Réseau Voltaire
Opération Northwoods

Quand l’état-major américain planifiait des attentats terroristes contre sa population

Conçue en 1962, par l’état-major interarmes des Etats-Unis, l’opération "Northwoods" prévoyait une série d’attentats tuant des civils et des militaires américains pour mobiliser l’opinion publique contre Fidel Castro. Un attentat contre un bâtiment de guerre et un détournement d’avion avaient notamment été planifiés. Parmi les conjurés se trouvaient d’actuels responsables de l’armée des États-Unis. La réalisation de ce plan dément fut empêchée in extremis par le président John F. Kennedy.

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Alors que l’ensemble des dirigeants politiques occidentaux et de la presse présentaient les événements du 11 septembre 2001 comme des attentats terroristes exclusivement fomentés par al-Qaeda, nous avons expliqué dès le 27 septembre qu’ils avaient été réalisés avec le soutien, sinon sur ordre, d’un groupe d’officiers supérieurs américains. Nous avons présenté une dissidence du réseau stay-behind de l’Alliance atlantique, les Special Forces Underground (Forces spéciales clandestines) et leur vitrine légale, la Major General Edwin A. Walker Society, comme les probables concepteurs de cette opération.

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Nos informations ont plongé une partie de nos lecteurs dans la perplexité. Six semaines plus tard, les attentats du 11 septembre restent attribués par les Occidentaux aux seuls réseaux d’Oussama Ben Laden, mais les autorités ont été forcées de reconnaître que la responsabilité des attentats à l’anthrax revient à l’extrême droite américaine. Le point de vue officiel persiste néanmoins à distinguer extrémisme politique intérieur et terrorisme islamiste extérieur, alors que l’alliance de ces mouvements est certaine et ancienne, scellée autour d’un antisémitisme viscéral. Certains de nos lecteurs nous ont objecté qu’il était inconcevable que des " patriotes " américains aient pu participer à des opérations impliquant la mort de milliers de leurs compatriotes. Pour parfaire leur information, nous présentons dans ce numéro une étude sur l’opération " Northwoods ", conçue en 1962, par l’état-major interarmes des États-Unis et qui prévoyait une série d’attentats tuant des civils et des militaires américains pour mobiliser l’opinion publique contre Fidel Castro. Les amis du major général Edwin A. Walker avaient notamment planifié un attentat contre un bâtiment de guerre et un détournement d’avion. Parmi les conjurés se trouvaient d’actuels responsables de l’armée des États-Unis. La réalisation de ce plan dément fut empêchée in extremis par le président John F. Kennedy.

L’opération Mangoose

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En 1958 à Cuba, des insurgés conduits par les colonels Fidel et Raul Castro, Che Guevara et Camilo Cienfuegos renversent le régime fantoche de Fulgencio Batista. Le nouveau gouvernement, qui n’est pas encore communiste, met fin à l’exploitation en coupe réglée de l’île à laquelle se livrent un groupe de multinationales états-uniennes (Standard Oil, General Motors, ITT, General Electric, Sheraton, Hilton, United Fruit, Est Indian Co) et la famille Bacardi depuis six ans. En retour, ces entreprises convainquent le président Eisenhower de renverser les castristes.

Le 17 mars 1960, le président Eisenhower approuve un " Programme d’actions clandestines contre le régime castriste ". Son but est de " remplacer le régime de Castro par un autre, plus fidèle aux véritables intérêts du peuple cubain et plus acceptable pour les États-Unis, par des moyens évitant toute visibilité de l’intervention US " [1].

Le 17 avril 1961, une brigade d’exilés cubains et de mercenaires, plus ou moins discrètement encadrée par la CIA, tente un débarquement à la Baie des Cochons. L’opération tourne au fiasco. Le président John F. Kennedy, qui venait d’arriver à la Maison-Blanche, refuse d’envoyer l’US Air Force appuyer les mercenaires. 1 500 hommes sont faits prisonniers par les autorités cubaines. Kennedy désavoue l’opération et révoque le directeur de la CIA (Allen Dulles), le directeur adjoint (Charles Cabell) et le directeur du stay-behind (Richard Bissell). Il confie une enquête interne à son conseiller militaire, le général Maxwell Taylor, mais elle n’est suivie d’aucune mesure concrète. Kennedy s’interroge sur l’attitude de l’état-major interarmes (illustration page précédente : le drapeau de l’état-major interarmes), qui avait validé l’opération alors qu’il la savait vouée à l’échec [2]. Tout semble s’être passé comme si les généraux avaient tenté d’impliquer les États-Unis dans une guerre ouverte contre Cuba.

Si le président Kennedy a sanctionné les méthodes et les échecs de la CIA, il n’a pas remis en question la politique d’hostilité de Washington à l’égard du pouvoir en place à La Havane. Il met en place un " Groupe spécial élargi " chargé de concevoir et de conduire la lutte anti-castriste. Ce groupe est composé de son frère, Robert Kennedy (attorney général), de son conseiller militaire (le général Maxwell Taylor), du conseiller national pour la sécurité (Mc Gorge Bundy), du secrétaire d’État (Dean Rusk), assisté d’un conseiller (Alexis Johnson), du secrétaire à la Défense (Robert McNamara), assisté d’un conseiller (Roswell Gilpatric), du nouveau directeur de la CIA (John McCone), et du chef d’état-major interarmes (le général Lyman L. Lemnitzer).

Ce Groupe spécial élargi imagine un ensemble d’actions secrètes rassemblées sous le titre générique d’opération " Mangoose " (Mangouste). Pour les réaliser, la coordination opérationnelle entre le département d’État, le département de la Défense et la CIA est confiée au général Edward Lansdale (assistant du secrétaire à la Défense, en charge des opérations spéciales, et à ce titre directeur de la NSA). Tandis qu’au sein de la CIA, une unité ad hoc est constituée, le " Groupe W ", dirigé par William Harvey.

La crise au sein des armées

En avril 1961, l’armée des États-Unis est traversée par une crise grave : le major général Edwin A. Walker, qui avait suscité les affrontements racistes de Little Rock avant de prendre le commandement de l’infanterie stationnée en Allemagne, est révoqué par le président Kennedy [3]. Il est accusé de développer un prosélytisme d’extrême droite dans les armées. Lui-même appartiendrait à la John Birch Society et aux Authentiques Chevaliers du Klu Klux Klan.

La commission des Affaires étrangères du Sénat diligente une enquête sur l’extrême droite militaire. Les auditions sont conduites par le sénateur Albert Gore (D-Tennessee), père du futur vice-président américain. Les sénateurs suspectent le chef d’état-major interarmes, le général Lyman L. Lemnitzer, de participer au complot Walker. Gore sait que Lemnitzer est un spécialiste de l’action secrète : en 1943, il avait personnellement dirigé les négociations visant à retourner l’Italie contre le Reich, puis, en 1944, il conduisit avec Allen Dulles les négociations secrètes avec les nazis à Ascona (Suisse) préparant la capitulation (opération Sunrise) [4]. Il participa à la création du réseau stay-behind de l’Alliance, retournant des agents nazis pour lutter contre l’URSS, et à l’exfiltration de criminels contre l’humanité vers l’Amérique latine. Mais Gore ne parvint pas à mettre en évidence sa responsabilité dans les événements contemporains.

Une correspondance secrète du général Lemnitzer, récemment publiée, montre qu’il complotait avec le commandant des forces américaines en Europe (le général Lauris Norstad) et d’autres officiers de très haut rang pour saboter la politique de John F. Kennedy.

Les militaires extrémistes dénoncent le refus de Kennedy d’intervenir militairement à Cuba. Ils considèrent les civils de la CIA comme responsables de la mauvaise planification du débarquement de la Baie des Cochons, et le président Kennedy comme un lâche pour avoir refusé l’appui de l’US Air Force. Pour débloquer la situation, ils imaginent de fournir un prétexte politique à Kennedy pour intervenir militairement. Ce plan, dit opération " Northwoods " (Bois du nord), donne lieu à des études poussées qui sont formalisées par le brigadier général William H. Craig. Il est présenté au Groupe spécial élargi par le général Lemnitzer lui-même, le 13 mars 1962 (notre document). La réunion se tient au Pentagone, dans le bureau du secrétaire de la Défense, de 14 h 30 à 17 h 30. Elle se termine très mal : Robert McNamara rejette le plan en bloc, tandis que le général Lemnitzer se fait menaçant. S’ensuivent six mois de permanente hostilité entre l’administration Kennedy et l’état-major interarmes, puis l’éloignement de Lemnitzer et sa nomination comme chef des forces US en Europe. Avant de partir, le général donne l’ordre de détruire toutes les traces du projet Northwoods, mais Robert McNamara conserve la copie du mémo qui lui avait été remis [5].

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Les chefs d’etat-major responsables du projet Northwoods
De gauche à droite : l’amiral George W. Anderson Jr. (chef des opérations navales), le général Goerge H. Decker (chef d’état-major de l’armée de terre), le général Leyyman L. Leymnintzer (chef d’état-major interarmes), le général Curtis E. LeMay (chef d’état-major de l’armée de l’air), le général David M. Shoup (commandant du corps des marines).

Attentats terroristes

L’opération Northwoods vise à convaincre la communauté internationale que Fidel Castro était irresponsable au point de représenter un danger pour la paix de l’Occident. Pour ce faire, il est prévu d’orchestrer, puis d’imputer à Cuba de graves dommages subis par les États-Unis. Voici quelques-unes des provocations projetées :

- Attaquer la base américaine de Guantanamo. L’opération aurait été conduite par des mercenaires cubains sous uniforme des forces de Fidel Castro, elle aurait inclus divers sabotages et l’explosion du dépôt de munitions, laquelle aurait nécessairement provoqué des dégâts matériels et humains considérables

- Faire sauter un navire américain dans les eaux territoriales cubaines de manière à raviver la mémoire de la destruction du Maine, en 1898 (266 morts), qui provoqua l’intervention américaine contre l’Espagne [6]. Le bâtiment aurait été en réalité vide et télécommandé. L’explosion aurait été visible de La Havane ou de Santiago pour que l’on dispose de témoins. Des opérations de secours auraient été conduites pour crédibiliser des pertes. La liste des victimes aurait été publiée dans la presse et de fausses obsèques auraient été organisées pour susciter l’indignation. L’opération aurait été déclenchée lorsque des navires et avions cubains se seraient trouvés dans la zone pour pouvoir leur imputer une attaque.

- Terroriser les exilés cubains en organisant quelques plasticages contre eux à Miami, en Floride, et même à Washington. De faux agents cubains auraient été arrêtés pour disposer d’aveux. De faux documents compromettants, établis à l’avance, auraient été saisis et distribués à la presse.

- Mobiliser les États voisins de Cuba en leur faisant accroire une menace d’invasion. Un faux avion cubain aurait bombardé de nuit la République Dominicaine, ou un autre État de la région. Les bombes utilisées auraient été évidemment de fabrication soviétique.

- Mobiliser l’opinion publique internationale en détruisant un vol spatial habité. Pour frapper les esprits, la victime aurait été John Glenn, premier Américain à avoir parcouru une orbite complète de la terre (vol Mercury).

Une provocation avait été plus particulièrement étudiée :

- " Il est possible de créer un incident qui démontrera de manière convaincante qu’un avion cubain a attaqué et descendu un vol charter civil en route des États-Unis vers la Jamaïque, le Guatemala, Panama ou le Venezuela ". Un groupe de passagers complices, qui pourrait être des étudiants par exemple, aurait pris un vol charter d’une compagnie détenue en sous-main par la CIA. Au large de la Floride, leur avion aurait croisé une réplique, en fait un avion apparemment identique, mais vide et transformé en drone. Les passagers complices seraient retournés sur une base de la CIA, tandis que le drone aurait continué en apparence leur trajet. L’appareil aurait émis des messages de détresse indiquant qu’il était attaqué par la chasse cubaine, et aurait explosé en vol.

La réalisation de ces opérations implique nécessairement la mort de nombreux citoyens américains, civils et militaires. Mais c’est précisément leur coût humain qui en fait d’efficaces actions de manipulation.

Layman L. Lemnitzer, le retour

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Pour John F. Kennedy, Lemnitzer est un anti communiste hystérique soutenu par des multinationales sans scrupules. Le nouveau président comprend le sens de la mise en garde de son prédécesseur, le président Eisenhower, un an plus tôt, lors de son discours de fin de mandat : " Dans les conseils du gouvernement, nous devons prendre garde à l’acquisition d’une influence illégitime, qu’elle soit recherchée ou non par le complexe militaro-industriel. Le risque d’un développement désastreux d’un pouvoir usurpé existe et persistera. Nous ne devrons jamais laisser le poids de cette conjonction menacer nos libertés ou les processus démocratiques. Nous ne devons rien considérer comme acquis. Seules une vigilance et une conscience citoyennes peuvent garantir l’équilibre entre l’influence de la gigantesque machinerie industrielle et militaire de défense et nos méthodes et nos buts pacifiques, de sorte que la sécurité et la liberté puissent croître de pair " [7].
En définitive, John F. Kennedy, résiste aux généraux Walker, Lemnitzer et à leurs amis, et refuse d’engager plus avant l’Amérique dans une guerre à outrance contre le communisme, à Cuba, au Laos, au Vietnam ou ailleurs. Il est assassiné, le 22 novembre 1963 [8].

Le général Lemnitzer prend sa retraite en 1969. Mais, en 1975, alors que le Sénat commence des investigations sur le rôle exact de la CIA sous l’administration Nixon, Gerald Ford, qui assure l’intérim de la présidence depuis le scandale du Watergate, lui demande de participer à cette enquête. Après qu’il eut aidé à enterrer la polémique, Ford le sollicite à nouveau pour animer un groupe de pression, le Committe on the Present Danger (CPD - Comité sur le danger actuel). Cette association est une création de la CIA, alors dirigée par George Bush père. Elle mène campagne contre le danger soviétique. Parmi ses administrateurs, on trouve divers responsables de la CIA et Paul D. Wolfowitz (actuel secrétaire adjoint à la Défense, en charge des opérations en Afghanistan). Parallèlement, Gerald Ford promeut le brigadier général William H. Craig, qui avait dirigé les études préliminaires de l’opération Northwoods, directeur de la National Security Agency (NSA).
Le général Layman L. Lemnitzer meurt le 12 novembre 1988.
En 1992, l’opinion publique américaine s’interroge sur l’assassinat du président Kennedy après la diffusion d’un film d’Oliver Stone montrant les incohérences de la version officielle. Le président Clinton ordonne la déclassification de très nombreuses archives de la période Kennedy. Dans les papiers du secrétaire à la Défense Robert McNamara, on retrouve l’unique copie conservée du projet Northwoods.

Documents joints

 

Traduction française du mémo de l’opération Northwood établie par ReOpen911 en respectant la mise en page originelle.


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[1] A Program of Covert Operations Against the Castro Regime, document déclassifié de la CIA en date du 16 avril 1961.

[2] The Chairmen of the Joint Chiefs of Staff, Willard J. Webb et Ronald H. Cole, DoD, 1989. Swords and Plowshares, Maxwell D. Taylor, 1972.

[3] Voir notre étude " Les Forces spéciales clandestines ", in Les Notes d’information du Réseau Voltaire n° 235. Pour de plus amples détails, Edwin A. Walker and the Right Wing in Dallas, par Chris Cravens, South Texas State University, 1993.

[4] Les Secrets d’une reddition, Allen Dulles, Calmann-Lévy, 1967.

[5] Les documents de l’opération Northwoods ont initialement été publiés en Australie par Jon Elliston (Psy War on Cuba, The Declassified History of US Anti-Castro Propaganda, Ocean Press éd., 1999) sans provoquer de réactions aux États-Unis. Ils ont été à nouveau exploités par le journaliste d’ABC News, James Bamford dans son histoire de la NSA (Body of Secrets, Anatomy of the Ultra-Secret National Security Agency from the Cold War to the Dawn of a New Century, Doubleday éd., 2001) suscitant alors un vif émoi chez les historiens.

[6] À l’époque, Cuba était une colonie espagnole. Les USA intervinrent militairement pour achever la décolonisation de Cuba et lui imposer un statut de protectorat.

[7] Dwight Eisenhower, Farewell Adress, 17 janvier 1961.

[8] JFK, Autopsie d’un crime d’État, William Reymond, Flammarion, 1998.

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