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Stratégie et guerres de ressources

L’avenir du gaz naturel

Le marché international du gaz naturel est aussi stratégique que celui du pétrole, mais répond à des impératifs techniques différents, et conduit donc à des rivalités et à des alliances différentes. D’autant qu’il ne peut être transporté aux antipodes et doit se consommer à proximité des lieux de production. Surtout, les conflits d’aujourd’hui portent moins sur le contrôle du marché actuel que sur celui à venir car le gaz naturel restera abondant lorsque le pétrole viendra à manquer.

| Paris (France)
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Station d’exploitation du gaz naturel sur le plus grand gisement au monde, celui de North Field (Qatar)

Les économies développées doivent concevoir des politiques qui leur garantissent l’accès aux sources d’énergie. Le pétrole est ainsi devenu un enjeu majeur des relations internationales. Le gaz naturel aussi. Or, ce produit a la particularité de ne pouvoir être facilement transporté qu’à l’échelle continentale. Son attrait suscite donc des alliances et des conflits différents de ceux liés au pétrole.

Dans les deux cas, les estimations de réserves sont politiquement biaisées lorsqu’elles sont publiées globalement par les institutions gouvernementales ou les grandes compagnies. Toutefois, il n’existe pas de cartel, ni d’ « Organisation des pays exportateurs de gaz », qui pourraient avoir, en certaines circonstances, intérêt à fausser les estimations. De plus les chiffres des réserves en Russie, le pays le mieux doté, ne sont pas secret d’État, contrairement à ceux du pétrole. Les estimations sont plus fiables lorsqu’elles sont publiées, à des fins techniques, par les compagnies « éclaireurs » (scout companies). C’est sur elles que nous nous baserons pour cette analyse.

L’Association pour l’étude du pic mondial de la production pétrolière (Association for the Study of Peak Oil, ASPO) s’intéresse également aux réserves et à la production mondiale de gaz naturel, en se basant autant que possible sur les données techniques. Celles-ci sont habituellement vendues à prix d’or, car en plus de leur valeur stratégique, elles sont difficiles à établir. Les sociétés spécialisées dans leur publication, comme Petrologistics (Genève), doivent les collecter partout dans le monde, sur le terrain, afin de contourner les « filtres » politiques et commerciaux. Dans une étude publiée en 2004, Jean Laherrère, géologue pétrolier et co-fondateur de l’ASPO, a tenté de dresser l’état des lieux du gaz naturel sur le plan mondial [1]. Ses graphiques constituent un outil précieux, notamment pour comprendre la dynamique impériale anglo-saxonne et les enjeux de l’élargissement et de l’intégration économique européenne.

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Les courbes de découvertes et de production mondiale pour le pétrole et le gaz, telles qu’établies par Jean Laherrère à partir des données techniques.

Si les États-Unis sont dans une situation très critique concernant leur approvisionnement futur en gaz naturel, l’Europe n’est guère mieux lotie. Cependant leurs situations géographiques respectives les conduisent à agir différemment. L’Europe est située à proximité de ses fournisseurs (Russie, Proche-Orient) et a tout intérêt à se rapprocher politiquement d’eux. Au contraire, l’Amérique du Nord doit faire face à une situation d’isolement qui pousse son industrie de l’énergie à vouloir s’imposer là où se situeront l’action et les profits. Ce facteur engendre inévitablement l’ingérence, la division par l’intérêt privé et la corruption des élites.

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« Pic de Hubbert » mondial du gaz naturel
Modélisée à partir de données techniques sur la production mondiale, la projection de Jean Laherrère (ASPO) situe le pic global de production de gaz naturel en 2030. On constate la disparité avec les projections « politiques » des institutions européennes et états-uniennes.

Les inquiétudes globales

La demande mondiale projetée en gaz naturel est démesurée. D’une part, il s’agit d’une source d’énergie très pratique, utilisable quasiment sans transformations, facilement transportable à l’échelle continentale. D’autre part, le pic de sa production mondiale (2030, selon l’ASPO) interviendra environ 20 ans après celui du pétrole (2007, toujours selon l’ASPO) ; ce qui en fait dans beaucoup de prévisions l’énergie fossile de transition idéale. Les projections tablent donc sur un rythme de croissance de la production du gaz naturel double de celui escompté pour le pétrole ! Pourtant les experts indépendants s’inquiètent du fait qu’une bonne partie des réserves « prouvées » de gaz naturel sont situées dans des zones jusqu’à présent inexploitées. Leur étendue n’est pas encore confirmée par des taux de production attestant de l’ampleur des réserves. On mise donc sur des réserves théoriques, qui pourraient s’avérer moindres.

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Chaque point correspond à une découverte de gisement, s’ajoutant au total des réserves déjà découvertes. Le bond impressionnant des réserves du Moyen-Orient, en 1970, correspond à la découverte du plus gros gisement de gaz naturel au monde, celui de North Field (Qatar). On constate par ailleurs la concentration des réserves au Moyen-Orient et dans l’ex-CEI.

En examinant la liste des principaux pays producteurs de gaz naturel, on s’aperçoit que nombre d’entre eux connaissent actuellement un déclin, souvent irréversible. Matt Simmons, membre de l’ASPO et Pdg de Simmons Co. International [2], estime que la production globale doit augmenter de 20 % pour être à la hauteur de la demande, alors que 65 % des gisements sont en déclin [3]. De surcroît, ajoute Simmons, une caractéristique du gaz naturel est le fait que le déclin de sa production est généralement brutal, pour des raisons physiques évidentes liées à sa volatilité. Ainsi, en Amérique du Nord actuellement, un puits de gaz naturel mis en production perd en moyenne 80 % de son rendement en une seule année !

En bref, une fois de plus la préoccupation globale aujourd’hui n’est pas de savoir d’où viendront les ressources attendues par les pays en développement (rien n’est prévu pour eux et ils ne pourront pas rivaliser sur un marché dirigé par la demande), mais plutôt où les pays développés vont s’approvisionner quand la crise sera vraiment là.

Régionalement, les choses se compliquent

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Avant de produire des ressources fossiles, il faut les découvrir. Ainsi, en décalant la courbe de découvertes de 28 ans, on peut établir une estimation de la production future. Dans ce cas précis, la tendance ne fait pas de doute.

Pour ce qui concerne l’Amérique du Nord, le constat, tant sur le plan des réserves que de la production en cours, est plus que préoccupant. La courbe de découvertes pour les États-Unis, décalée de 28 ans afin de refléter la production, illustre tout à fait les propos de Simmons : la production a connu un déclin relativement lent depuis 30 ans, car la demande était inhibée par la politique énergétique, alors que le nombre de forages explosait pour compenser la baisse de productivité par puits. Dorénavant la demande grimpe, mais la production du continent est au bord de la falaise.

Le marché régional est donc à saturation. Seule solution, l’acheminement par pipeline géant en provenance de Russie via l’Alaska, ou une infrastructure de transport maritime d’envergure jamais égalée, avec usines de liquéfaction, terminaux adaptés, méthaniers etc. Le coût de transport du gaz naturel étant cinq fois plus élevé que celui du pétrole, la proximité des producteurs et des consommateurs compte énormément. D’autant qu’en moyenne 35 % de la production d’un puits de gaz naturel est consommée par les processus de liquéfaction cryogénique et de transport. Dans ces conditions, il est également urgent pour les compagnies chargées d’approvisionner l’économie états-unienne d’accaparer un maximum de capital et de retours sur investissements, y compris dans les projets qui ne concernent pas directement les États-Unis.

On a pu ainsi constater les prémices de la politique d’urgence d’approvisionnement en gaz naturel des États-Unis lors de la tentative de coup d’État en Guinée équatoriale, où la compagnie Amerada Hess devait conclure un contrat pour la fabrication de la plus grosse usine de liquéfaction au monde… à l’issue du coup d’État soutenu par les services anglo-saxons [4].

L’Afrique connaît d’ailleurs une nette augmentation de production, accompagnée d’une augmentation de ses exportations. C’est-à-dire qu’elle consomme peu de l’énergie dont elle dispose et, de ce fait, ne peut pas se développer.

Simmons estime qu’il faut 40 nouveaux grands projets de gaz naturel liquéfié dans les 6 ans à venir pour compenser la perte de production locale. Malgré les importants projets offshore brésiliens, l’Amérique du Sud est peu ou prou dans la même situation, à l’exception du fait qu’elle n’a ni le capital ni la puissance militaire pour répondre à la crise. Elle est en revanche moins dépendante du gaz naturel pour la pérennité de son économie.

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Pic européen de la production de gaz naturel
Avec un déclin de la production intervenant à partir de 2010, l’EUrope va se tourner vers la Russie et le Moyen-Orient principalement pour son approvisionnement.

L’Europe est elle aussi confrontée à une baisse brutale et imminente de sa production. Mais elle dispose d’un atout majeur, sa proximité géographique avec les deux régions productrices, à savoir l’ex-Union soviétique et le Proche-Orient, qui sont déjà des partenaires économiques majeurs. Avec des possibilités d’acheminement par gazoducs et donc des coûts moindres, l’Europe devrait donc pouvoir gérer sa crise du gaz naturel de manière plus douce.
L’inquiétude des géologues porte néanmoins sur la surestimation des réserves de l’ex-Union soviétique (30 % selon Jean Laherrère) et le fait que l’Iran, 2ème réserve mondiale, projette d’injecter une partie de sa production de gaz dans ses gisements de pétrole pour en maintenir la pression.

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Carte des gazoducs européens existants (en rouge) et proposés (en bleu)
Les pays grisés sont ceux concernés par le projet INOGATE, prioritaires pour le développement d’infrastructures de transport pour le gaz naturel. Source : INOGATE (Union Européenne), décembre 2003.

On constate donc la nécessité d’intégrer économiquement à l’Europe les pays des futurs corridors de passage du gaz naturel, à savoir essentiellement la Lettonie, l’Ukraine, la Biélorussie et la Turquie… [5] Il n’y a par ailleurs aucune raison pour que les richesses générées par cette future relation économique sortent de la « boucle continentale » qui va naturellement se mettre en place. Cela se ferait effectivement au détriment de tous ; producteurs, consommateurs et pays de transit.

[1] « Future of Natural Gas Supply », par Jean Laherrère, ASPO, mai 2004.

[2] Voir « Les ombres du rapport Cheney » pour davantage d’informations sur Matt Simmons.

[3] « Simmons speaks with Darley on natural gas », Global Public Media, mai 2004.

[4] « La France fait échec à l’OTAN », par Arthur Lepic, Voltaire, 31 août 2004.

[5] Pour plus d’informations sur ces futurs corridors, allez sur www.inogate.org

Arthur Lepic

Arthur Lepic Journaliste et traducteur, basé en Extrême-Orient. Il s’est spécialisé dans l’étude des stratégies énergétiques et des guerres de ressources, dans le contexte de l’épuisement progressif des principaux gisements exploités d’hydrocarbures.

 
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