(jeudi 11 janvier 2001)

Présidence de M. François Loncle, Président

Le Président François Loncle : J’accueille le général Quesnot qui était, de 1991 au 7 septembre 1995, le chef d’état-major particulier du Président de la République. Si je donne ces dates, c’est que jusqu’en mai 1995, il s’agissait du Président Mitterrand puis, entre mai 1995 et le 7 septembre 1995, du Président Chirac.

Général Christian Quesnot : Comme vous l’avez dit, M. le Président, j’étais le chef d’état-major particulier du Président de la République du 24 avril 1991 au 7 septembre 1995. A ce titre, j’ai servi deux Présidents, François Mitterrand et Jacques Chirac, et collaboré avec cinq Premiers ministres (M. Michel Rocard, Mme Edith Cresson, MM. Pierre Bérégovoy, Edouard Balladur, Alain Juppé), trois Ministres de la défense (MM. Pierre Joxe, François Léotard et Charles Millon), trois Ministres des affaires étrangères (MM. Roland Dumas, Alain Juppé, Hervé de Charette), un seul chef d’état-major des armées (l’amiral Lanxade) et, bien entendu, les conseillers diplomatiques et militaires de toutes ces personnalités.

J’ai quitté volontairement le service actif le 1er octobre 1995, quatre années avant la limite d’âge de mon grade de général d’armée.

Avant de répondre à vos questions, je souhaiterais faire un très bref exposé synthétique et vous livrer ma perception des événements de cette période.

Sans remonter à 1908, année de l’annexion de la Bosnie par l’empire austro-hongrois - qui, à cette occasion, avait abusé la diplomatie tsariste -, l’année 1991 a vu la première tentative d’origine française, dans le cadre de l’UEO, d’empêcher l’extension des combats hors de la Croatie. Une force d’environ 5 000 hommes équipés de matériel lourd aurait pu faire cesser les combats à Vukovar. L’accord au sein de l’UEO n’a pu être trouvé.

De 1992 à février 1994, le Conseil de sécurité des Nations unies et son bras armé, la FORPRONU, ont tenté d’obtenir un accord de paix entre les parties qui se livraient à une cruelle guerre civile d’intensité variable, dont l’enjeu et la cible étaient les populations. Les différents pays contributeurs, de sensibilité également variable, avaient en commun trois objectifs : limiter les effets de la guerre sur les populations, empêcher l’extension du conflit hors de la Bosnie, aboutir à un règlement de paix négocié.

Le premier point a conduit à l’action humanitaire que certains ont voulu considérer comme une finalité alors qu’elle ne peut pas être le substitut d’une politique. Cette action humanitaire a atténué les souffrances au prix de compromis discutables avec les belligérants. Elle a contribué au développement d’une économie de guerre et à décrédibiliser les soldats de la FORPRONU, constamment humiliés par des brutes armées rançonnant les convois escortés, le mandat et les moyens dont ils disposaient ne leur permettant pas de réagir.

Le second objectif, qui était d’empêcher l’extension du conflit hors de la Bosnie, a été atteint avec une contribution américaine, en Macédoine en particulier.

Le troisième a été un échec après les critiques américaines du plan Vance-Owen et son rejet par les Serbes de Bosnie.

Durant toute cette période, une succession continue de résolutions, y compris la résolution 836 sur les zones de sécurité, ont été adoptées en réaction tardive à l’initiative des belligérants. Elles ont contraint la FORPRONU à adopter sur le terrain un dispositif de pure interposition qui dérogeait non seulement aux principes de l’art de la guerre, mais aussi à la simple sécurité des troupes, les belligérants bénéficiant pratiquement n’importe où et n’importe quand de la supériorité tactique. En outre, l’utilisation de la menace aérienne en vue de renforcer la crédibilité de la FORPRONU s’est traduite par un appel et un engagement de l’OTAN qui a eu deux conséquences immédiates :

- une complexité accrue de la chaîne décisionnelle du fait de l’application du principe de la double clé imposé par les pays contributeurs de forces sur le terrain. Ceux-ci connaissaient la propension américaine à utiliser l’arme aérienne massivement, d’autant qu’il n’y avait pas de troupes américaines au sol ;

- une dégradation rapide de la situation sur le terrain où actions des Serbes de Bosnie, frappes aériennes, regroupements d’armes lourdes, zones d’exclusion, cessez-le-feu temporaires, imbrication accrue du dispositif de la FORPRONU ont conduit à des prises d’otages spectaculaires, traumatisantes et humiliantes.

Ces prises d’otages ont conduit Français et Britanniques à mettre sur pied, avec une contribution néerlandaise, une Force de réaction rapide dont la composition initiale permettait d’assurer la supériorité tactique en n’importe quel point de la Bosnie. Son déploiement, bien que laborieux et partiel, a cependant contribué de façon déterminante au désenclavement de Sarajevo, en liaison avec l’opération aérienne Deliberate Force.

L’engagement de l’OTAN s’est surtout traduit par une implication américaine devenue rapidement prépondérante, sinon exclusive au plan politique et à celui de la méthode dont les deux phases les plus spectaculaires ont été l’opération aérienne Deliberate Force et l’opération Storm conduite par les Croates.

Au début du mois d’octobre 1995, la situation sur le terrain correspondait au partage (49 % du territoire de la Bosnie aux Bosniaques Musulmans et 51 % aux Serbes de Bosnie) que la " Pax americana " allait faire entériner à Dayton en novembre 1995.

M. François Lamy, Rapporteur : Une première question d’ordre général : vous étiez chef d’état-major particulier du Président de la République, donc chargé de conseiller et de faire des propositions au Président de la République, d’être en relation et d’être le lien avec l’état-major des armées. Je voudrais savoir exactement quelle était la chaîne de commandement avec les militaires français. Comment s’organisaient les relations entre les militaires français, tout particulièrement les responsables de la FORPRONU, et l’état-major des armées d’une part, la présidence de la République d’autre part ? Y-avait-il des liens directs et réguliers avec ces responsables ?

Général Christian Quesnot : Sur la première question, les forces françaises qui étaient mises à disposition de l’ONU étaient sous le commandement de l’ONU. C’était vrai non seulement pour les Français, mais pour tous les pays contributeurs. Quand les pays contributeurs estimaient que leurs propres troupes étaient en danger, leur commandant sur place avait toutefois tendance à en référer à leur autorité de tutelle. Il y a dans ce cas une seule hiérarchie, c’est le chef d’état-major des armées. Le chef de l’état-major particulier n’est que le conseiller du Président de la République, et il sert les Présidents. Les deux Présidents m’ont dit à chaque fois : " Vous n’êtes pas le haut-parleur du Ministre de la Défense ou du chef d’état-major des armées ; quand je veux les voir, je les vois, mais ce dont j’ai besoin, c’est de votre opinion personnelle ". Il n’y avait donc aucune relation directe entre l’état-major particulier et les commandants des forces sur le terrain, ce qui n’empêchait pas de les voir quand ils venaient en France. Je me suis moi-même déplacé sur le terrain une ou deux fois, mais pour d’autres raisons, pour des raisons plus politiques que militaires.

M. François Lamy, Rapporteur : Venons-en alors à votre opinion personnelle et à la façon dont vous avez conseillé les deux Présidents de la République. Sur Srebrenica même, je voudrais savoir quels étaient les moyens d’acquisition du renseignement et quelle était la nature des informations dont vous disposiez à l’époque, à la fois sur la situation militaire sur l’ensemble du théâtre, mais tout particulièrement sur la zone de Srebrenica, surtout au début du mois de juillet 1995.

Général Christian Quesnot : Toutes les informations dont je disposais me venaient de l’état-major des armées, plus précisément de la Direction du renseignement militaire (DRM). J’avais également accès à tous les télégrammes diplomatiques de nos ambassadeurs, des gens sur place, ainsi qu’à des informations venant d’autres sources.

M. François Lamy, Rapporteur : Et plusieurs années après, ces informations vous paraissent-elles rétrospectivement valides ? La présidence de la République avait-elle une idée réelle de ce qui se passait ? Vous estimiez-vous sous-informé ? Quelle était la vision des choses à l’Elysée au début de l’année 1995 ? Pensait-on que les Serbes souhaitaient prendre l’enclave de Srebrenica ? Quels sont les conseils que vous avez donnés au Président de la République et quelles ont été les demandes à ce moment-là ?

Général Christian Quesnot : Srebrenica, qui était une enclave orientale, n’était pas, en 1995, la préoccupation essentielle des Français, et ce pour deux raisons qui me semblent évidentes : premièrement, ce n’était pas dans leur zone de responsabilité et, d’autre part, nous avions d’énormes soucis à Sarajevo qui était l’implantation principale. Je vous rappelle qu’il y a eu, pendant toute cette période, des attaques serbes violentes, les différentes prises d’otages, les réactions pour reprendre le pont de Vrbanja.

L’approche au niveau de la présidence de la République était la suivante : " Que peut-on faire ? La situation politique, la situation sur le terrain est désormais intenable, il faut trouver une solution internationale ". A mes yeux, le facteur déclenchant a été la prise d’otages par les Serbes qui a eu des conséquences importantes sur la psychologie des décideurs ainsi que sur l’opinion française : tous les journaux ont, à l’époque, montré les photos de soldats enchaînés.

La première action concrète a donc été de décider de créer une Force de réaction rapide. Cette Force de réaction rapide - certains ne voulaient pas utiliser ce terme mais je passe sur les détails - a été créée avec nos amis britanniques et une contribution néerlandaise. J’y ai _uvré parce que j’y croyais beaucoup : elle offrait véritablement une possibilité de réponse militaire cohérente aux initiatives de n’importe quel belligérant. Je rappelle que la Force de réaction rapide comprenait trois brigades : une première brigade d’environ 4 200 hommes, dans laquelle se trouvaient des Français, des Anglais et des Néerlandais, une brigade aéromobile d’origine britannique et une brigade lourde à base de blindés lourds, de chars Leclerc et de canons de 155, qui était en France. L’ensemble permettait d’avoir ce que la FORPRONU ne pouvait pas avoir, c’est-à-dire la supériorité tactique en n’importe quel endroit de la Bosnie puisqu’on pouvait s’affranchir des barrages routiers avec les chars Leclerc. C’était donc quelque chose d’extrêmement intéressant.

Le déploiement de cette force n’a pas été simple : il y a eu énormément d’opposition de tous les côtés après l’arrivée de la Force à Split, pour se déplacer de la côte vers Sarajevo. Il y avait aussi, en arrière-plan, cette fameuse économie de guerre : nombreux étaient ceux qui voulaient faire payer des droits de péage énormes, aussi bien à Split que sur le trajet. Le déplacement de cette Force de réaction rapide vers Sarajevo contrariait manifestement les intentions explicites ou implicites de certaines parties au conflit, dont certains Bosno-Croates en particulier. Le déploiement en a donc été partiel. L’ensemble a dû arriver à Sarajevo à la fin du mois de juillet ou au début du mois d’août, mais on avait un peu anticipé. L’état-major des armées avait ainsi décidé d’abord d’héliporter une section de mortiers lourds qui est arrivée sur le mont Igman assez rapidement et qui a eu un bon effet. Je rappelle que des mortiers de 120 ont un effet d’obus de 155. C’est assez dévastateur quand cela arrive sur le terrain. C’était une réponse qui semblait plus adéquate que les canons de 20 auxquels faisait allusion M. l’Ambassadeur tout à l’heure.

Pour être clair, les grandes préoccupations françaises, à cette période, étaient Sarajevo, la mise en place de la Force de réaction rapide et, simultanément, la tentative de regrouper les forces (françaises et les autres) de l’ONU sur le terrain, qui étaient dans une grande position de vulnérabilité. Les limites de ce redéploiement étaient toutefois rapidement acquises parce que, si vous abandonniez certaines positions, vous étiez sûr que cela allait s’enflammer et que les Serbes, les Croates et les Bosniaques Musulmans allaient s’écharper. Il était impossible, en particulier, d’abandonner la garde de l’aéroport par exemple. Mais il y avait d’autres cas.

En bref, la focalisation aussi bien diplomatique que militaire et politique, c’était, à l’évidence, Sarajevo. Il est évident que Sarajevo était une des clés de l’ensemble.

M. François Lamy, Rapporteur : Ce qui signifie - puisque certaines des personnes qui vous ont précédé ici ont parlé de plan qui aurait été établi tout particulièrement par vous-même - qu’il n’y a pas eu spécialement, avant la chute de l’enclave de Srebrenica, d’interrogation des autorités françaises politiques et militaires, ni de plan d’intervention dans l’enclave. Tout était concentré sur la Force de réaction rapide et sur la protection de Sarajevo.

Général Christian Quesnot : Je suivais ces affaires depuis 1991. On se préoccupait aussi de ce qui se passait à Tuzla ; il y avait aussi Zepa, Srebrenica... Nous avons eu, a posteriori, un certain nombre d’informations, pas aussi détaillées que celles qui figurent dans le rapport de l’ONU, montrant qu’il se passait des choses. Bien sûr, nous avons eu des informations.

Je m’étais beaucoup intéressé à la psychologie du général Mladic. J’avais retenu qu’il avait déjà fait une tentative de ce genre à Gorazde l’année précédente, en 1994. Je ne parle pas de jugement moral ; je constate que c’était un homme très pragmatique qui essayait toujours d’aller un peu plus loin en observant les réactions des uns et des autres, ce qui lui a valu un succès sur le plan tactique, et même sur le plan stratégique alors que ce n’était pas un bon stratège. Il a fini par s’arrêter à Gorazde parce que la FORPRONU a utilisé intelligemment la force aérienne, non pas les bombardements à 5 000 mètres d’altitude, spécialité de nos amis américains, mais ce qu’on appelle l’appui feu, c’est-à-dire l’appui aérien rapproché (Close Air Support). Pour bien vous faire comprendre pourquoi cela n’a pas fonctionné à Srebrenica, c’est que cela demande que les troupes ne soient pas complètement imbriquées, cela demande qu’il y ait sur place des contrôleurs aériens avancés qui aient reçu une formation technique, qui soient capables de dialoguer aussi bien avec les troupes au sol qu’avec les pilotes et qui soient formés suffisamment tôt pour que la prise en compte de la cible soit possible dans un terrain difficile. Il faut donc parler le même langage que les pilotes, leur indiquer la cible, la direction d’attaque, et, en cinq secondes, leur donner le feu vert. Cela demande des spécialistes dont disposait Gorazde en 1994.

M. François Lamy, Rapporteur : Une question au technicien et au militaire que vous êtes, là encore avec le recul sur la controverse " était-il possible de libérer Srebrenica ? Etait-il possible de reprendre l’enclave ? " : était-ce militairement possible et, dans ce cas-là, de quelles forces devions-nous disposer ?

Deuxième question, rituelle : vous parliez d’un changement de politique. Etait-ce un changement de politique lié, comme l’a dit l’amiral Lanxade, au changement de la situation sur le terrain ou bien le changement politique qu’on a vécu en 1995 de la part des autorités françaises était-il lié au changement de Président de la République ?

Général Christian Quesnot : Pour répondre à votre question, il est évident que les pays contributeurs - je ne parle pas de la FORPRONU sur place qui n’était plus une force militaire capable de réagir - étaient tout à fait capables d’empêcher la prise de Srebrenica ou de la reprendre. Ce sont des opérations qui sont techniquement faisables, à condition d’y mettre certains moyens, d’en accepter les risques de pertes et les risques politiques.

Dans le fameux corps d’armée de la Drina que Mladic avait dans la zone, qui entourait Tuzla, Zepa et Srebrenica, il y avait peut-être une quinzaine de milliers d’hommes, dont une partie des voyous d’Arkan, qui sont des gangsters, pas des guerriers ; il y avait une trentaine de chars et un peu plus d’une centaine de canons et de mortiers. Cela n’aurait pas été facile parce que la zone était difficile mais c’était, bien sûr, tout à fait à la portée des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et de la France, par exemple.

Le Président François Loncle : Sur ce sujet, vous avez parlé de risques de pertes. Les a-t-on estimées ? Peut-on donner une indication, sans parler des risques politiques, question plus complexe ?

Général Christian Quesnot : J’avais fait cette évaluation et je l’avais donnée, mais elle n’était pas forcément partagée. Cette opération aurait dû être, à mon avis, aéromobile, c’est-à-dire avec des hélicoptères et des parachutages pour pouvoir contrôler les canons qui étaient sur les crêtes. Je ne veux pas rentrer dans les détails. Le risque, c’était de perdre un avion en vol ou peut-être deux hélicoptères, avec des pertes instantanées. Mais c’est une appréciation extrêmement personnelle. Cela aurait pu représenter entre vingt-cinq et une centaine de personnes.

M. François Lamy, Rapporteur : Vous aviez fait l’évaluation à l’époque ?

Général Christian Quesnot : Oui, je passais mon temps à faire des évaluations. Le conseilleur n’est pas le payeur, il faut être clair. Je conçois parfaitement qu’un décideur politique n’accepte pas ces risques. Ce ne sont pas des enjeux stratégiques et de survie pour la France. Et, tout à fait entre nous, personne ne voulait y aller. On peut dire cela comme on veut : les Américains ne voulaient plus y aller ; nos amis britanniques avaient des soucis parce qu’ils étaient à Gorazde. Sans les Américains, sans les Anglais, la France seule, cela aurait été un comportement un peu singulier. Le Gouvernement et le Président ont estimé qu’ils n’avaient pas à le faire.

Le Président François Loncle : Est-ce cet isolement éventuel de la France que vous qualifiez de risque politique ou faites-vous allusion à d’autres risques ?

Général Christian Quesnot : Dans ma déclaration liminaire, j’ai dit qu’à partir du moment où les Européens n’ont pas pu régler le problème eux-mêmes, surtout pour des raisons politiques parce qu’ils n’étaient pas tous d’accord sur la manière de faire, on a fait appel à l’OTAN, aux Américains. Au début, en 1992-1995, les Américains ne voulaient pas intervenir. L’OTAN, cela représente 15 pays mais il y en a un qui est plus gros que les autres. Les Américains ont utilisé leurs raisonnements, leurs méthodes et leurs propres moyens. Et c’est l’équipe Holbrooke-Frasure qui a fait le plan de paix, même s’il y a eu un co-Président européen, Carl Bildt. Il suffit de lire les mémoires de Richard Holbrooke. Il est extrêmement clair sur ce sujet. C’est Holbrooke qui a mené le règlement politique, qui correspondait au partage du territoire bosniaque (49-51) auquel il voulait parvenir. Politiquement, Srebrenica et Zepa devaient, au final, revenir au Serbes puisqu’une partie du plan Vance-Owen avait échoué. Les Serbes ne voulaient, en effet, pas lâcher certaines enclaves de l’Est car, sur le plan stratégique, elles étaient situées à la frontière serbe. C’est évident quand on regarde la carte. Srebrenica et Zepa faisaient partie de ce que j’appellerais les buts de guerre des Bosno-Serbes.

Le Président François Loncle : Sur la question que François Lamy a posée concernant le lien entre changement politique et changement de Président ?

Général Christian Quesnot : Ce n’est un secret pour personne que les deux Présidents avaient des personnalités extrêmement différentes. Mais il n’y a pas eu de changement de politique parce que le Président a changé. Ce sont les circonstances qui ont changé. Même s’il y avait un certain scepticisme, jusqu’au refus du plan Vance-Owen, certains ont voulu croire ou ont pu croire qu’on arriverait à un accord négocié. Après le rejet de ce plan, il était évident qu’on n’arriverait pas à un accord négocié entre les parties. Il fallait donc utiliser d’autres méthodes, une autre stratégie, des moyens pour faire pression sur les belligérants et pour arriver à une autre forme d’accord. C’est pour cette raison qu’il y a eu un changement de politique. La meilleure preuve, c’est qu’en 1995, quand il y a eu le changement de majorité, le seul qui avait une vraie expérience et une vraie connaissance dans le nouveau Gouvernement d’un dossier extrêmement compliqué, extrêmement complexe, c’était M. Alain Juppé qui avait été le Ministre des Affaires étrangères de M. Edouard Balladur. Il connaissait très bien la complexité du sujet et ses évolutions.

Mme Marie-Hélène Aubert : Je souhaite revenir sur trois points.

D’une part, sur les zones de sécurité : à partir de mars 1993, toute une politique est menée en la matière. Rétrospectivement, quel bilan en tirez-vous ? Cette politique était-elle juste ? A quelles conditions aurait-elle pu réussir ? Etait-ce une mauvaise politique ? Quelles étaient les alternatives ? Quel est votre sentiment sur cette question ?

Deuxième point : dans votre exposé liminaire, vous avez été assez sceptique et critique sur les interventions aériennes. Or, au moment de la chute de Srebrenica, il semble qu’il ait été demandé à plusieurs reprises une intervention aérienne, notamment de la part des Néerlandais, pour stopper l’offensive serbe sur Srebrenica. Pensez-vous qu’une intervention aérienne aurait pu, en effet, stopper cette offensive malgré ce que vous avez dit concernant le manque de volonté de mener une offensive au sol pour reprendre l’enclave ? Cette intervention aérienne aurait-elle été efficace selon vous ? Aurait-elle été possible ?

Et je reviens à la question que j’avais posée à M. Jacolin : y a-t-il eu ou non négociation concernant les otages français, portant notamment sur la possibilité d’intervention aérienne ?

J’ajouterai une dernière question : à partir de quel moment, si cela a été le cas, avez-vous eu des informations sur l’ampleur des massacres et de la tragédie qui était en train de se nouer ?

Général Christian Quesnot : On a commencé à avoir des informations sur l’ampleur des massacres proprement dits à partir du 13 juillet. Cela commençait à sourdre.

Mme Marie-Hélène Aubert : Pas avant ?

Général Christian Quesnot : Non, honnêtement non. J’estimais que cela n’allait pas très bien se passer parce que Mladic... On ne va pas revenir sur ce personnage mais je pense que personne, honnêtement, n’a imaginé ces massacres aussi systématiques.

S’agissant de votre deuxième question, sur Srebrenica, compte tenu de la manière de procéder de Mladic, par petits pas, les signaux de l’invasion ou de la prise de Srebrenica ont été clairs dans les jours précédant les événements. Et tant que le dispositif du bataillon hollandais était cohérent, c’est-à-dire qu’il y avait une ligne continue, et tant que quelques contrôleurs aériens avancés étaient présents sur le terrain, tant qu’il n’y avait pas contact ni imbrication, une action d’appui aérien - je ne parle pas du bombardement stratégique, c’est autre chose - aurait peut-être pu avoir un effet sur les Serbes de Mladic puisque cela avait eu un effet, en 1994, à Gorazde. Mais il aurait fallu que ce soit fait dès les prémisses des événements, et en particulier - je ne sais pas qui a donné l’ordre, je ne suivais pas les opérations en détail - que le bataillon néerlandais n’ait pas abandonné des positions d’observation. Il y avait notamment une route d’accès que les Serbes de Bosnie voulaient contrôler, de laquelle les Néerlandais ont retiré leur poste de contrôle. A mon avis, cela a été une première indication pour Mladic qu’il pouvait peut-être aller plus loin.

Par ailleurs, l’enclave de Srebrenica était quelque chose d’assez compliqué parce que les délimitations géographiques de cette enclave sous " garantie onusienne " entre guillemets n’étaient pas très claires. Enfin, il faut reconnaître que les Bosniaques Musulmans ont parfois eu des attitudes ambiguës, du moins les forces armées ; il y avait des divergences entre certains dirigeants militaires locaux bosniaques et d’autres à Sarajevo. C’était donc un endroit extrêmement complexe, à un tel point d’ailleurs que personne ne voulait y aller. Les Néerlandais avaient indiqué qu’ils ne relèveraient pas leur bataillon à Srebrenica et l’ONU cherchait désespérément un contingent de remplacement.

Cela me conduit à répondre à votre première question sur les zones de sécurité. La création de ces zones de sécurité a été l’effet pervers de résolutions successives destinées à contrer a posteriori des initiatives locales qui n’ont pas été maîtrisées auparavant. Les zones de sécurité n’avaient, à mon avis, de sens que si elles disposaient de moyens de se défendre de façon autonome et d’être secourues. A part Sarajevo où il y avait quand même une certaine masse critique, même si les armements n’étaient pas totalement satisfaisants, aucune des autres enclaves ne répondait à ces critères. Je suis totalement en accord avec ce que tous les chefs militaires de la FORPRONU successifs ont dit sur ce sujet.

Je voudrais faire ici une petite incidente parce que j’ai lu dans la presse et ailleurs qu’on avait fait le procès des chefs militaires de la FORPRONU, des Français et des autres. Je peux vous assurer que, les connaissant tous - les Français, les Britanniques, le général belge, Francis Briquemont, qui était un camarade de promotion à l’Ecole de guerre -, j’estime que c’étaient quand même les meilleurs de leur génération. Et si tous, Anglais, Français, Belge et autres - il y avait même un Suédois dont j’ai oublié le nom - ont échoué ou, plutôt, n’ont pas pu réussir, c’est que l’emploi des forces armées n’a pas été correct. On a utilisé les forces de l’ONU comme forces d’interposition, en partant du présupposé qu’on arriverait à mettre les belligérants d’accord. Cela n’a pas marché. Il fallait donc faire une imposition de la paix, qui ne pouvait pas être faite avec les troupes qui étaient déjà dispersées sur le terrain. Il fallait en ajouter d’autres, ce que les pays contributeurs ont refusé parce qu’ils avaient des objectifs divergents. Je ne parle même pas, à cet égard, de l’embargo sur les armes.

Mme Marie-Hélène Aubert : Et sur la négociation qui s’est engagée sur les otages ?

Général Christian Quesnot : Je n’y crois pas un instant. Je n’ai, en tout cas, aucune information sur ce sujet. Il me semble qu’au poste où j’étais, s’il y en avait eu, je l’aurais su.

M. René André : Mon Général, je voudrais vous poser quelques questions très rapides : vous étiez avec le Président Chirac à Strasbourg lorsqu’il a appris la chute de Srebrenica lors du sommet franco-allemand. Pourriez-vous rappeler aux membres de la Mission d’information quelle a été sa réaction et quelles sont les initiatives qu’il a pu suggérer de prendre à ce moment-là ? Par ailleurs, tout à l’heure, vous avez évoqué la possibilité d’une opération aéroportée ou héliportée.

Général Christian Quesnot : Aéromobile.

M. René André : Vous étiez en charge de préparer les plans.

Général Christian Quesnot : Non, j’étais en charge de conseiller le Président.

M. René André : Quelle était la position de l’état-major sur cette suggestion ?

Troisième et dernière question : les personnes qui vous ont précédé ont évoqué l’attitude des Bosniaques. Pourriez-vous nous faire part de votre opinion sur les capacités de défense des Bosniaques à Srebrenica ? Comment a été ressenti le fait que le Président bosniaque ait rappelé, quelques jours avant la chute de Srebrenica, le responsable militaire de Srebrenica, M. Naser Oric, et quelle appréciation portez-vous sur les compétences et les réactions de M. Delic après la chute de Srebrenica ?

Général Christian Quesnot : Les Bosniaques Musulmans n’avaient manifestement pas les moyens de défendre la zone. Ils avaient auparavant essayé de faire des incursions en dehors de la zone, ce qui avait donné un prétexte parmi d’autres aux Serbes de Bosnie et à Mladic de réagir. Je ne peux pas aller beaucoup plus loin dans ma réponse. Je n’ai pas d’informations particulières sur la raison pour laquelle le Président Izetbegovic a rappelé son responsable militaire de la zone. Les seuls échos que j’en ai eus, c’est qu’il y avait des divergences d’attitude sur ce point, même au sein de la zone de Srebrenica.

Quant à lancer une opération aéromobile sur Srebrenica, je ne pense pas que cela ait enthousiasmé l’état-major mais il faudrait poser la question soit à l’amiral Lanxade soit au général Germanos qui était responsable des opérations à ce moment-là. Ils ont dû estimer que ce n’était pas possible. Mais le problème n’est pas là. L’état-major aurait exécuté les ordres s’il y avait eu une volonté politique internationale, bi-nationale ou nationale d’intervenir. Ce genre de débat s’est posé pour une autre intervention dont j’étais un farouche partisan, qui était l’opération Turquoise au Rwanda. Ce n’est pas du tout de même nature mais, pour répondre à votre question, on voit bien qu’à partir du moment où il y a eu une volonté politique de la faire, elle a été faite et très bien faite. Je ne mets pas du tout en cause l’état-major des armées.

M. René André : Moi non plus.

Général Christian Quesnot : Nous vivons dans une République démocratique : les militaires exécutent les directives des politiques. Ils proposent des solutions alternatives pour y parvenir et éclairer les choix politiques. Et d’ailleurs le chef d’état-major des armées est conseiller du Gouvernement. C’est son titre.

Le Président François Loncle : Mon Général, vous avez lu, et nous avons nous-mêmes entendu encore plus longuement que vous avez lu, le jugement extrêmement sévère, redoutable, du cinéaste Gilles Hertzog à l’encontre du général Janvier et de ses compétences. Il a taillé en pièces dans cette salle, il y a quelques semaines, les compétences du général Janvier. J’aimerais que vous nous fassiez part de votre réaction sur ce point.

Général Christian Quesnot : Je peux vous dire que je suis en désaccord complet avec M. Hertzog. Je ne suis pas compétent pour le montage des films. Je l’estime totalement incompétent sur la chose militaire, même s’il a une culture, même s’il a fait un film sur Srebrenica que je trouve très bien fait. Je connais le général Janvier depuis de nombreuses années. Nous sommes camarades d’école et de promotion, nous avons été en opération au Tchad et à Beyrouth ensemble, dans des conditions extrêmement difficiles. Je pense que, sur le plan militaire, c’était un des meilleurs officiers de sa génération. Mais, une fois de plus, quelle que soit la compétence d’un chef militaire, quand on lui donne le commandement de la FORPRONU, cela ne peut pas marcher dans ces circonstances et avec un tel mandat, d’autant que l’ONU est totalement dépendante de ce qu’on appelle les pays contributeurs. Les pays contributeurs donnent des contingents qui sont de valeur, de sensibilité et d’équipements inégaux. Sur 30 000 hommes, le noyau dur, la " force de frappe " de la FORPRONU représente au plus 10 000 hommes. D’autre part, quand il s’agit d’intérêts nationaux relatifs à la sécurité des troupes - et c’est vrai pour les Français, pour les Britanniques et pour les autres -, le commandement de la FORPRONU doit négocier alors que, dans un système d’armée conventionnelle, il donne des ordres. Je m’inscris donc totalement en faux contre le jugement de M. Hertzog que je respecte en tant que cinéaste mais dont la valeur ajoutée et la compétence militaire sont voisines de zéro.

M. René André : Vous n’avez pas eu le temps de répondre à ma première question sur la réaction du Président de la République lors du sommet franco-allemand lorsqu’il a appris la chute de Srebrenica et sur l’initiative qu’il a envisagée de prendre ou de proposer.

Général Christian Quesnot : Ce n’est pas que je ne veuille pas vous répondre, mais c’était lors d’un conseil de la défense, ce qui implique une certaine discrétion. Je peux simplement vous dire que le Chancelier Kohl et lui-même n’ont pas apprécié la chute de Srebrenica, mais c’était fait.

Je voudrais revenir sur la question de l’appui aérien dans le cas de Srebrenica. Il faut bien voir qu’étaient en jeu des intérêts nationaux, néerlandais en l’occurrence. Et dans ces cas-là, c’est le Gouvernement du pays contributeur qui, d’une certaine manière, reprend la main. Je ne vais pas vous dévoiler de secret. Les Néerlandais pouvaient être inquiets de l’initiative qui pouvait être prise au sommet de Strasbourg. Il n’empêche que, comme je l’ai lu dans le rapport de l’ONU, c’est le Ministre de la Défense néerlandais qui s’est opposé in fine à l’appui aérien. C’est tout ce que je peux dire. C’est un choix politique, qui dépend de sa responsabilité. Dans ces cas-là, l’ONU tient compte de l’avis politique des Gouvernements contributeurs.

M. François Lamy, Rapporteur : Je souhaiterais revenir en la généralisant sur la question de René André relative au lien entre les militaires et les hommes politiques : il est clair, en démocratie, que les militaires obéissent aux politiques. Ils sont néanmoins capables également, de temps en temps, de faire passer leur opinion, ne serait-ce d’ailleurs que dans la présentation des différents scénarios, en appuyant plus ou moins l’un ou l’autre.

Général Christian Quesnot : C’est pour cette raison que les Présidents de la République ont des conseillers militaires.

M. François Lamy, Rapporteur : Tout à fait. On revient toujours sur le sous-dimensionnement de la FORPRONU, dû à des raisons politiques, et non militaires étant donné que nous avions techniquement la capacité de la surdimensionner si nous l’avions voulu. Quel était le sentiment général de l’état-major des armées - je dis bien de l’état-major mais pas forcément du chef d’état-major ; je parle du sentiment général des officiers généraux français - durant la période 1992-1995 quant à l’attitude que nous aurions dû avoir sur place ?

Par ailleurs, vous est-il arrivé, en tant que chef d’état-major particulier, d’avoir des relations directes (coups de téléphone...) avec les militaires français, les généraux français sur place, tout particulièrement avec le général Janvier ? Etait-ce dans les pratiques et les coutumes ? Les responsables militaires en opération ont souvent des instructions précises écrites du Président de la République. Les généraux qui étaient sur place disposaient-ils de telles instructions ?

Général Christian Quesnot : Les généraux sur place disposaient uniquement d’instructions du chef d’état-major des armées. Il était de coutume et de tradition que le Président de la République reçoive, avant leur départ, les généraux français qui ont des responsabilités internationales. Je ne parle pas uniquement du cas de la FORPRONU. Je sais que j’avais fait recevoir le général Cot par le Président Mitterrand, le général de La Presle, le général Janvier, le général Bachelet. C’est une tradition. Mais je vous répète que je n’avais aucun contact direct avec les commandants des opérations sur place. Je n’étais pas dans le système hiérarchique. C’était de la responsabilité de l’amiral Lanxade.

M. François Lamy, Rapporteur : Et sur le sentiment général de l’état-major ?

Général Christian Quesnot : On dit que l’armée est la grande muette. Ce n’est pas vrai. Vous avez des gens qui vivent leur propre vie, qui ont des sentiments. Il est évident que c’est très frustrant pour un militaire de voir qu’il se passe des choses que la morale réprouve et qu’il ne peut pas agir, faute d’un mandat adéquat. Pour répondre à votre question, voyez Warriors, un remarquable film britannique : tout y est.

M. François Lamy, Rapporteur : Si je peux me permettre, Mon Général, pas tout à fait.

Général Christian Quesnot : Je parle des frustrations.

M. François Lamy, Rapporteur : Ma question est encore plus précise : certains militaires français, en tout cas dans les officiers généraux, ont été plus ou moins accusés de sentiments pro-Serbes. Je ne voulais pas vous poser la question directe parce que je connais déjà la réponse : quand je la pose, on me répond à chaque fois que ce n’est pas vrai. Je vais donc la poser autrement : je voudrais savoir si les responsables, le chef d’état-major des armées ou les officiers généraux, ont, dans la période 1992-1995, fait savoir à la présidence de la République qu’ils souhaiteraient fortement que la force soit redimensionnée de façon à pouvoir remplir pleinement sa mission, ce qui signifie encore plus concrètement et plus directement d’aller faire, pas forcément la guerre aux Serbes, mais, en tout cas, d’avoir un certain nombre d’actions offensives vis-à-vis des Serbes.

Général Christian Quesnot : Je ne peux répondre que pour moi. Aussi bien auprès du Président Mitterrand qu’auprès du Président Chirac, j’ai toujours été partisan d’une action beaucoup plus ferme contre chacune des parties qui franchissait ce que j’appelais la ligne jaune. J’avais proposé - et le Président Mitterrand s’y était intéressé à l’époque - de désenclaver Sarajevo, de faire une opération aéromobile et de blindés à partir de la côte pour ouvrir un couloir jusqu’à Sarajevo. Il fallait, à mon avis, une quinzaine de milliers d’hommes, des chars, des hélicoptères, des avions pour ouvrir un couloir de quinze kilomètres de chaque côté - distance qui correspond à la portée des canons - et arriver à Sarajevo. Techniquement, c’était possible de le faire au niveau national, mais nous n’étions pas les seuls joueurs, même si nous avons été les principaux contributeurs dans cette région. Cela dépendait de facteurs tout à fait externes à la France et à la seule volonté française.

Je sais qu’a été fait aux militaires français le procès d’être pro-Serbes. Un certain nombre d’individus étaient peut-être plus favorables aux Serbes que d’autres, mais je peux vous assurer que l’état-major des armées n’était pas plus pro-Serbe qu’il était pro-Bosniaque ou pro-Croate. Les militaires français, même si ce sont les nouvelles générations, sont encore traumatisés par la guerre d’Algérie, là où le pouvoir politique les a employés au-delà de leurs compétences - pour être gentil ; certains militaires français se sont engagés sentimentalement. Je puis vous dire que l’armée, celle des années 1990, s’est soigneusement tenue à l’écart de ce genre de sentiment qui fera toujours des militaires les dindons de la farce. Honnêtement, en mon âme et conscience, je ne crois pas que les forces de la FORPRONU aient été pro-Serbes. Je voudrais vous citer un exemple personnel d’un autre niveau : quand je suis parti au Proche-Orient avec mon régiment de parachutistes, ces derniers avaient une certaine admiration pour l’armée israélienne. Ils sont revenus pro-Palestiniens.

Mme Marie-Hélène Aubert : Je voudrais revenir sur l’affaire des otages. Vous affirmez clairement qu’il n’y a pas eu de contrepartie à la libération des otages. C’est bien cela ?

Général Christian Quesnot : Non, pas à ma connaissance. Et s’il y avait eu des discussions de ce genre, je pense que j’en aurais été informé au poste où j’étais, sinon que j’en aurais été un acteur.

Mme Marie-Hélène Aubert : Deuxième point : pendant la phase où il y a eu des demandes d’intervention aérienne, notamment de la part, peut-être pas du Ministre de la Défense, mais du colonel néerlandais qui était sur place, y avait-il des instructions ou des avis donnés par la présidence de la République au général Janvier, même si ce dernier était sous les ordres de la FORPRONU ?

Général Christian Quesnot : Absolument pas. Il est vrai que la présidence de la République a les moyens techniques de rentrer en contact avec n’importe qui. Je peux vous citer des exemples où cela a eu lieu : avec le général Cot, lors de la guerre du Golfe, du temps du Président Bush, au moment où avaient été décidées les premières frappes aériennes. Le Président américain était d’ailleurs à Paris. Un avis technique a été pris parce que, dans ce cas-là, c’était d’une autre dimension. Mais je vous assure que le Président de la République n’est pas du tout intervenu auprès du général Janvier sur Srebrenica. Je vous répète que Srebrenica n’était pas dans la zone française et ne faisait pas partie des préoccupations que nous avions à ce moment. C’est peut-être un tort mais c’est comme cela. En outre, les informations venant de Srebrenica étaient relativement faibles, même si, compte tenu du comportement de Mladic, on pouvait s’attendre à ce que les choses ne soient pas très honorables. Peut-être pas à ce point cependant.


Source : Assemblée nationale (France)