La présidente rappelle le protocole de publicité des travaux de la commission d’enquête et fait prêter serment à M. Ehrenberg.

Mme Nelly OLIN, Présidente - Je vais vous donner la parole. Si vous en êtes d’accord, nous essaierons de ramener votre intervention à un quart d’heure afin que le rapporteur puisse revenir sur votre rapport et vous poser des questions, de même que nos collègues sénateurs, auxquelles vous aurez le temps de répondre. Je vous donne volontiers la parole.

M. Alain EHRENBERG - Mon exposé s’intitule : "Comment comprendre les nouvelles donnes de la drogue" et il porte sur un aspect de vos travaux, le seul sur lequel j’ai quelques compétences, à savoir la définition des drogues.

Cette question des définitions me semble centrale, parce que l’action publique à conduire sur les drogues illicites n’a de sens aujourd’hui (ce n’était pas le cas il y a trente ans) que si l’on insère cette question dans la situation générale des substances psychoactives dans nos sociétés. En effet, à mon sens, mais non pas seulement au mien, nous sommes entrés dans une redistribution générale et confuse des cartes en la matière.

Cette redistribution se voit à trois changements interdépendants depuis les années 80. Ce seront les trois parties de mon exposé :

- La notion d’interdit est devenue floue.

- Les distinctions entre usages de drogues et de médicaments psychotropes se sont brouillés.

- La notion de dépendance est aujourd’hui beaucoup plus large que la dépendance aux drogues et est entrée dans le vaste champ de la souffrance psychique et de la santé mentale.

1) La notion d’interdit est devenue floue.

Il est net que le consensus sur l’interdit des drogues illicites s’est érodé parmi les multiples corps professionnels qui interviennent sur ces questions. La plupart des rapports produits au cours des dix dernières années ont proposé la dépénalisation des usages de drogues, comme vous le savez, avec comme objectif la diminution des risques sanitaires et sociaux. Le premier rapport à l’avoir fait est celui du Comité consultatif national d’éthique, en 1994, mais il en est de même du rapport Henrion, qui date de 1995, le professeur Henrion ayant été nommé par Mme Simone Veil, comme vous le savez.

Par ailleurs, la neurobiologie et la pharmacologie (voir le rapport du CCNE ainsi que le rapport dit "Roques"), après avoir établi une hiérarchie des dangers de toutes les substances psychotropes, considère que la distinction entre produits licites et illicites ne repose sur aucune base biologique sérieuse. Il suffit par ailleurs de consulter des revues comme Science ou Nature pour le comprendre.

J’ajoute que des recherches en sciences sociales ainsi que des études longitudinales ont montré que la toxicomanie, dans ses aspects les plus affreux, n’est pas le destin inéluctable de ceux qui consomment des drogues, y compris les plus dures, comme l’héroïne, ce qui ne veut évidemment pas dire que l’héroïne n’est pas un produit très dangereux.

En remontant un tout petit peu plus haut, je dirai que le rapport de Monique Pelletier, remis au président Giscard d’Estaing en 1978, avait largement souligné que toutes les pratiques ne sont pas autodestructrices. Les cliniciens en conviennent globalement et les experts appelés à éclairer les représentants du peuple lors de la genèse de la loi de 1970 avaient déclaré avec une belle unanimité leur hostilité à la pénalisation des usages.

Je précise aussi qu’en matière d’héroïne, la prohibition n’a pas facilité le développement de politiques de réduction des risques attachés aux pratiques d’injection, pratiques qui se sont mises en place relativement tard en France, entre 1995 et 1999.

Cependant, il me semble que ce qui était en jeu dans la politique française était une conception globale où ce qui importait était moins l’autodestruction des drogués que la transgression de la norme civique.

Le drogué, finalement, était celui auquel il fallait rappeler qu’il devait respecter la loi avant de l’empêcher de s’autodétruire. Or, c’est en diminuant les risques de s’autodétruire qu’on lui donne les conditions de vivre en société.

La réduction des risques ne relève en aucune manière d’une culture de l’excuse, comme on aime le dire rapidement aujourd’hui, mais d’un véritable objectif politique, tout simplement parce que l’on peut quantifier et évaluer les choses et que ni l’éradication, ni l’abstinence, de ce point de vue, ne sont des objectifs politiques.

Je dirai un mot sur le cannabis, pour lequel le problème est spécifique. On peut constater aujourd’hui un écart croissant entre la légitimité sociale d’un usage apparemment massif, puisque les consommations se sont stabilisées à un haut niveau en Europe, et l’illégalité juridique dans laquelle le produit est tenu. Cette distance a pour conséquence que l’interdit est sans signification, qu’il ne fait plus sens.

La politique française, qui est dominée, en gros, par un référent pénal jusqu’au tournant de 1995-1999, a sans doute contribué, sans le vouloir bien sûr, à faire perdre le sens de la loi au lieu de le renforcer. C’est ce qu’on appelle un effet pervers. Dans la foulée, on n’avait aucune politique énonçant les dangers qui sont associés à l’usage du cannabis, du moins jusqu’à la politique qui a été menée par Nicole Maestracci, que j’approuve.

En ce qui concerne ce premier point, on a donc affaire à un double mouvement de hiérarchisation des dangers réels des drogues et à une incertitude quant à la signification de l’interdit. Autrement dit, il faut penser ensemble (c’est ce qu’on a du mal à faire en France) à la fois la question de la loi et celle des risques. Cela implique une réflexion de fond sur le rapport entre le permis et le défendu, parce que la loi n’est évidemment qu’un des éléments de la politique.

2) Les distinctions entre usages de drogues et de médicaments psychotropes se sont brouillées.

Les fonctions thérapeutiques des médicaments psychotropes font l’objet de polémiques récurrentes depuis une vingtaine d’années. Elles ont d’abord porté sur les anxiolytiques et les hypnotiques, puis sur les antidépresseurs à partir des années 90.

En gros, on peut dire que la perception de ces médicaments a basculé, à tort ou à raison, dans un conflit entre soins, confort et dopage qui a mis en avant un souci nouveau pour les dépendances aux médicaments psychotropes. Par exemple, il faut rappeler qu’une prescription d’anti-dépresseur sur deux, en France, est à plus d’un an, en totale opposition aux références médicales opposables. Cela ne veut pas dire que les médecins prescrivent à tort ou que des gens sont sous prescription pendant deux, trois, cinq ou dix ans, mais c’est un constat que l’on peut faire.

Les consommations régulières ou chroniques de drogues illicites elles-mêmes (toute la clinique le dit) ont des fonctions d’auto-médication, particulièrement de la dépression. De plus, les usages dopants de ces produits sont désormais un trait structurel des consommations.

Cela amène à la question du dopage, qui est centrale dans les affaires d’aujourd’hui. En effet, si on regarde du côté du sport, on constate que le dopage, qui était traditionnellement considéré comme une tricherie, une infraction aux règles de la compétition sportive, a été redéfini, en France, depuis le Tour de France 1998, comme une manière de se droguer, avec tous les risques que cela comporte.

Le fait d’avoir mis ces problèmes sur la place publique est une avancée d’autant plus sérieuse que les conduites à risques en sport existent absolument à tous les niveaux de la compétition, sans qu’on ait d’ailleurs d’enquête sur les compétitions entre petites divisions.

Par conséquent, en sport, le dopage est redéfini comme une drogue.

Parallèlement, on assiste à une extension de la notion de dopage dans le langage quotidien de nos sociétés, et je pense que cette extension d’usage est une manière de dire confusément que la distinction entre se soigner et se droguer est brouillée, ce qui nous laisse devant une série de questions qui ne sont pas évidentes.

Je poserai en tout cas deux questions : peut-on faire encore une distinction entre les malheurs qu’occasionnent la vie et la souffrance pathologique ? Qui va décider, et au nom de quoi, qu’une souffrance est normale, auquel cas elle doit être prise en charge par la personne, ou pathologique, auquel cas elle doit être prise en charge médicalement ?

Dans une société où les gens prennent en permanence des substances psychoactives de tous ordres, qui agissent donc sur le système nerveux central et qui modifient ainsi artificiellement leur humeur, on ne saurait finalement plus ni qui est soi-même, ni qui est normal.

Nous ne savons plus en effet très bien dans quels cas nous restaurons notre équilibre psychologique et dans quels cas nous altérons notre personnalité. Les frontières entre les deux catégories de produits, au sens licite et médicalement prescrit, et les deux catégories de pratiques ne sont plus nettes et ne le seront plus à l’avenir, c’est-à-dire que l’on ne reviendra pas en arrière.

Dans la foulée, il faut aussi souligner que la notion de guérison est entrée en crise, c’est-à-dire que la dépression et l’addiction sont de plus en plus considérées comme des pathologies, au pire chroniques, au mieux fortement récidivantes, ce qui crée une ambiguïté entre traitement de maintenance à long terme et dépendance au produit.

Cela m’amène à la conclusion de mon deuxième point : l’objet du soin est devenu incertain et la notion de guérison est entrée en crise parce que de nouveaux rapports entre le normal et le pathologique se sont instaurés, parallèlement aux nouveaux rapports entre le permis et le défendu, que j’ai évoqués tout à l’heure. Dans les deux cas, ce couple de rapports est peu clair et il me semble qu’on n’y réfléchit pas assez.

Cette nouvelle situation doit être à la base de la réflexion politique sur les drogues comme sur les médicaments.

3) La notion de dépendance est aujourd’hui beaucoup plus large que la dépendance aux drogues et est entrée dans le vaste champ de la souffrance psychique et de la santé mentale.

Ces deux changements s’incèrent d’eux-mêmes dans une transformation plus globale, à savoir que dépressions, traumatismes, addictions et, plus généralement, souffrance psychique et santé mentale font l’objet — c’est un phénomène très récent — d’une préoccupation sociale, médicale et politique tout à fait majeure.

La notion de dépendance elle-même connaît une extension considérable dans les sciences cliniques, où elle désigne aujourd’hui un mode de relations pathologiques. Peu importe que le produit soit une drogue illicite, la nourriture (les conduites boulimiques et anorexiques sont considérées comme des dépendances), le jeu ou le sexe. Je précise d’ailleurs que les risques de mortalité de l’anorexie ne sont pas loin de ceux de l’héroïne.

Les comportements addictifs apparaissent, dans tous les travaux cliniques, comme un mode de défense contre les affects dépressifs. Le vide dépressif, d’un côté, et le remplissage addictif, de l’autre, marchent la main dans la main.

Cette attention massive à la souffrance psychique alliée aux modifications des rapports aux drogues et aux médicaments est révélatrice de quelques transformations normatives qui sont sans doute le ressort des modifications de nos rapports à ces différentes substances.

Nous vivons en effet dans un type de société où l’individualité est moins prise dans des règles d’obéissance et de discipline que dans des règles d’initiative, d’autonomie et d’épanouissement personnel. Une telle société exige moins des automatismes de conduite et de pensée que de l’action et de la décision personnelle.

Les exigences d’action et de décision se sont largement accrues pour toutes les couches sociales. On sait bien qu’aujourd’hui, pour trouver un emploi, même précaire, il faut faire preuve de motivation, de capacités de présentation de soi, avoir des projets, etc.

Cela veut dire que la désinhibition est l’un des pivots du maintien de chacun dans la socialité. Or drogues illicites et médicaments psychotropes sont souvent utilisés pour se désinhiber et être finalement à la hauteur du culte de la performance, qui est exigée aujourd’hui pour rester dans la socialité.

Cependant, la question de l’action n’est pas : "que m’est-il permis de faire ?", mais plutôt : "suis-je capable de le faire ?" Or c’est exactement la question qui tourne autour de la dépression : "je ne suis pas à la hauteur".

La réalité quotidienne de la dépression est nouée à ces normes qui poussent au dépassement de soi, pour le meilleur et pour le pire, sur le modèle de la compétition sportive. C’est à ce sentiment d’insuffisance, de ne pas être à la hauteur, que répondent bien souvent, pour les gens, drogues et médicaments psychotropes. C’est pourquoi le mot "dopage" est sociologiquement un mot clé d’aujourd’hui.

Dès lors, on mesure peut-être la tâche à accomplir si l’on tente de sortir des stéréotypes ("pourquoi se drogue-t-on ? Le drogué est-il un malade ou un délinquant, etc. ?") pour éclaircir la multitude de problèmes qui sont posés par les consommations de psychotropes.

Un interdit qui ne fait plus sens, un système thérapeutique dont on ne sait pas exactement ce qu’il guérit, une punition qui est parfois d’autant plus inéquitable qu’elle frappe les pauvres, trois éléments qui conduisent à trois questions : qu’interdit-on ? Que soigne-t-on ? Que punit-on ?

On a d’autant plus intérêt à réfléchir à ces questions que nous sommes dans un contexte — je l’ai souligné auparavant — de brouillage permanent des partages entre permis, défendu et normal pathologique.

Avant de terminer en une minute, je voudrais faire une remarque supplémentaire à propos de la question de l’alcool et du tabac. J’ai le regret de dire que la non-prise en compte de l’alcool et du tabac dans les missions de votre commission me semble être une erreur politique. A cet égard, je citerai simplement le rapport du Haut Comité à la santé publique de 2002, qui a été publié il y a quelques semaines : l’alcool représente 10 % de l’ensemble des décès, ce qui signifie qu’une mort sur dix est provoquée par les suites de l’alcool. Il faut donc remettre les choses à leur juste place.

On constate globalement l’augmentation d’une culture de l’ivresse chez les jeunes (c’est un phénomène général en Europe), c’est-à-dire l’usage de l’alcool comme une drogue, comme une "défonce".

En 1993, 30 % des responsables présumés d’accidents mortels et de la circulation avaient un taux d’alcoolémie supérieur à ce qui était autorisé (hommes de 15 à 44 ans), sans compter tous les phénomènes de violence liés à l’alcool.

Le rapport du Haut Comité à la santé publique estime dans ses recommandations que "l’élargissement du champ de la MILDT à l’alcool et au tabac constitue le premier geste public vers une nouvelle politique : faire évoluer les mentalités, informer, modifier les comportements, responsabiliser les consommateurs, suivre les évolutions de la consommation".

J’espère simplement que les conclusions de votre commission, ainsi que l’éclatement en cours des responsabilités de la MILDT (je pense à l’élaboration des plans tabac et alcool du ministère de la santé), ne feront pas de ce premier geste le dernier. De plus, l’importance des polyconsommations et des polytoxicomanies ne permet pas de traiter les problèmes en s’occupant seulement des drogues illicites.

Vous souhaitez — je vous cite — "la définition d’une politique nationale forte, claire et cohérente de lutte contre les drogues illicites". C’est tout à fait légitime. Celle qui est menée depuis quatre ans par la MILDT l’est. Son efficacité est sans doute un autre problème, mais je veux dire qu’elle est claire, cohérente et forte, au sens où elle a des priorités, des objectifs et des stratégies pour les atteindre, ce qui n’était pas le cas auparavant.

En outre, elle est en train de faire l’objet, comme vous le savez, d’une évaluation, ce qui n’avait jamais été fait.

Mme la Présidente - Monsieur le Directeur, je vais me permettre de vous interrompre parce que nous avons, comme vous le savez, auditionné le nouveau président et l’ancienne présidente de la MILDT. Nous savons donc tout ce qui nous a été dit. Si vous voulez que nous puissions nous donner le temps nécessaire aux questions et aux réponses, il vaut peut-être mieux y passer tout de suite.

M. Alain EHRENBERG - Il ne me restait que cinq lignes, mais cela n’a pas d’importance. Comme on m’a demandé mon avis, je le donne.

Mme la Présidente - Je n’ai pas l’intention, monsieur, de ne pas vous demander votre avis, pas plus que la commission.

M. Alain EHRENBERG - Le texte est à la disposition de la commission.

Mme la Présidente - Merci infiniment. Je tiens à vous dire simplement que tous les membres de cette commission sont parfaitement au courant des dangers que provoquent l’alcool et le tabac, que cela est évoqué régulièrement en commission et qu’il est évident qu’on ne peut pas en faire abstraction, mais qu’aujourd’hui, nous nous attachons à faire un travail sérieux, autant que faire se peut, sur les produits illicites. Chaque personne qui est invitée à nous rencontrer ne manque pas d’évoquer l’alcool et le tabac, dont nous sommes conscients qu’il représente un grand danger de société également.

Merci de votre exposé. Monsieur le Rapporteur, je vous donne très volontiers la parole.

M. Bernard PLASAIT, Rapporteur - Bonjour, monsieur. Je vous remercie de votre exposé très intéressant. Je pense qu’à l’occasion de vos réponses aux questions que je vais vous poser, vous pourrez très facilement donner la synthèse de votre pensée que vous aviez condensée en quelques dernières lignes.

Je voudrais d’abord vous demander, en revenant sur vos derniers propos, ce qui vous autorise à dire qu’il y aurait, dans la politique actuelle, éclatement dans la façon de coordonner la lutte contre les drogues licites, l’alcool et le tabac, et les drogues illicites.

M. Alain EHRENBERG - J’ajouterai une toute petite nuance à ce que j’ai dit, dans la mesure où, pour l’instant, aucune décision n’a été prise.

M. le Rapporteur - Je ne vous le fais pas dire.

M. Alain EHRENBERG - Je dirai plutôt qu’il y a un risque d’éclatement. Un certain nombre de discussions ont eu lieu avant la nomination de Didier Jayle à la tête de la MILDT pour savoir si l’alcool et le tabac resteraient dans le cadre des missions de la MILDT et si celle-ci aurait encore une mission de prise en charge globale de ces problèmes, et je remarque que le Haut Comité à la santé publique, dans son dernier rapport, se félicite qu’un organisme politico-administratif centralise l’ensemble des questions, ce qui ne veut pas dire, bien entendu, qu’un alcoolique se traite comme un héroïnomane, car les situations et les problèmes sont de toutes sortes. Les cliniciens que vous avez entendus ont dû suffisamment vous parler de ces questions.

M. le Rapporteur - J’ai bien compris, mais, pour vous rassurer, parce que je ne voudrais pas que vos propos soient interprétés comme un procès d’intention qui serait fait à l’actuel gouvernement, je vous signale que le ministre, Jean-François Mattéi, a déclaré de façon explicite que la coordination des luttes contre les différentes drogues, licites ou illicites, resterait dans le champ de la MILDT.

M. Alain EHRENBERG - Je suis tout à fait rassuré, monsieur le Sénateur.

Mme la Présidente - Nous en sommes heureux, monsieur le Directeur.

M. le Rapporteur - Par ailleurs, j’ai retrouvé dans vos propos un certain nombre d’idées que j’ai lues sous votre plume, notamment dans un article du Monde, dans lequel vous parliez du "consensus sur l’interdit des dangers illicites qui s’est érodé". Je voudrais vous demander votre sentiment sur ma réaction, car j’ai plutôt l’impression que cette vision des choses est assez fausse ou, en tout cas, très contestable.

Tout d’abord, chez les scientifiques que nous avons auditionnés, qui sont nombreux et qui exercent leurs activités dans des champs très divers de la science, il y a un très grand consensus sur les dangers de toutes les drogues, licites et illicites, et sur "la drogue douce", telle qu’elle a été présentée, qu’est le cannabis. Personne ne conteste ces dangers, y compris le professeur Roques, et tous nous ont dit que l’interdiction de cette substance semblait indispensable.

Ensuite, lorsqu’on considère ce que pense l’opinion publique, on pourrait dire qu’effectivement, il y a une légère érosion, puisque, en quelques années, on est passé d’un taux de 17 % à un taux de 24 % de Français qui envisageraient éventuellement la légalisation de certaines drogues. Il n’en demeure pas moins qu’en 2002, 76 % des Français sont pour le maintien de l’interdiction des drogues, y compris le cannabis.

M. Alain EHRENBERG - Vous avez parlé de "l’interdit des dangers illicites", c’est-à-dire que vous avez commis un lapsus, ce qui arrive à tout le monde. Bien entendu, personne ne nie les dangers des drogues illicites. Simplement, je persiste à dire que l’idée de prohibition s’est érodée parmi ces corps professionnels, en particulier parmi les cliniciens, qui sont en première ligne.

Vous me dites le contraire. Pour ma part, je travaille depuis une douzaine d’années sur ces sujets et j’ai vu la profonde évolution de l’Association nationale des intervenants en toxicomanie. J’ai vu comment, entre le moment où j’ai commencé à travailler, sous la direction du docteur François Gros, à l’Association Descartes, au ministère de la recherche, les intervenants en toxicomanie ont fait évoluer leur position sur ces questions, essentiellement en intégrant la question du risque VIH, sans compter les autres virus.

Je ne jetterai surtout pas la pierre à ces intervenants en toxicomanie parce qu’il aurait fallu avoir une attitude héroïque pour voir le problème étant donné la sous-évaluation du risque VIH par tout le corps médical français. Comment veut-on que des psychiatres et des psychologue, dont le métier n’est pas d’être focalisé sur ces sujets, puissent voir le problème ?

M. le Rapporteur - Vous me parlez des intervenants, mais j’imagine qu’ils ne sont pas les seuls à avoir vu leur opinion évoluer : l’Académie des sciences, l’Académie de médecine, l’association des toxicologues (je pourrais multiplier les exemples) et tous les responsables des différents rapports, comme le rapport Roques ou le rapport de l’Inserm, nous disent et nous écrivent le contraire, c’est-à-dire qu’ils considèrent que les dangers de ces différentes drogues sont tellement avérés et de plus en plus prouvés de façon irréfutable qu’il semblerait que le fait d’aller vers la libéralisation ou la mise en distribution plus facile de ces drogues ferait courir un grave danger à la population.

M. Alain EHRENBERG - Je comprends votre point de vue.

M. le Rapporteur - Je voudrais savoir si vous vous appuyez uniquement sur les intervenants pour avoir ce sentiment.

M. Alain EHRENBERG - Non. Je m’appuie aussi sur les rapports que j’ai cités tout à l’heure. Je précise en passant qu’il avait été demandé au professeur Bernard Roques, pour l’établissement de son rapport, d’éclairer le gouvernement sur les dangers des drogues et d’en faire une hiérarchisation.

Je persiste donc à dire qu’il y a une érosion de ce consensus, mais, à la limite, le problème n’est pas là. Il s’agit en effet surtout de savoir ce que l’on cherche à faire, de définir les objectifs que l’on cherche à atteindre et le type de risque que l’on cherche à couvrir.

M. le Rapporteur - Nous allons parler des objectifs, mais, auparavant, je cherche à comprendre votre pensée. Vous faites une analyse tout à fait intéressante, en relative contradiction avec d’autres personnes que nous avons entendues ici, et je cherche donc à bien la comprendre.

Dans cet article du Monde, vous avez écrit aussi (vous l’avez d’ailleurs répété tout à l’heure) : "La toxicomanie n’est pas, heureusement, le destin inéluctable des usagers de drogues".

Je le crois tout à fait : il y a effectivement une part importante d’usagers ou de consommateurs de drogues qui ne deviendront pas dépendants et qui ne deviendront pas réellement toxicomanes. Néanmoins, puisque vous vous êtes félicité de la politique qui a été suivie ces dernières années, ne croyez-vous pas que le fait qu’il n’y ait qu’une portion relativement faible d’usagers de drogues qui deviennent dépendants et toxicomanes est une raison pour laisser croire, activement ou passivement, notamment à la population jeune de ce pays, que fumer du cannabis peut être innocent et pour laisser ainsi croître ce qui peut être considéré comme un danger pour les individus et la société ?

M. Alain EHRENBERG - Tous les problèmes et tous les produits semblent être mis à plat. Quand j’ai rappelé tout à l’heure que la toxicomanie n’était pas le destin inéluctable de ceux qui consommaient y compris les drogues les plus dures, c’était simplement pour faire une description de ce qui se passe. J’ai en même temps rappelé que cela ne voulait absolument pas dire que l’héroïne n’était pas dangereuse. Vous me parlez à un moment de l’héroïne, puis du cannabis...

Le cannabis lui-même a ses dangers. Bien que le rapport Roques mette l’héroïne et l’alcool parmi les produits les plus dangereux et le cannabis parmi les produits les moins dangereux, ce n’est pas parce qu’un produit n’est pas pharmacologiquement dangereux en lui-même qu’il ne l’est pas à certains moments, pour certaines personnes et pour certains types de consommation. C’est à cette complexité que vous devez arriver et non pas vous contenter de dire que c’est interdit ou non. Il faut complexifier le problème.

De toute façon, on peut parfaitement conserver la législation actuelle, d’autant plus qu’il est parfaitement possible, au sein d’une législation, de faire évoluer la politique, mais ce n’est pas cela qui va changer quoi que ce soit aux prises de risques des personnes. D’une certaine manière, c’est indépendant de ce qui se passe dans la vie, c’est-à-dire du fait que l’on puisse disposer d’un certain nombre d’institutions, d’acteurs et de professions pour faire en sorte (car, de toute façon, vous n’éradiquerez pas la drogue) que les gens prennent le moins de risques possible.

L’élément central, pour moi, ce sont les questions des risques sanitaires et des risques sociaux car ils se posent pour tous les problèmes.

Je pense qu’il vaut mieux dépénaliser l’usage de toutes les drogues, parce que, sur le plan des comportements, ce n’est pas le moyen le plus efficace. Simplement, je comprends très bien...

M. le Rapporteur - Le plus efficace pour quoi ?

M. Alain EHRENBERG - ...qu’il existe une focalisation symbolique autour de cette notion. On est sur cette affaire depuis une trentaine d’années et ce n’est pas extrêmement gênant.

M. le Rapporteur - C’est évidemment le sociologue que nous écoutons et dont l’avis est intéressant. Dans un article de Médecine Science, en 2002, vous avez écrit : "L’usage massif de substances diverses se présente comme un corrélat de la culture de l’initiative individuelle généralisée et de la revendication identitaire totale au sein de laquelle nous sommes désormais voués à vivre", et vous ajoutez : "Les addictions, certes pathologiques, sont sociologiquement une composante de nos modes de vie".

D’une certaine manière, cela veut-il dire que vous considérez que les choses ont changé de telle manière que la consommation ou l’usage de drogue est entré dans les moeurs, que c’est un véritable phénomène de société, qu’il s’agit peut-être de l’introduction d’une nouvelle culture et que, par conséquent, on est obligé de faire ce constat qui est tellement fort que tout retour en arrière est impossible, c’est-à-dire que la drogue, en quelque sorte, est une fatalité ?

M. Alain EHRENBERG - Dans cet article, je n’examinais pas un phénomène de société. J’ai essayé d’expliquer les ressorts sociaux qui poussent à la consommation, non seulement de drogues (j’insiste sur ce point, monsieur le Sénateur), mais de substances extrêmement diverses. Cet article s’intéresse à cela et non pas à autre chose.

Maintenant, vous pouvez me dire que mon analyse sociologique est totalement erronée et que ce n’est absolument pas cela qui pousse à la consommation de drogue. Simplement, l’objet de cet article n’est pas autre chose. Ce n’est pas un jugement de valeur ; je ne dis pas que c’est bien ou mal.

Comme nous sommes dans un domaine très délicat, on pense toujours que, lorsqu’on fait une description, il y a en même temps un jugement de valeur positif ou négatif selon sa casquette, mais, pour ma part, je n’ai pas de jugement de valeur.

M. le Rapporteur - Vous avez porté tout à l’heure un jugement de valeur, quand même.

M. Alain EHRENBERG - Je porte des jugements de valeur, bien entendu.

M. le Rapporteur - Vous l’avez fait en disant que vous approuviez la politique qui avait été menée.

M. Alain EHRENBERG - Tout à fait, mais comme vous m’avez parlé de cet article, je vous explique les ressorts qui poussent à la consommation de substances de toutes sortes et je vous précise que ces ressorts continueront, que vous le vouliez ou non, mais je ne peux pas dire que j’en suis heureux.

M. le Rapporteur - Comme j’ai compris le constat que vous avez fait et que vous venez de m’expliquer à nouveau, j’ai une deuxième raison de le comprendre. Je vous demande donc maintenant le jugement que vous portez sur la réversibilité de ces tendances et sur la possibilité de revenir en arrière. Je voudrais aussi savoir ce que vous pensez de l’exemple suédois et de la déclaration qu’a faite le premier ministre, M. Carlson, qui a permis à ce pays de renverser totalement la tendance.

M. Alain EHRENBERG - Sur la réversibilité de ces tendances, je vous réponds que, lorsqu’une forme de vie ou un mode de vie a disparu, je ne pense pas que l’on puisse revenir en arrière.

Deuxièmement, en ce qui concerne la Suède, vous prenez à la fois un bon et un mauvais exemple, parce que ce pays a toujours eu une politique répressive sur toutes ces questions, y compris sur l’alcool, politique qui a suscité globalement l’adhésion de la population, si mes informations sont exactes.

Mme la Présidente - La Suède n’a pas toujours eu une politique répressive vis-à-vis du cannabis. Cela a même été le contraire puisqu’elle l’avait complètement libéralisé.

M. Alain EHRENBERG - Elle a une tradition de répression très forte sur toutes ces questions. De toute façon, vous pouvez me rappeler en permanence ce qui se passe en Suède, mais...

M. le Rapporteur - Je ne vous en parle pas en permanence : c’est la première fois que je le fais. Je vous donne l’exemple précis de la Suède qui a d’abord dépénalisé le cannabis, puis qui est revenue en arrière et qui a donc complètement renversé la tendance après avoir constaté une explosion. A cet égard, la déclaration de M. Carlson a été très claire.

M. Alain EHRENBERG - Je ne suis pas au courant et je ne peux donc pas répondre sur ce point. Peut-être avez-vous raison et peut-être ai-je tort. Nous ne sommes pas dans le domaine des lois.

Mme la Présidente - Monsieur le Directeur, je vais demander à M. Gouteyron de vous poser la question qu’il souhaite vous poser.

M. Adrien GOUTEYRON - J’ai bien conscience que j’interromps le développement normal de la séance, mais, pour bien comprendre votre pensée, monsieur le Directeur, je souhaiterais que vous nous disiez en quelques mots quels sont ces ressorts sociétaux dont vous parlez et qui conduisent à l’usage de stupéfiants, quels liens il y a entre la société telle qu’elle est organisée et l’usage de stupéfiants. Je ne nie pas qu’il y en a sûrement, mais je voudrais bien comprendre ce que vous voulez dire, parce que, en tant que parlementaires, nous sommes concernés par l’organisation de la société.

M. Alain EHRENBERG - Quand j’ai écrit mon livre "Le culte de la performance", qui est sorti il y a une douzaine d’années, j’avais été frappé par un rapport de médecins du travail de la région parisienne qui datait de 1985 et qui faisait état d’un phénomène surprenant qui était en train de se passer : alors que, jusqu’à présent, les gens avaient plutôt tendance à prendre des congés maladie, ils avaient tendance désormais à prendre des médicaments psychotropes, en l’occurrence des anxiolytiques et des somnifères. Cela m’a fait penser que les rapports au travail étaient en train de changer.

Pour ce qui est de ces ressorts sociaux, je veux bien reprendre ce que j’ai dit en une seconde tout à l’heure. Nous sommes dans une société qui fait plutôt appel à la décision, à l’initiative individuelle et à l’autonomie. C’est pourquoi le mot "dopage" est un mot clé aujourd’hui. Traditionnellement, les drogues étaient considérées comme des moyens de s’évader de la réalité, d’aller ailleurs, de voyager, d’explorer l’espace intérieur et d’autres choses de ce genre. Aujourd’hui, dans ce type de normes et de rapports sociaux, dans lesquels vous devez décider et agir en permanence, les substances psychotropes (et non pas particulièrement les drogues, l’essentiel des consommations ne se faisant pas du côté des drogues) se présentent comme des soutiens à l’action, à la performance ou à la nécessité d’avoir une certaine assurance.

Mme la Présidente - Je rends la parole à M. le Rapporteur pour une seule question, après quoi je la donnerai à nos collègues.

(Réaction de Mme Demessine.)

Mme la Présidente - Je suis désolée, madame Demessine, mais le rapporteur a aussi un travail. Je vous vois hocher la tête, mais je vous répète que vous donnerai très volontiers la parole. Je n’ai pas l’intention de priver quiconque de parole. Simplement, le rapporteur a un certain nombre de questions à poser et vous admettrez qu’il puisse le faire.

M. le Rapporteur - Vous m’avez dit tout à l’heure, monsieur, si j’ai bien compris, que vous n’aviez pas de doute sur la dangerosité du cannabis.

M. Alain EHRENBERG - Il faut simplement préciser de quoi on parle.

M. le Rapporteur - Nous avons cru comprendre, à travers les nombreuses auditions de spécialistes que nous avons eues depuis le début des travaux de cette commission d’enquête, que tout le monde était d’accord, d’une part, sur les dangers immédiats du cannabis, dès le premier joint d’ailleurs (effets sur la personne qui fume avec des conséquences possibles sur la santé d’autrui si cette personne prend par exemple le volant), et, d’autre part, sur les effets à moyen et long terme dont on pourrait multiplier la liste.

Si ces dangers sont avérés, comme nous le pensons à travers les auditions nombreuses que nous avons eues, peut-on, selon vous, se permettre de ne pas rappeler l’interdit, c’est-à-dire de le supprimer et, par conséquent, d’aller vers la dépénalisation dont vous parliez tout à l’heure, voire la légalisation et, finalement, la libéralisation de toute drogue ? Vous êtes choqué lorsque je parle seulement de drogues, mais je vous précise que je parle de drogues en pensant à l’ensemble des produits psychoactifs.

Mme la Présidente - Pour vous permettre de répondre, sachant que les questions se chevauchent, je vais donner la parole à M. Mahéas, qui l’a demandée, puis à M. Chabroux et, enfin, à Mme Demessine, dans l’ordre des demandes de parole.

M. Jacques MAHÉAS - J’ai été fortement intéressé par votre analyse sociétale, monsieur Ehrenberg, et par le fait qu’il ne peut pas y avoir de limites : celles que nous avons tenté d’imposer à un certain moment, en tant que politiques, parce qu’il fallait légiférer.

Cela dit, je voudrais reprendre un de vos articles qui s’intitule "Contre les théologies anti-drogues", dans lequel vous dites ceci : "La loi de 1970 est imprégnée par cette culture. Le législateur a défini les drogues à la fois comme trouble mental et atteinte à l’ordre public et a trouvé dans la pénalisation le moyen essentiel de promouvoir une politique de santé publique, ce qui est exceptionnel."

M. Alain EHRENBERG - Je pense qu’il s’agit d’un article dans Libération qui date de sept ou huit ans.

M. Jacques MAHÉAS - Tout à fait. Il date de 1995.

Ma question est très simple : selon vous, en tant que sociologue, quelle devrait être, étant donné l’évolution de la société, la position du législateur ? Va-t-on vers une dépénalisation ? Par quoi remplacerait-on cette pénalisation qui serait le moyen essentiel dont vous parlez et y aurait-il un moyen subsidiaire que l’on pourrait mettre dans la loi afin de moderniser cette loi de 1970 ?

M. Gilbert CHABROUX - Monsieur le Directeur, j’ai été également très intéressé par ce que vous avez dit sur les différentes drogues, licites ou illicites, notamment sur les médicaments psychotropes. Vous avez même évoqué la nourriture. En fait, j’ai l’impression que ce n’est pas le produit qui joue le rôle essentiel,.

La semaine dernière, nous sommes allés visiter différents centres, notamment un centre de soins spécialisé pour toxicomanes, l’hôpital Saint-Antoine, et j’ai pu constater à la prison de la Santé l’importance de l’accompagnement psychiatrique. Pour revenir à ce que je viens de dire, je pense donc que, même si le produit compte, bien sûr, l’individu compte sans doute au moins autant.

On nous a dit à l’hôpital Saint-Antoine que 75 % des toxicomanes avaient ou avaient eu une maladie psychiatrique. Je voudrais donc savoir comment vous voyez cette relation, si elle existe, et comment vous pouvez l’expliquer, la toxicomanie n’étant qu’un révélateur d’une maladie psychiatrique qui existait ou qui avait existé.

Je voudrais aussi savoir, pour compléter les questions qui ont été posées par mes collègues, quel est le rôle de la société dans tout cela, puisqu’une maladie psychiatrique peut être, entre autres, une rupture avec la société. Dispose-t-on de chiffres à ce sujet et d’indications d’une évolution et peut-on mesurer l’évolution de la société dans la toxicomanie à travers ces maladies psychiatriques ?

Mme Michelle DEMESSINE - Il faut d’abord avoir la modestie de dire que nous sommes face à un phénomène dont nous sommes majoritairement spectateurs, puisqu’il s’agit d’une réalité que notre génération n’a pas connue, globalement, en tout cas celle qui est représentée autour de la table...

Mme la Présidente - Les apparences sont parfois trompeuses... (Rires.)

Mme Michelle DEMESSINE - Je veux dire par là que cette réalité interpelle plutôt notre génération et celle qui nous a précédés et que c’est un point complexe à aborder. Je suis d’accord aussi pour dire qu’il ne faut pas être manichéen sur cette question très complexe, comme vous l’avez justement rappelé.

On se rend compte effectivement que, surtout pour l’usage abusif, on est plutôt dans la recherche de produits par manque d’autre chose, un peu comme une béquille. Il est vrai que nous ne sommes pas non plus pour l’éradication de toutes les drogues, parce que ce n’est pas la peine de rêver aux choses impossibles, mais nous nous demandons en même temps s’il faut accepter que l’on ait recours à des substances et que l’on ne puisse pas, pour affronter un certain nombre de réalités, trouver en soi-même un certain nombre de moyens de surmonter ce qu’on pourrait appeler des difficultés. Cela m’interpelle sur le plan individuel.

En même temps, c’est un sujet très complexe. Vous avez fait référence à la conception de la loi de 1970, qui a été conçue à l’époque dans cette vision alors qu’aujourd’hui, le regard a évolué globalement sur cette question et que la loi doit aussi évoluer, même si je pense encore maintenant qu’il doit demeurer un interdit.

Cela dit, je réfléchis en même temps que tout le monde, sans rester bloquée sur cette question, et quand on parle de dépénaliser l’usage par rapport à ce que propose la loi, je me rends bien compte que, telle qu’elle est actuellement exercée, la pénalisation paraît surdimensionnée par rapport à l’usage.

En même temps, alors que tout le monde parle de dépénaliser l’usage (on peut avancer sur cette question et y réfléchir), je me pose une autre question : comment peut-on dépénaliser l’usage d’un produit illicite sans être hypocrite ?

M. Alain EHRENBERG - Vous mettez le doigt sur un point important.

Mme la Présidente - Monsieur le Directeur, je vous redonne très volontiers la parole pour répondre à ces questions.

M. Alain EHRENBERG - Je commencerai par la première question de M. le Rapporteur, qui a dit qu’en quelque sorte, le cannabis est très dangereux dès la première bouffée.

M. le Rapporteur - La question n’est pas de savoir si le cannabis est dangereux dès la première bouffée. La question exacte est la suivante : si vous reconnaissez la dangerosité du cannabis, ce qui n’est pas forcément le cas, pouvez-vous en même temps considérer que l’on peut supprimer l’interdit de sa consommation et, par conséquent, dépénaliser, voire légaliser, c’est-à-dire libéraliser ?

M. Alain EHRENBERG - Inversons le propos. Je reconnais, comme vous, la dangerosité de l’alcool. Allez-vous interdire l’alcool pour autant ? Ce n’est pas une question que je pose à M. le Sénateur mais une manière de m’exprimer.

Mme la Présidente - Je l’espère, parce qu’à ce petit jeu, nous n’y arriverons pas...

M. Alain EHRENBERG - Bien entendu. Je ne prône pas du tout une solution consistant à revenir à la prohibition américaine des années 20.

Simplement, on ne peut pas poser le problème comme vous l’avez fait. Il faut plutôt le faire en se demandant pour qui, dans quelles circonstances, dans quelles quantités consommées et pour quelles fonctions ce produit serait dangereux. Allez-vous mettre sur le même plan un jeune qui va fumer le samedi soir avec ses copains avec un autre jeune qui fume le matin avant d’aller à l’école, en prétendant que le consommateur A de cannabis du samedi soir est équivalent au consommateur B qui commence le lundi matin et qui va faire cinq ou six joints par jour, plus le soir ? Vous avez là deux situations totalement différentes et vous ne pouvez pas les traiter de la même manière. C’est le point principal.

Le problème n’est pas que ce soit dangereux, sachant que tout est plus ou moins dangereux et qu’on ne fait pas la même chose avec les moins et les plus. Vous ne pouvez simplement pas traiter la question en considérant que le consommateur du samedi soir et celui de toute la journée sont la même chose. Vous avez là deux personnes qui peuvent être totalement différentes : un jeune polytechnicien qui vient de réussir son concours et qui se fait une petite fête le samedi soir et un gars qui, quand il fume plusieurs joints par jour, a de très grosses difficultés en tous genres.

Je pense qu’il est extrêmement important d’intégrer cela dans votre réflexion.

J’en viens directement à la question sur la dépénalisation et la légalisation. Il y a effectivement un paradoxe à dépénaliser un produit dont la vente est illicite.

Mme Michelle DEMESSINE - C’est pourtant bien ce que font d’autres pays.

Mme la Présidente - Je veux bien vous redonner la parole, madame Demessine, mais j’aimerais que M. le Directeur finisse de répondre auparavant.

M. Alain EHRENBERG - Prenons le cas des Pays-Bas, des voisins au moins aussi civilisés que notre grande nation. Bien entendu, nous n’aurons pas de solution parfaite et il faut trouver des compromis entre avantages et inconvénients.

En tout cas, je pense que l’on comprend mal le mot "légalisation". On le comprend en effet comme si on disait : "Tout est permis, allez-y, il n’y a pas de danger", alors que, lorsqu’on va de la prohibition à la légalisation, cela ne veut pas dire que tout le monde peut consommer n’importe où et que tout le monde peut acheter. Il faut une réglementation, c’est-à-dire qu’il s’agit de préciser qui peut vendre, à qui on peut vendre et à partir de quel âge, où on peut consommer, si on est autorisé à consommer dans la rue, dans des coffee-shops ou simplement chez soi.

Par ailleurs, l’avantage d’un changement législatif, c’est qu’à partir de ce moment-là, on peut penser simultanément la loi et les risques (j’ai insisté sur ce point tout à l’heure car la gestion des risques est une culture de l’excuse du côté de la loi) parce qu’on doit alors mettre en place en même temps une politique de prévention et de réduction des risques, c’est-à-dire une politique d’information.

A cet égard, la MILDT a commencé à travailler dans un cadre de prohibition en ce qui concerne la loi (ce qui, on le sait, est très différent en matière de pratique des tribunaux, même si elle peut évoluer), en informant les jeunes des multiples dangers et, surtout, en informant les parents qui sont souvent démunis pour aider leurs enfants en la matière. Je pense donc que les deux éléments doivent aller de pair.

Mme la Présidente - Nous sommes tous d’accord sur ce constat et ce qu’il y a à faire en direction des parents et des jeunes.

M. Alain EHRENBERG - Les deux éléments vont ensemble à partir du moment où vous vous demandez si on change la loi. Je ne suis pas pour changer la loi sans rien préciser. Je suis pour changer la loi avec des raisons ; je souhaite que l’on dise à l’opinion, si on veut bouger les choses, quel sens on donne à la transformation législative et à l’action politique. C’est ce qui est le point le plus important dans un contexte dans lequel, de toute façon, on n’éradiquera pas les drogues.

Quant à la deuxième question sur la position du législateur, je pense y avoir répondu.

Mme la Présidente - Tout à fait. C’est pourquoi nous regroupons les questions, parce qu’elles ont tendance à se recouper.

M. Alain EHRENBERG - On m’a également demandé quelle était l’importance de l’accompagnement psychiatrique. A Saint-Antoine, on vous a dit que 75 % des toxicomanes, c’est-à-dire des personnes dépendantes de l’héroïne ou de ce type de produit, avaient une maladie psychiatrique. Je ne sais pas bien laquelle, mais il est tout à fait raisonnable, de la part de ces cliniciens, de déceler une certaine folie à s’abîmer jusqu’à ce point, au sens populaire du terme.

Je connais mal les études de populations cliniques de type épidémiologique qui ont été faites pour comprendre les éléments des troubles psychopathologiques de la petite enfance pouvant amener à ce genre de chose. Je n’en sais rien, mais je suis à peu près convaincu que cela doit exister. En tout cas, pour arriver à se mettre dans une situation pareille, il y a une chose qui a dû jouer dans la relation parents-enfants.

A cet égard, je vous signale un film intéressant, en dépit des clichés qu’il contient : "Requiem for a dream", d’Aronowski. Il montre comment un certain type de relation mère-enfant peut produit une toxicomanie folle. Bien entendu, il y a des aspects psychopathologiques dans les pratiques addictives de ce type.

Je ne sais pas si vous aviez d’autres questions sur ce point.

M. Gilbert CHABROUX - Je vous interrogeais sur le rôle de la société.

M. Alain EHRENBERG - Qu’appelez-vous "le rôle de la société" ? La société est l’ensemble de ce qui nous entoure. Je ne comprends donc pas bien la question.

Mme la Présidente - Je vais laisser quelques secondes à M. Chabroux pour qu’il réfléchisse à la manière dont il pourra préciser sa question. En attendant, je donne la parole à M. le Rapporteur pour une dernière question.

M. le Rapporteur - Monsieur le Directeur, j’ai le sentiment, en vous entendant, que vous mésestimez les effets négatifs du cannabis, que j’appelle les dangers, tels que nous avons pu les apprendre au fil des auditions. Il est d’ailleurs possible qu’à la lecture du rapport que nous publierons, dans lequel figureront en annexe ces auditions et les nombreux témoignages de scientifiques, vous modifierez votre appréciation.

En tout état de cause, que ces dangers avérés soient très importants ou finalement limités, comme vous semblez lecroire, ils sont évidents. Or, dans la mesure où nous avons déjà, dans ce pays, à lutter contre les deux fléaux sociaux que sont le tabagisme et l’alcoolisme, toute tendance vers la libéralisation ne serait-elle pas une faute politique, sachant que cela reviendrait à ajouter un troisième fléau aux deux précédents ?

Mme la Présidente - Je donne immédiatement la parole à M. Chabroux, ce qui vous permettra de répondre globalement, monsieur le Directeur.

M. Gilbert CHABROUX - J’ai dit qu’il y avait une conjonction entre un produit et un individu mais que la société intervient, sans aucun doute, dans cette conjonction. Je voudrais donc savoir si la société secrète ces problèmes et s’il y en a plus maintenant qu’avant. Nous vivons dans une société qui est manifestement violente et très dure et c’est pourquoi j’ai parlé des aspects psychopathologiques et de la rupture d’un certain nombre de personnes avec la société. Peut-on avoir une idée de cette évolution ? Lorsque nous avons dit que nos générations n’avaient pas connu cela, vous avez eu un hochement de tête qui laissait entendre qu’il y a toujours eu des problèmes.

M. Alain EHRENBERG - Je voulais simplement dire qu’il y avait plusieurs générations autour de cette table.

M. Gilbert CHABROUX - D’accord. En tout cas, je voudrais avoir votre sentiment sur la manière dont les choses ont évolué, sur la manière dont cela se passait auparavant et dont cela se passe maintenant. Peut-on considérer que la société est une forme de terreau sur lequel ces maladies psychopathologiques et la toxicomanie peuvent prospérer ?

Mme la Présidente - Monsieur le Directeur, je vous remercie de bien vouloir répondre aussi brièvement que possible.

M. Alain EHRENBERG - Je comprends tout à fait que vous ayez vos contraintes.

Mme la Présidente - Nous essayons de ne pas prendre de retard par correction vis-à-vis de tout le monde, y compris vis-à-vis de vous-même.

M. Alain EHRENBERG - C’est la première fois qu’on m’appelle "monsieur le Directeur" et cela me fait un effet bizarre. Je ne sais pas comment on appelle les directeurs de recherche du CNRS à l’Inserm...

En fait, le problème n’est pas la libéralisation. Je vous prie de m’excuser, monsieur le Sénateur, mais j’ai l’impression que vous avez tendance à fétichiser la loi dans la politique. Ce n’est pas la loi qui changera quelque chose. Que vous dépénalisiez, que vous légalisiez ou que vous mainteniez l’interdiction de l’usage privé avec une année d’emprisonnement, ce n’est pas ce qui changera les choses.

M. le Rapporteur - Merci de nous rappeler à notre inutilité.

M. Alain EHRENBERG - Je ne vous rappelle pas à votre inutilité, bien au contraire. Je rappelle simplement que la loi est un élément d’une politique. C’est pourquoi je dis que la libéralisation ou le refus de libéraliser, de ce point de vue, n’est pas forcément le point central. En effet, la libéralisation va sans doute vous compliquer les choses, mais cela permettra en même temps de déployer des politiques de prévention sans doute plus efficaces.

Si vous dites à un jeune : "si tu fumes un pétard, tu prends des risques énormes", personne ne vous croira.

M. le Rapporteur - Et si c’est vrai ?

M. Alain EHRENBERG - Je pense que ce n’est pas vrai, mais nous ne sommes pas d’accord sur ce point.

M. le Rapporteur - Très bien. Il est intéressant d’avoir cet avis péremptoire.

M. Alain EHRENBERG - En revanche, si vous pratiquez une politique de libéralisation de l’usage en disant : "C’est interdit dans telle circonstance et en dessous de tel âge", cela n’empêchera pas le trafic en dessous de l’âge en question, bien entendu, mais vous réduirez néanmoins le trafic. A mon avis, il vaut mieux quelques interdits précis et forts, qui font sens même s’ils sont transgressés, qu’une sorte d’interdiction générale en disant aux gens qu’une bouffée de cannabis est dangereuse, ce que personne ne croit.

Voilà ma position. Je pense qu’elle est rationnelle sur la question de la loi, mais nous sommes manifestement tout à fait en désaccord.

Mme la Présidente - Il reste la question de M. Chabroux sur la société. Que pouvez-vous lui répondre ?

M. Alain EHRENBERG - C’est le même problème que tout à l’heure. Bien entendu, la société secrète des problèmes et constitue le terreau de multiples difficultés. Il s’avère que nous disposons aujourd’hui d’une offre non seulement médicamenteuse mais aussi psychothérapeutique ou para-psychothérapeutique énorme. A cet égard, lesquestions de drogues sont un tout petit aspect et les questions des substances psychoactives concernent des populations beaucoup plus importantes, mais vous avez aussi ce que j’appelle "les industries de l’estime de soi", qui sont un marché extrêmement hétérogène dans lequel on trouve de tout, y compris des groupes spiritualistes, de renouveau charismatique, etc. qui sont certainement promis à un bel avenir.

Vous avez donc une offre où tout vient s’entremêler parce que la préoccupation pour le mieux-être est extrêmement forte, y compris par les pires moyens, sans doute pour des raisons qui sont liées à ce qu’on vous a raconté à Saint-Antoine.

Mme la Présidente - Je ne sais plus si je dois vous appeler "monsieur le Directeur", puisque cela a eu l’air de vous surprendre. Je vais donc m’arrêter à "monsieur". Au nom de la commission, je vous remercie de votre exposé, des informations que vous nous avez données et des réponses que vous nous avez apportées.


Source : Sénat français