Réseau Voltaire
Comment la propagande états-unienne fabrique un mythe

Abou Moussab al-Zarkaoui, super-héros du Mal

Pour mettre en valeur le super-héros du Bien, George W. Bush, la propagande états-unienne a créé des super-héros du Mal : d’abord ben Laden, puis Zarkaoui. Dans les deux cas, fait observer le jounaliste roumain Vladimir Alexe, le démon est un ange déchu : un agent de la CIA qui se serait retourné contre son créateur. Une fois le mythe constitué, on lui fait endosser la responsabilité des évènements les plus disparates pour exorciser la barbarie de la Coalition.

| Bucarest (Roumanie)
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Au cours des quatre dernières années, le terrorisme a connu une croissance exponentielle au niveau planétaire. D’un phénomène périphérique, il est devenu rapidement un risque pour la sécurité collective, le cauchemar de toutes les sociétés, démocratiques ou non. Dans ce contexte sont apparues aussi des super-stars du terrorisme. Le « premier mauvais génie » du fondamentalisme islamique fut Ossama ben Laden. Or, à présent, ce dernier risque d’être détrôné par un nouveau personnage, considéré comme aussi malfaisant, mais bien plus mystérieux : Abou Moussab al-Zarkaoui (ou Abu Mussab Al-Zarqawi, selon la transcription orthographique anglaise). Personnage dont le nom était totalement inconnu voici encore trois ans, mais auquel, désormais, on attribue le rôle de leader de l’insurrection irakienne, de maître d’œuvre des opérations terroristes contre les États-Unis et l’Europe. On en dit tant sur des évènements si complexes qu’au bout du compte il semble plutôt être le héros de contes populaires qu’un homme fait de chair et de sang. Des analystes soutiennent qu’il s’agit d’un mystérieux jordanien d’origine palestinienne : une légende dont on verra qu’elle semble créée à des fins propagandistes.

La « guerre contre le terrorisme », caractérisée par le président Bush Jr. comme la « guerre du droit », définit le « Bien » et le « Mal » sur la Terre, ce qui fait des chefs mondiaux du terrorisme les incarnations immédiates du « Mal ». Les campagnes de propagande ont donc pour rôle de maintenir vivant dans l’esprit des citoyens états-uniens la « menace terroriste ». La création de certains personnages, de certains mythes du terrorisme universel comme Ossama ben Laden (ancien agent de la CIA) ou, présentement, celle d’Abou Moussab al-Zarkaoui, sans cesse poursuivis, mais jamais pris par le Pentagone, ont pour rôle d’authentifier, de « personnaliser » une guerre qui a permis, au bout du compte, d’élargir considérablement la sphère d’influence directe des États-Unis.

Afghanistan : les débuts

Michel Chossudovsky écrit dans un article intitulé, « The Pentagon’s New Terrorist Mastermind », que les agences d’information et de contre-espionnage états-uniennes ont constitué depuis longtemps leurs propres organisations terroristes. Une série d’organisations « islamistes » ont agi et agissent toujours conformément à un plan secret, pour créer les occasions et justifier au meilleur moment l’intervention de l’armée des États-Unis. Toujours selon Chossudovsky, cette organisation fonctionnerait exactement comme les deux bras d’un corps humain, où le gauche crée les conditions de l’intervention du droit. Il existe donc un « cerveau » qui coordonne le tout. Et l’auteur de rappeler que le mouvement « islamico-terroriste » que chasse présentement Washington a été, à ses débuts, une pure création états-unienne !

Comment les États-Unis ont-ils donc inventé le mouvement « islamico-terroriste ? C’est justement Zbigniew Brzezinski qui nous le dit dans une interview donnée dans la livraison du 15-21 janvier 1998 du Nouvel Observateur [1]. L’ancien conseiller pour les problèmes de défense nationale du président Jimmy Carter y dévoile - et c’était un scoop - que l’intervention de la CIA en Afghanistan a précédé l’invasion soviétique de 1979. Il dit : « Selon la version officielle de l’histoire, la CIA aurait soutenu le mouvement des Moudjahiddines à partir de 1980, c’est-à-dire après l’intervention armée soviétique qui envahit l’Afghanistan le 24 décembre 1979. En réalité, c’était un secret gardé jusqu’à présent, mais les choses se sont déroulées de manière totalement différente. Le 3 juillet 1979, le président Carter a signé la première directive secrète pour aider les opposants au régime prosoviétique de Kaboul ». Le but était de créer un « Vietnam » pour l’armée et l’économie soviétique. Dans le cadre de ce plan secret, les États-Unis financèrent, entraînèrent et armèrent substantiellement des milliers d’islamistes amenés de divers pays et de divers continents au Pakistan voisin. La prestigieuse revue Covert Action Quaterly, qui a publié dans ses dernières livraisons le sommaire des événements du 11 septembre 2001 et l’évolution du phénomène du terrorisme, fait un bilan inquiétant : l’administration Carter a créé les « islamistes » en Afghanistan et en Iran ; l’administration Reagan a étendu cette sinistre collaboration avec les « islamistes » du Soudan ; l’administration Bush senior a intensifié la collaboration avec les « islamistes » d’Afghanistan et du Soudan ; tandis que l’administration Clinton a soutenu les « islamistes » d’Albanie, d’Algérie, de Bosnie, de Tchétchénie, d’Irak et de Libye.

D’un point de vue géostratégique, Ossama ben Laden est le meilleur « ami » du président Bush. Qu’aurait fait Bush sans ben Laden se demande Michael C. Ruppert, avec derrière lui trente ans d’expérience de missions « secrètes », dans son ouvrage Crossing the Rubicon ? [2] Les conclusions de l’auteurs vont très loin : « Je crois, dit-il, que ben Laden a été et demeure toujours un agent de la CIA, du gouvernement des États-Unis et de Wall Street. » Cela expliquerait pourquoi le terroriste le plus pourchassé de la planète n’a jamais été pris. Mais, depuis janvier 2003, un autre mythe du terrorisme international est apparu sur la scène mondiale : celui du prétendu Abu Musab Al-Zarqawsi, que personne n’avait connu jusqu’à cette date-là. Qui est donc ce Zarkaoui ?

Biographie brouillée d’un terroriste obscur

Jusqu’au mois de janvier 2003, on entendait très peu parler d’Abou Moussab al-Zarkaoui. Illustre inconnu, il est devenu en un laps de temps très court, le terroriste le plus célèbre de la planète. Cependant sa biographie est entourée d’un mystère d’où il est très difficile de séparer l’aspect légendaire de la réalité. La légende pourrait être attribuée à l’imaginaire populaire, mais aussi à la propagande gouvernementale. Avec les réserves de rigueur, voilà à peu près les principaux évènements qui, dit-on, auraient marqué jusqu’à aujourd’hui l’existence de Abou Moussab al-Zarkaoui.

Il est né voici trente-huit ans dans la localité de Zarka, en Jordanie, d’une famille pauvre de neuf enfants. Sa famille appartient à la tribu bédouine Bam Hassan, la plus grande et la plus religieuse des tribus hachémites du royaume de Jordanie. A sa naissance, il porte le nom de Ahmed Fadil Hamdan Khalaila, qu’il change plus tard en Abou Moussab al-Zarkaoui, d’après le nom du village natal de son père.

À l’âge de douze ans, Abou Moussab est mis à la porte de l’école et trouve refuge dans les camps palestiniens à la périphérie d’Amman. Il a environ vingt ans quand il part lutter en Afghanistan contre l’occupant soviétique. Là-bàs il invente une manière de faire des bombes artisanales. Il part ensuite s’entraîner dans un camp de moudjahiddines venus de divers pays musulmans, et c’est en 1990 que Zarkaoui revient en Jordanie. Au mois de décembre 1999, le nom de Zarkaoui est prononcé lors de l’attaque de l’Hôtel « Padisson Sas » d’Amman. Le complot ayant été déjoué par la police hachémite, Zarkaoui est incarcéré, puis gracié. Au sortir de prison il s’enfuit au Pakistan, puis retourne en Afghanistan. En 2002, Zarkaoui lutte avec les Talibans contre les forces états-uniennes. On dit que pendant une embuscade il est gravement blessé à un pied, ce qui ne l’empêche pas de fuir jusqu’en Irak où, dans un hôpital de Bagdad, on l’ampute de son pied blessé. Par la suite, et selon toutes les probabilités, l’invasion anglo-états-unienne trouve Abou Moussab al-Zarkaoui au Nord de l’Irak, dans la zone kurde, lieu idéal pour continuer la « guerre sainte » à la tête de son groupe de combattants, « Ansar al-Islam », composé d’environ 400 fondamentalistes. Enfin, en avril 2003, après la chute de Bagdad devant l’offensive des forces des États-Unis, Zarkaoui et son groupe sont signalés au centre de l’Irak, dans la zone nommée le « triangle sunnite ».

Naissance d’une légende

Zarkaoui est donc catapulté spectaculairement sur la scène internationale en février 2003, à peine six semaines avant l’invasion états-unienne de l’Irak sous le prétexte de la présence d’armes de « destruction massive » fabriquées par le régime de Saddam Hussein, selon le discours tenu par le secrétaire d’État Colin Powel devant le Conseil de sécurité de l’ONU. Powell y déclarait : « Ce que je veux porter à votre attention aujourd’hui, c’est la connexion, éventuellement bien plus sinistre, qui existe entre l’Irak et le réseau terroriste al-Qaïda, connexion qui allie les organisations terroristes classiques aux méthodes modernes d’assassinat. L’Irak héberge aujourd’hui un réseau terroriste meurtrier dirigé par Abou Moussab Zarkaoui, partenaire et collaborateur d’Ossama ben Laden et de ses lieutenants d’al-Qaïda. » Dans son allocution Powell emploie le nom de Zarkaoui pour faire la liaison entre Saddam Hussein, le parti Baas (socialiste-national) et ce que Washington nommera le « réseau de la terreur islamique ». En d’autres termes, inconnu jusque-là, le terroriste d’origine jordanienne est présenté comme la véritable preuve que l’Irak de Saddam Hussein (totalitaire et laïque), entretient des relations avec al-Qaida. Une fois établie cette relation l’administration Bush Jr., peut prétendre que le régime de Bagdad constituait une menace pour les États-Unis. Au centre de cette argumentation, un homme, le mystérieux Abou Moussab Zarkaoui, brusquement propulsé au statut de super-terroriste.

À ce moment son nom est totalement inconnu, tant et si bien que le secrétaire d’État se sent obligé d’en faire une courte présentation : « Palestinien natif de Jordanie, Abou Zarkaoui avait combattu lors de la guerre d’Afghanistan il y a plus de dix ans. À son retour en Afghanistan, en 2000, il a dirigé un camp d’entraînement de terroristes. L’une de ses spécialités, et l’une des spécialités de ce camp, est le poison. Lorsque notre coalition a chassé les talibans, le réseau d’Abou Zarkaoui a aidé à établir un autre camp de formation des spécialistes du poison et des explosifs et ce camp est situé dans le nord-est de l’Irak. Ce réseau apprend à ses membres à produire du ricin et d’autres poisons [...] De son réseau terroriste en Irak, Abou Zarkaoui peut diriger les activités de ce réseau au Proche-Orient et au-delà [...] Abou Zarkaoui et son réseau ont préparé des actes de terrorisme contre des pays tels que la France, la Grande-Bretagne, l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne et la Russie. »

De petit moudjahidine anonyme, Al-Zarkaoui devient en un jour une star du terrorisme international. La consécration arrive quelques semaines plus tard, quand le président Bush Jr. lui-même mentionne Al-Zarkaoui, le qualifiant directement d’« homme le plus dangereux de la planète, après Ossama ben Laden ».

Terreur aux États-Unis

Après le discours de Colin Powell devant le Conseil de sécurité, l’opinion publique n’oublie plus le nom d’Al-Zarkaoui. Le terroriste dont elle n’a jamais entendu parlé, devient brusquement omniprésent sur tous les fronts. Le 8 février 2003, une « alerte anti-ricin » est déclenchée aux États-Unis. Dans une lettre expédiée à l’adresse de Bill Frist, le leader de la majorité républicaine au Sénat, on découvre une « poudre blanche suspecte ». Immédiatement, les autorités avancent le nom de Zarkaoui, l’identifiant comme le « possible cerveau » de l’opération. La National Rewiew du 18 février 2003, fournit les arguments suivants : « Il est bien connu que Zarkaoui, ingénieur biochimiste de son métier, et chef de l’organisation Al-Qaïda, se cachait en Afghanistan, où fut trouvé des traces de ricin ainsi que d’autres poisons. »

L’hystérie du ricin de Zarkaoui est ensuite remplacée par autre chose. Le 13 février 2003, la chaîne de télévision ABC diffuse la nouvelle que le terroriste-fantôme réfugié en Irak y prépare une attaque à la bombe radioactive sur les États-Unis. Ceci a lieu une semaine exactement après le discours de Colin Powell devant le Conseil de sécurité.

Aux États-Unis les autorités déclanchent l’« alerte orange » ! Powell déclare alors à la chaîne ABC : « Il est facile pour un terroriste de nous griller tous avec une bombe radioactive fabriquée aux États-Unis. Je crois qu’il est sage que le peuple américain sache que cette possibilité existe ». Pendant ce temps, la chaîne de télévision états-unienne alerte les hôtels, les boutiques, inonde les adresses de courriel, etc. Après cette annonce, des dizaines de milliers d’États-uniens se précipitent pour acheter des masques à gaz, des couverture de plastique, des bandes adhésives, etc., afin de se préparer à une éventuelle attaque.

Il est inutile de dire, qu’après l’occupation de l’Irak, les troupes de la Coalition n’ont jamais trouvé une seule bombe radioactive, ni du ricin, ni même une seule arme chimique de quelque type que ce soit.

La filière espagnole

Le « mythe Al-Zarkaoui » est renforcé par le Premier ministre espagnol, José Maria Aznar. Pendant que Colin Powell présente le « dossier Zarkaoui » à l’ONU, Aznar déclare le 5 février 2003 au Parlement espagnol qu’il existe des informations selon lesquelles l’Espagne pourrait être la cible d’attaques chimiques.

Selon Aznar et relaté par El Pais le 6 février 2003, Al-Zarkaoui aurait entretenu des liens avec Merouane Ben-Ahmed, un « expert en armes chimiques et en explosifs, auquel il rendit visite peu de temps auparavant à Barcelone ». Plus encore, Aznar soutient devant la Chambre des députés que seize suspects d’Al-Qaïda détenant des armes chimiques et des explosifs, avaient des relations avec le terroriste-fantôme, Al-Zarkaoui.

L’information en sa totalité était fausse. Le ministre espagnol de la Défense nationale reconnut plus tard que les « armes chimiques n’étaient, en fin de compte, que de banals détergents » (cf. Irish News, 27 février 2003).

Le 11 mars 2004, les attentats de Madrid surviennent. Bien que les investigations de la presse espagnole excluent l’implication d’Al-Zarkaoui, la CIA le désigne sans détour comme le principal suspect. L’hypothèse est présentée sur CNN le 13 mars 2004. C’est-à-dire deux jours après l’attentat, quand l’enquête de la police espagnole commence à peine. Un invité de CNN explique ce sur quoi il s’appuie lorsqu’il accuse Al-Zarkaoui : « J’ai intercepté son dernier mémorandum, le mois dernier, qui indiquait la continuation des actions contre les États-Unis ». Plus tard, l’argument est repris, mais de manière plus nuancée. Selon la CIA, un « groupe de Marocains » serait impliqué dans les attentats de Madrid. Ces Marocains auraient été en relation avec Al-Zarkaoui selon la découverte du journal The Australian du 24 mai 2004.

Période irakienne d’Al-Zarkaoui

Le mystérieux Al-Zarkaoui semble donc être un homme fort occupé. Regardez-y de plus près, regardez ce qu’il a fait au printemps 2003. Depuis sa cachette irakienne - protégé du regard des équipes des inspecteurs de l’ONU qui quadrillent le pays en long et en large - notre super terroriste préparait du ricin pour sa correspondance états-unienne, se donnait du mal pour enterrer quelques bombes radiologiques, organisait et coordonnait son réseau criminel nouvellement étendu dans quatre pays européens et, pour couronner le tout, faisait l’intermédiaire entre Al-Qaida et le régime de Saddam Hussein. Pas même l’invasion états-unienne de l’Irak ne réussit à freiner cette activité frénétique. Bien au contraire ! Depuis, les faits qu’on attribue à Al-Zarkaoui sont immenses, en premier lieu par leur nombre. Son nom est en effet prononcé avec à peu près toutes les actions terroristes !

The Weekly Standard, revue proche des cercles néoconservateurs du groupe PNAC, écrivait le 24 mai 2004 : « El-Zarkaoui a commandé non seulement l’assassinat de Nick Berg, mais encore le carnage de Madrid le 11 mars, le bombardement des Shiites en Irak le même mois, l’attentat kamikaze du port de Basrah le 24 avril. Avant le 11 septembre 2001, il complotait afin de tuer des touristes israéliens et américains en Jordanie ».

Abou Moussab al-Zarkaoui est devenu le nouveau « génie du mal » de l’islamisme, pendant que peu à peu on oubliait Ossama ben Laden. La CIA a augmenté la récompense pour la capture de Zarkaoui de dix à trente millions de dollars. Une somme en accord avec son rang de super-terroriste.

De manière étrange et malgré son implication dans de si nombreuses activités criminelles données comme assurées, Zarkaoui demeure un personnage fantomatique. Les informations qui le concernent continuent d’être très sommaires. Les responsables de la CIA ont reconnu dans la même livraison du Weekly Standard, que l’Agence ne dispose que d’une seule photographie dont elle suppose que c’est celle de Zarkaoui, et elle ne connait ni sa taille ni son poids !

La videocassette de l’exécution de Nicolas Berg

Au mois de mai 2004, Al-Zarkaoui est accusé d’avoir fait décapiter Nicolas Berg [3] après l’avoir pris en otage. Certains commentateurs ne peuvent s’abstenir de remarquer que cette exécution - surmédiatisée - tombe à point nommé pour Donald Rumsfeld. Au milieu du scandale de la prison d’Abu Ghraib, nombre de sénateurs états-uniens demandent la démission du secrétaire à la Défense qu’ils considérent comme responsable (au moins moralement) des horreurs qui se pratiquaient dans cette prison.

L’enregistrement vidéo de l’exécution de Nick Berg crée dans l’opinion publique un courant d’indignation anti-irakienne qui distrait l’attention de deux questions importante. Le 11 mai 2004, CNN présente un rapport mystérieux découvert sur un site islamique, dans lequel on accuse Zarkaoui d’avoir décapité Berg. Après deux jours, CNN annonce : « La CIA confirme que l’assassin de Nicholas Berg a bien été Abou Al-Zarkaoui ».

La preuve : une videocassette intitulé, « Abou Moussab al-Zarkaoui présente l’exécution d’un Américain ». Dans l’enregistrement on voit un individu masqué qui parle l’anglais et dont les experts de la CIA disent à l’unisson : « C’est Zarkaoui ! »

Sirajin Sattayev dans « Was Nick Berg killed by US intelligence ? » signale une série d’absences de concordances dans la vidéocassette. Sattayev remarque ainsi : « Zarkaoui est jordanien. Or l’homme dans la vidéocassette ne parle pas avec l’accent jordanien ! Zarkaoui est amputé d’un pied, or, pas un seul des deux pieds de l’homme présent sur la cassette ne présente cette anomalie. De plus, l’homme que l’on prétend être Zarkaoui porte une alliance jaune, probablement en or ; or voilà ce qu’aucun islamiste fondamentaliste ne ferait parce que sa foi ne le lui interdit. »

Immédiatement après la médiatisation de cette véritable bombe - un Zarkaoui avec ses deux pieds, une alliance en or à l’annulaire, et qui parle l’anglais - la revue News and World Report du 24 mai 2004 affirme : « Les personnalités officielles et autorisées de l’information états-unienne, qui croyaient que Zarkaoui avait perdu un pied en Afghanistan, ont modifié récemment leur opinion, ils affirment maintenant que Zarkaoui possède ses deux pieds. » Voilà qui change la situation.

Le mystère des otages en Irak

À la différence de ben Laden, Zarkaoui n’a jamais fait une seule déclaration appelant à la « guerre sainte » contre les juifs ou les chrétiens (les « croisés »). Lors de sa déclaration devant le Conseil de sécurité de l’ONU, Colin Powell a « oublié » de mentionner deux faits importants : d’une part que Zarkaoui et son organisation « Ansar al-Islam » étaient opposés à Saddam Hussein, et d’autre part, que les États-Unis n’ont manifesté aucun intérêt (alors qu’ils l’auraient pu) pour détruire sa base du Nord de l’Irak, dans une zone majoritairement habitée par les Kurdes. Pourquoi cela ?

Depuis quand, en Irak, les prises d’otages apparaissent-elles comme moyens stratégiques ? Environ six mois après que la Coalition dirigée par les États-Unis ait occupé le pays. En mai 2004 (après environ un an d’occupation) Nick Berg est décapité. Suivent Eugène Armstrong et Jack Hensley au mois de septembre 2004, puis le britannique Ken Bigley en octobre 2004.

Ce qui est frappant, c’est le fait que parmi les otages de Zarkaoui on compte des personnages particulièrement déplaisants pour la Coalition. Il est question d’hommes d’affaires suspectés de faire de l’espionnage, de journalistes de « gauche » ou indépendants qui relataient des faits allant à l’encontre des intérêts des forces d’occupation et qui n’avaient cure de la censure militaire, ou, enfin d’activistes d’organisations humanitaires indépendantes.

Par exemple, Nick Berg a été enlevé au moment où il était suspecté par la Coalition de se déplacer clandestinement d’Irak en Iran. Selon les dires de son père, le FBI menait une enquête sur toute la famille Berg au États-Unis, cherchant des informations sur les voyages de Nick en Iran. Les reportages de Giuliana Segrena, la journaliste du Manifesto (journal communiste italien), n’étaient pas du tout favorables aux troupes d’occupation, rappelant sans cesse le « génocide de Fallujah ».

Les États-Unis n’encouragent la venue en Irak que les journalistes nommés « correspondants de guerre », accrédités auprès des forces de la Coalition. À ceux-là, l’armée états-unienne fournit un uniforme, ainsi qu’une protection militaire ; dans le casier de leur chambre d’hôtel, ils reçoivent notes et vidéocassettes contrôlées par la censure militaire. Comme pendant la guerre avec l’ex-Yougoslavie, ces très nombreux « correspondants de guerre » ne quittent guère leur hôtel pour envoyer à leur journaux les dépêches que leur fournit toutes prêtes l’armée des États-Unis.

Les autres journalistes, ceux qui font leur travail sans passer par la censure militaire, risquent de tomber dans les mains de « Zarkaoui » et d’être soit décapités, soit l’objet d’une demande de rançon. L’idée n’est-elle pas d’instiller la peur chez les journalistes et les travailleurs des ONG indépendantes (cf. le programme du Pentagone « P2OG »), afin de les inciter à demeurer éloignés des zones « sensibles » ?

Quelque soit le degré d’imprévisibilité de la situation en Irak, on ne peut qu’être étonné par la manière plus que bizarre employée par Al-Zarkaoui pour atteindre ses cibles ! Nombre de victimes des actions de son organisation n’avaient pas, a priori et de manière explicite, à se garder d’être pris pour cible par les terroristes islamiques.

10 000 dolars pour une accréditer la fiction « Zarkaoui »

Le nom de Al-Zarkaoui a été invoqué, en 2003, afin de justifier la guerre en Irak. Aujourd’hui, il est présenté comme le fer de lance de l’insurrection, motif avancé pour affirmer que la paix n’est pas pour le moment possible, et qu’ainsi les troupes de la Coalition doivent repousser leur retrait et demeurer sur place. On attribue à l’organisation de Zarkaoui toutes sortes d’actions terroristes : des attentats à la voiture piégée, des enlèvements, des prises d’otage et des exécutions. Tant d’actions diverses et si complexes qu’il semble difficile de croire qu’elles aient été dirigées par un seul homme. Le quotidien australien, The Age, a avancé une hypothèse intéressante : « Al-Zarkaoui n’existe pas ». Ou, à tout le moins, le personnage flamboyant et hyperactif décrit par les services secrets états-uniens n’existe pas. C’est un personnage de fiction. The Age rapporte, sous couvert d’anonymat, le témoignage d’un officier des opérations psychologiques de l’armée états-unienne. Celui-ci aurait déclaré au quotidien australien : « J’ai payé jusqu’à 10 000 dollars des opportunistes et des criminels de droits commun pour qu’ils affirment ici et là, interrogés par des journalistes, le fait que Zarkaoui existe, faisant ainsi de lui le héros de chaque action terroriste en Irak. »

Où donc est le vrai et où est le mensonge derrière la légende des nouveaux personnages du terrorisme ? Ce personnage est-il fabriqué en totalité dans un laboratoire de la désinformation, ou, partant d’une base réelle, lui a-t-on grossi quelque peu les « traits » ? Quoi qu’il en soit pour ce qui concerne ses débuts dans la lutte islamique, la CIA devrait en savoir beaucoup.

Les médias évitent de rappeler un fait extrêmement important : « Al-Qaïda » est née en 1987, dans les camps islamistes du Pakistan comme mouvance soutenue par la CIA et l’ISI (service de contre espionnage de l’armée pakistanaise) qui luttait en Afghanistan contre l’occupant soviétique. C’est pendant cette période que la CIA recrute ben Laden. Lui, comme le jeune Zarkaoui, servaient les intérêts des États-Unis contre l’ennemi de l’époque, l’Union soviétique. Ce fait a été même reconnu par l’ancien secrétaire d’État Colin Powell, le 5 février 2003 dans sa présentation des faits irakiens devant le Conseil de sécurité. Il existe une très riche documentation, systématiquement ignorée des grands quotidiens et des chaînes de télévisions, quant à l’aide et au soutien accordé par la CIA durant ces années à « Al-Qaïda ». Des personnages politiques de première grandeur comme Colin Powell et Richard Armitage se sont alors directement impliqués afin de canaliser les efforts des insurgés islamistes en Afghanistan. De ce fait, il faut conclure que tant Ossama ben Laden qu’Abou Moussab al-Zarkaoui ont été de pures « créations » de la CIA.

Un nouvel argument se fait jour présentement chez les néo-conservateurs, à savoir qu’Al-Zarkaoui serait financé par l’Iran ! C’est pourquoi on insiste sur le fait que ce pays serait dès lors placé par Washington sur la liste des pays de l’« Axe du Mal ». Ainsi l’« époque d’Al-Zarkaoui » ne semble pas prête à s’achever. Il se pourrait donc que le terroriste-fantôme soit utilisé aussi contre l’Iran.

Article paru dans Ziua du 9 juillet 2005. Traduit du roumain pour Réseau Voltaire par Alexandre Pondu.

[1] « Oui, la CIA est entrée en Afghanistan avant les Russes », entretien avec Brzezinski.

[2] Crossing the Rubicon, The Decline of the American Empire at the End of the Age of Oil par Michael C. Ruppert, New Society Publishers 2004.

[3] « L’affaire Nicholas Berg », Voltaire, 18 mai 2004.

Vladimir Alexe

Journaliste au quotidien Ziua (Le Jour) à Bucarest, auteur d’ouvrages d’histoire contemporaine, en particulier une biographie très critique de l’ancien président Ion Iliescu.

 
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