Internet, on explique comment on peut fausser le test : il suffit de se mettre un petit cristal de lessive sous le doigt et d’uriner sur le cristal, auquel cas le test devient négatif. Heureusement, les laboratoires ont mis au point un contre-test qui permet de déceler la falsification. On en apprend tous les jours !... Il reste ensuite la chromatographie.

Un élève positif au cannabis ne doit pas aller en classe. Il doit être envoyé en soins dans des structures adaptées pendant au moins quinze jours jusqu’à ce que ses urines soient négatives. Il est en effet inutile qu’il aille en classe puisqu’il est comme un magnétophone dont la tête ne reposerait pas sur la bande magnétique. Il va perturber les autres et il ne rime à rien qu’il vienne. Si la classe n’est qu’une garderie, cela ne sert à rien.

Il faut également entreprendre des études "cas témoin" sur les personnes interpellées afin de disposer de données scientifiques. Il est indispensable de mettre cela en route de manière anonyme. Il suffit de les interpeller dans les commissariats : ils font pipi, c’est positif ou négatif et, au moins, on le saura ! Les magistrats et les policiers que j’ai interrogés disent de façon unanime que la plus grosse partie de leur clientèle est "encannabisée".

Il faut projeter des séquences informatives au cinéma et à la télévision, comme en Scandinavie.

Il faut mettre en place des communautés thérapeutiques. On en manque en France, malheureusement.

Etant donné l’existence de flash-back (vous pouvez le lire dans la thèse : cela existe et j’en ai vu), il faut considérer qu’à partir du moment où il y a positivité dans les urines, il y a dangerosité, puisqu’à tout moment, le conducteur peut se retrouver sous l’emprise de cette drogue, surtout en cas d’émotion, moment où il peut se produire un relargage. C’est donc au moment où il en aurait le plus besoin qu’il va se retrouver amputé de ses capacités puisque le cannabis va arriver dans son cerveau.

Par conséquent, comme en Allemagne ou pour les dockers de Barcelone, il faut considérer qu’il y a conduite en état d’ivresse, de même que comme pour les conducteurs refusant de se soumettre aux contrôles d’alcoolémie.

Comment expliquer que l’on vérifie l’absence de toxiques chez ceux qui travaillent en centrale nucléaire ou qui pilotent des avions et non pas chez les chauffeurs de semi-remorques ? Je suis médecin de commission de permis de conduire et je pose la question. Maintenant, les gens ne se cachent plus, ce qui est très pratique car on n’a plus besoin de faire des tests. Par conséquent, s’ils fument du cannabis, ils me le disent. S’il s’agit d’une personne qui conduit un 44 tonnes, je ne peux pas lui répondre que je lui supprime le permis pour l’envoyer immédiatement à l’ANPE. Je suis donc tétanisé : il y a un vide juridique et un problème à cet égard.

Il faut former les généralistes. Nous le faisons largement chez nous et cela fait trois ans qu’avec mes confrères, je vais bénévolement dans les écoles pour faire des formations.

Il faut considérer les dealers comme exerçant un abus de faiblesse sur leurs acheteurs et permettre aux drogués de se faire indemniser de leur préjudice par leurs fournisseurs.

Il faut une amende simple en cas de possession de petites quantités.

Je vous propose aussi de mettre en route des cahiers de doléances dans les mairies, les préfectures et les sous-préfectures type "enquête d’utilité publique" ou plutôt "enquête d’inutilité publique".

En dernier recours, si la République était submergée, il faudrait vendre le cannabis sous forme d’herbe à teneur connue dans des bureaux spéciaux, comme le font les Norvégiens pour l’alcool, en tenant des registres des identités des consommateurs et des quantités achetées afin de pouvoir, d’une part, faire de l’épidémiologie (parce qu’en l’occurrence, on est dans le flou total) et, d’autre part, engager un processus thérapeutique tout en contrôlant l’épidémie.

J’en viens à ma conclusion.

Nous aurons ainsi, en dix ou vingt ans, les effets les plus bénéfiques :

- sur l’économie (on retrouvera des gens capables d’entreprendre, puisque nous sommes en panne d’entrepreneurs),

- sur le moral des Français, qui est dans les chaussettes,

- sur la délinquance, qui est supérieure à ce qu’on dit (en France, 4 % des enfants considèrent qu’il est mal de voler),

- sur la sécurité routière, dont vous connaissez les performances,

- sur le niveau scolaire (dont les traficotages de statistiques par l’Education nationale ne peuvent masquer la débandade, même s’il reste une élite de bonne qualité ; ceux qui ne sont pas encannabisés sont meilleurs que les anciens : les jeunes médecins qui arrivent sont très supérieurs à moi, mais cette élite est très réduite),

- sur l’intégration, qui constitue un problème énorme (dans les quartiers, pratiquement tout le monde est sous cannabis. Comment voulez-vous faire de l’intégration si vous avez la tête pleine de cannabis et que vous n’apprenez rien ? Cela amène à la paranoïa ! Quand vous êtes paranoïaque, ce n’est pas vous qui n’avez pas fait ce qu’il faut, mais les autres qui vous en veulent. De très nombreux actes agressifs sont commis dans la société alors qu’ils sont considérés par ceux qui les commettent comme de simples actes de défense, sans compter que, lorsqu’on est frontal, on a un comportement d’utilisation : on attrape tout ce qui passe par la main. Beaucoup de vols, dans notre société, sont des comportements d’utilisation. De très nombreuses choses sont ainsi volées alors qu’elles ne servent à rien. C’est simplement un réflexe, comme pour les bébés. Quand vous caressez le creux de la main d’un bébé qui vient de naître, il vous serre le doigt ; c’est le grasping, un témoin d’absence d’activité frontale. Le cannabique est comme un bébé : il ne peut pas s’empêcher d’attraper),

- sur le moral des dirigeants, des élus, des parents, des médecins généralistes et leurs organisations.

Je me tiens à votre disposition pour vous organiser une entrevue avec un panel de malades acceptant de vous rencontrer, des médecins du travail et des parents ayant eu à subir ou subissant cette épreuve.

Je conclus sur une note optimiste. Le cannabis aura à terme des effets très bénéfiques pour l’humanité parce qu’il l’aura obligée à comprendre le fonctionnement du cerveau. Les neurosciences vont enfin nous donner le mode d’emploi pacifique de l’homme.

Mme la Présidente. - Merci beaucoup, docteur. J’avoue que nous sommes un peu secoués. Je donne la parole à M. le Rapporteur.

M. Bernard PLASAIT, Rapporteur. - Quand vous donniez quelques citations célèbres, docteur, et que vous parliez de Moreau de Tours, je pensais au club des Haschichins, auquel Baudelaire avait participé, sachant que celui-ci, finalement, est l’un de ceux qui aura le plus et le mieux dénoncé les dangers du cannabis puisque, entre autres choses, il disait : "Si vous voulez être tranquille dans un pays, distribuez du haschich à tout le monde et ils seront tous abrutis". Vous nous avez donné une belle démonstration de tous ces dangers.

Je souhaiterais donc que vous puissiez nous donner — mais je crois avoir compris que c’était à l’intérieur de la thèse en question — toutes les références scientifiques les plus récentes que vous avez citées, car nous n’avons jusqu’ici que les éléments qui figurent dans le rapport Roques et le rapport de l’Inserm, complétés par quelques avis d’experts nationaux ou internationaux, notamment de l’Académie de médecine. Nous n’avons pas la référence d’un certain nombre d’avis ou de travaux plus récents.

M. SALADIN. - Je vais vous laisser la thèse sur support papier ainsi que sur CD-rom, ce qui vous permettra de la dupliquer. Sachez par ailleurs que cette thèse est en ligne sur le site des médecins du Havre : "www.lehavresanté.com". On vient nous visiter un peu partout dans le monde et nous avons une version anglaise en préparation.

M. PLASAIT. - Merci de ces précisions et de ces références dont nous avons évidemment besoin pour démontrer de façon irréfutable les réels dangers du cannabis.

Première question : pourriez-vous nous donner quelques explications complémentaires sur la signification de l’imagerie médicale du cerveau que vous avez présentée tout à l’heure ?

M. SALADIN. - On voit que les aires préfrontales fonctionnent moins qu’elles ne le devraient.

M. PLASAIT. - Pouvez-vous nous la repasser ?

(L’image est à nouveau projetée.)

M. SALADIN. - Plus l’image est rouge ou jaune, plus le sujet est fonctionnel, et quand l’image est moins jaune et qu’il n’y a pas de rouge, cela signifie que ses facultés mentales fonctionnent moins. Il s’agit ici d’une "PET", mais il existe d’autres techniques qui permettent de le déceler, notamment à l’aide d’autres signes électroencéphalographiques.

A cet égard, le travail de Lundqvist est fantastique. En effet, il a prédit que l’on verrait cela avec les machines et il a eu le plaisir de le constater ensuite. C’est un jeune Suédois qui a fait sa thèse de médecine sur le sujet. Je n’ai pas son livre ici mais je pourrai vous le faire parvenir. Il a été publié par l’université de Lund. Il explique qu’il y a un syndrome préfrontal dû au cannabis.

M. PLASAIT. - A partir de quel taux de consommation se produit cette modification d’une image à l’autre ?

M. SALADIN. - J’ai l’article de Volkow et je pourrai vous le dire, mais cela se fait à des doses usuelles. Ce qui est très étrange avec le cannabis, c’est qu’on observe une très grande variabilité des effets qui est complètement imprévisible. C’est une roulette russe permanente.

M. PLASAIT. - En fonction de l’individu ?

M. SALADIN. - Oui. On a observé que, pour ceux qui résistent, il y a une catastrophe au bout de sept ans, ou bien ce sont des gens qui ne donnent pas du tout ce qu’ils auraient pu donner. Au mieux, ils vivent de petits boulots et ils sont l’ombre d’eux-mêmes.

Un héroïnomane du temps précédant la substitution était dans une dépendance telle qu’on était démuni, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui grâce à la substitution, alors que, pour le cannabique, s’il n’est pas entré en psychose, les explications rationnelles sont opérantes. Quand je fais le topo, j’arrive à des résultats.

Cela dit, je suis un peu lassé et j’aimerais bien que les médias viennent m’aider. J’en fais pratiquement un par jour et il faut savoir que, jeudi dernier, j’en ai fait quatre. Ils viennent pour autre chose, par exemple pour une angine, et ils tombent des nues quand je leur explique que ce n’est pas bon, mais quand je le fais, ils sont très contents. Il suffit de leur expliquer les choses ! Cela ne coûte pas cher, ce n’est pas compliqué et il faut simplement dire la vérité. Avec le cannabis, cela ne marche pas mal.

Quant aux psychotiques, on est très heureux d’arriver à les convaincre d’arrêter parce qu’on les voit alors s’améliorer à une vitesse phénoménale. J’ai vu des psychotiques reprendre une vie subnormale avec l’arrêt du cannabis. Cela permettrait de faire des économies de santé fantastiques, sachant que, dans les quartiers, vous avez de très nombreux psychotiques qui ne sont pas identifiés ni pris en charge.

Pour le psychotique, ce n’est pas lui qui va mal mais la société, c’est-à-dire les autres. Il n’est demandeur de rien du tout, il va bien et il dit : "c’est vous qui allez mal !"

M. PLASAIT. - Avez-vous le sentiment que vos confrères médecins sont suffisamment informés ou qu’il y aurait une information, voire une formation à faire ?

M. SALADIN. - Quand on les confesse, tous les praticiens qui sont au contact de la réalité conviennent que c’est une catastrophe, mais chacun est pris par son quotidien, sa famille, son travail, etc. Ils constatent bien la catastrophe, mais il leur est plus difficile d’entamer une action.

M. PLASAIT. - Parmi les expériences qui ont été faites, les analyses et les études, avez-vous connaissance d’une étude sur 311 paires de jumeaux qui aurait été faite en Australie et qui montrerait qu’une consommation de marijuana avant l’âge de 17 ans rendrait les consommateurs deux à cinq fois plus à risque de consommer d’autres drogues ? Ce serait une indication forte sur la passerelle que constituerait le haschisch vers des drogues comme l’héroïne.

M. SALADIN. - Il n’y a pas d’histoire là-dessus. En fait, les statistiques ne manquent pas, mais les auditeurs manquent parfois de culture scientifique. Vous pouvez présenter la choses de différente façon, mais on peut aussi dire que le risque de devenir héroïnomane ou cocaïnomane quand on est cannabique est multiplié par vingt ou quarante. Tout le monde est d’accord là-dessus.

M. PLASAIT. - Je suis heureux de vous entendre dire que tout le monde est d’accord là-dessus, mais j’ai lu beaucoup de choses qui ne vont pas dans ce sens.

M. SALADIN. - Tous les utilisateurs de cannabis ne deviennent pas utilisateurs d’autres drogues mais tous les utilisateurs d’autres drogues sont passés par le cannabis. Ce n’est plus un débat à l’étranger.

M. PLASAIT. - Avez-vous connaissance d’expériences qui auraient été faites sur simulateur depuis une dizaine d’années pour mettre en évidence les désordres d’ordre spatio-temporel après prise de cannabis ? J’ai connaissance d’une expérience qui a été faite sur simulateur avec des pilotes de Boeing qui mettait en évidence des difficultés dans la courbe de descente et au moment de l’atterrissage, puisqu’il y avait des écarts très importants avec l’axe de la piste, mais, d’une part, d’autres expériences du même type ont-elles été réalisées depuis et, d’autre part, a-t-on fait, à votre connaissance, des expériences du même genre sur simulateurs de conduite automobile ?

M. SALADIN. - Je peux vous donner ce qu’on a dans la bibliographie : l’étude du NIDA de 1996, l’étude de Berghaus, l’étude de Robbe, l’étude de Sexton et, évidemment, l’étude de Mura. Voilà ce que j’ai sur la conduite automobile. Celles que vous avez sont citées par tout le monde et je n’ai pas autre chose pour le moment.

M. PLASAIT. - J’ai une dernière question. J’aimerais que vous nous disiez un mot de la conclusion que vous aviez apportée à votre audition devant la commission d’enquête sur la délinquance des mineurs. Vous aviez en effet expliqué qu’il y avait à votre avis cinq causes principales de modifications importantes et préoccupantes pour l’avenir des comportements relevant de la psychiatrie (je ne sais pas comment il faut le dire pour être scientifiquement exact) et, en parlant de l’augmentation des problèmes psycho-comportementaux, vous citiez l’écoute excessive de musiques contenant des basses fréquences, la télévision, les images à connotation sexuelle, le stress et le cannabis.

Vous disiez alors, ce qui m’avait évidemment beaucoup frappé, qu’en arrivant au baccalauréat, le jeune avait passé plus de temps devant la télévision qu’à l’école et, à la fin de votre conclusion, vous avez précisé : "On serait sans doute bien inspiré d’appliquer le principe de précaution dans le domaine de l’usage de notre système nerveux si l’on ne veut pas que, dans l’avenir, il y ait davantage de sujets dont les comportements seront pires que ceux d’aujourd’hui".

J’aimerais que vous nous donniez votre point de vue à ce sujet, parce que -c’est mon inquiétude- nous pourrions connaître les effets de la consommation importante de cannabis, qui est en augmentation constante depuis des années, non seulement sur la santé des individus et sur les gens qui pourraient être les victimes du comportement dangereux des consommateurs de cannabis, mais également sur l’ensemble de la société du fait de l’augmentation de cette consommation de cannabis et de la poursuite des autres causes dont vous parliez.

M. SALADIN. - Je n’ai peut-être pas très bien compris votre question, mais en ce qui concerne les autres causes, je peux vous dire que lorsqu’on observe, au niveau de la potentialisation à long terme sur l’hippocampe, les effets du cannabis ou des basses fréquences, on constate que le résultat est le même. Si vous stimulez un réseau neuronal hippocampique à des basses fréquences, vous obtenez une dépression à long terme, comme avec le cannabis.

Ce ne sont que des neurosciences et ce sont des montages expérimentaux, mais cela m’intrigue. Pour le moment, sur les basses fréquences, je n’ai que des éléments épars.

Il est certain en tout cas que les entrepreneurs ne trouvent personne pour travailler. On est dans une situation où le développement économique est gêné par le fait qu’on ne trouve plus personne pour travailler, puisque l’apprentissage de l’effort n’a pas été fait. J’ai monté un chantier d’insertion de réparation de vélos qui me permet de constater que certaines personnes n’ont pas du tout appris le travail et l’effort. Il faut apprendre l’effort.

Mme la Présidente. - Je sais que vous êtes un homme de terrain, docteur, et un médecin de famille et que vous vivez certainement au quotidien des situations difficiles. Comment se situent les familles dans ces problèmes quand elles apprennent que leurs enfants se droguent, pour dire les choses de cette façon ?

M. SALADIN. - C’est un drame social, madame la Présidente. L’opinion assène que le cannabis, ce n’est rien. Quand on est jeune et moderne, ce n’est rien. Donc si le petit va mal, ce n’est pas à cause du cannabis, mais parce que maman ne l’a pas bien bercé quand il était petit ou que papa l’a regardé de travers ! Les parents se culpabilisent alors que le coupable se trouve dans le pétard !

J’ai des histoires innombrables de ce type. Dans ce cas, on rassure les parents et, en faisant arrêter le cannabis, on voit les choses rentrer dans l’ordre. La plupart des cas sont simples à traiter et cela se passe gentiment, heureusement, mais seulement quand on arrive suffisamment tôt. Sinon, on a un catastrophe.

Mme la Présidente. - J’ai une autre question sur ces nouvelles drogues qui permettent de violer quelqu’un très facilement et très rapidement. Que pouvez-vous nous dire là-dessus ?

M. SALADIN. - Il est certain que, fort heureusement, cela reste marginal. Je n’ai pas rencontré de cas de ce type.

Mme la Présidente. - Je donne la parole à notre collègue Barbier, que je prie de m’excuser d’avoir pris la parole avant lui.

M. BARBIER. - J’ai quelques petites questions à vous poser, mon cher confrère, sur des éléments qui m’intriguent dans votre exposé.

Tout d’abord, je suppose que cette thèse a reçu une mention.

M. SALADIN. - La meilleure ! Elle a eu une autorisation de diffusion à toutes les universités.

M. BARBIER. - Avez-vous travaillé avec les organismes institutionnels dans le département ou avec la MILDT, dont nous avons entendu l’ancienne présidente tout à l’heure ? Il semble que vous meniez les opérations de façon parallèle.

M. SALADIN. - Je travaille avec l’Union régionale des médecins libéraux, avec la ville du Havre, avec l’Université de Rouen...

M. BARBIER. - Avec l’Inserm ?

M. SALADIN. - Non. Nous travaillons avec le professeur Costentin, qui est la référence en neuropsychopharmacologie en France et qui a été entendu par la commission d’enquête, avec le professeur Weber et avec le professeur Petit.

M. BARBIER. - Vous avez évoqué une autre question qui est assez controversée : le problème du dépistage dans les urines. Un certain nombre d’études ont montré que la présence prolongée dépassait le stade de la perturbation psychique neurologique : l’effet du cannabis s’estompe assez rapidement, bien que, dans les urines, le produit actif soit retrouvé pendant 24 ou 48 heures et même plus. Sur le plan scientifique, on est un peu gêné pour éventuellement légiférer à ce sujet.

En cas d’accident de circulation, par exemple, si le dépistage par les urines démontre la présence de cannabis depuis un certain temps, cela peut-il être un élément qui intervient ?

M. SALADIN. - C’est la façon la plus simple de procéder, dans la mesure où les flash-back sont bien établis. À partir du moment où il y a des traces de THC dans les urines, on est fondé à penser qu’il a pu ou qu’il peut y avoir un flash-back. C’est comme si le patient avait une flasque de whisky sur lui qu’il peut à tout moment déverser dans son torrent sanguin. C’est établi et ce n’est pas discutable.

Dans la thèse, on cite le cas d’un jeune qui, quinze jours après avoir fumé un joint (on peut parfaitement savoir de quand date la dernière prise grâce au cannabis hydroxylé ; c’est un travail de médecine légale), s’est jeté sur l’ami avec qui il mangeait et l’a poignardé. On a retrouvé un taux très élevé de cannabis dans le sang. Cela signifie qu’il y a eu relargage. A partir de ce moment-là, il ne faut pas avoir d’état d’âme : on se trouve en face de gens qui, à tout moment, peuvent avoir une bouffée qui leur arrive dans le cerveau, ce que je ne trouve pas confortable.

M. BARBIER. - J’ai une dernière question à vous poser, sachant que vous êtes médecin diplômé de médecine du sport. Un certain nombre de sportifs considèrent que le fait de fumer un peu de cannabis améliorerait un peu les performances en faisant dépasser le seuil de la douleur. Qu’en pensez-vous ?

M. SALADIN. - Je n’en ai pas d’expérience. Je pense que le grand illusionniste que nous avons dans le cerveau et qui s’appelle le circuit de la récompense est prêt à nous faire dire n’importe quoi pour arriver à avoir sa dose de dopamine. Rien n’est avéré et il y a beaucoup plus de marge de progression dans une diététique fine et un entraînement scientifique.

Je cite mon camarade de promotion, le Dr Lagarde, qui est le médecin de la Fédération française de cyclisme : c’est lui qui nous ramène toutes les médailles aux Jeux olympiques. Il a écrit un livre dans lequel il dit qu’il y a une telle marge de progression avec un entraînement scientifique qu’il est inutile d’aller vers autre chose. De toute façon, avec le cannabis, rien n’a été prouvé, mais l’illusion que donne la sensation de plaisir quand le système limbique est inondé par la dopamine vous ferait dire n’importe quoi.

Mme la Présidente. - J’ai une dernière question à vous poser. Au travers de votre expérience aussi bien en France qu’à l’étranger, quel est à votre avis le pays qui réussit le mieux dans ce domaine pour endiguer les choses ?

M. SALADIN. - De très loin la Scandinavie, et en particulier la Suède. Les Suédois — c’est officiel — ont très peu de fumeurs de cannabis (2 %).

A cet égard, il est incroyable que la MILDT ait sorti son petit livre en parlant de "réduction des risques" et en écrivant au début : "Il n’y a pas de société sans drogue". Autrement dit, on explique aux jeunes : "si tu es moderne, tu es drogué et on va donc t’aider à choisir la bonne drogue". Dans ce cas, de toute évidence, quand on lit le livre de la MILDT, on en déduit que c’est le cannabis, alors que M. Carlson, le premier ministre suédois, a dit que la Suède se donne comme objectif une jeunesse sans drogue.

L’humanité s’est vaguement libérée des infections par la médecine et je pense que le combat de la médecine des années à venir — je ne suis pas le seul à le penser — consiste à se libérer du joug du circuit de la récompense et de la tyrannie du plaisir pour arriver à la satisfaction.

Je ne suis pas certain d’avoir raison sachant que, pour le moment, ce n’est qu’une hypothèse, mais quand vous stimulez le circuit de la récompense, le flux part du tronc cérébral pour aller dans le système limbique et c’est une stimulation par la voie interne : c’est là que se trouvent les perceptions internes. Il y a une espèce de ligne de séparation, dans le cerveau, entre le monde extérieur, qui nous est transmis par nos cinq sens, et le monde intérieur, qui est tout ce qui nous renseigne sur notre fonctionnement interne plus ou moins automatique et perçu.

Quand vous stimulez le circuit de la récompense de manière chimique, vous activez seulement le circuit interne, sans références extérieures, alors que lorsque vous êtes dans le circuit de la satisfaction, vous stimulez la même zone avec de la dopamine, le nucleus accumbens, mais avec une intégration par les aires préfrontales. Vous avez là une satisfaction qui est un plaisir plus faible mais plus durable avec une intégration par rapport au temps et aux autres.

De toute façon, on peut l’éprouver soi-même. Aux Etats-Unis, un mouvement s’est créé, celui des "brainiacs", constitué par des gens qui se réunissent pour goûter le fonctionnement du cerveau. Nous avons tous éprouvé cela.

Le problème, c’est que le plaisir vous enferme dans le présent, demande sa ration quotidienne et doit être recommencé sans cesse, alors que la satisfaction vous habite et vous transporte à longueur de journée et d’heure. Il faut faire découvrir à notre jeunesse que l’on peut avoir de la satisfaction 24 heures sur 24 et que le plaisir demande seulement une réitération avec, vraisemblablement, des effets toxiques sur le cerveau. J’ai lu un article qui montre qu’il existe une autophagie des neurones à dopamine, mais je ne vais pas vous embêter plus longtemps avec cela.

Mme la Présidente. - Docteur, nous vous remercions infiniment. Je peux vous assurer que nous avons beaucoup appris et que nous sommes très admiratifs de tant de savoir et d’expérience.


Source : Sénat français